2 Octobre 2025
Albert Brisbane, né le 22 août 1809 à Batavia dans l’État de New York et mort le 1er mai 1890 à Richmond en Virginie, est la figure centrale de la diffusion du fouriérisme aux États-Unis. Issu d’une famille aisée de propriétaires terriens, il bénéficie d’une éducation soignée et voyage très jeune en Europe pour compléter sa formation intellectuelle. À Paris, il suit les cours de Victor Cousin, puis à Berlin ceux de Georg Wilfrid Friedrich Hegel, et fréquente les milieux saint-simoniens. C’est à cette époque qu’il rencontre Jules Lechevalier, qui l’oriente vers le saint-simonisme, avant qu’il ne découvre Fourier en 1832. Brisbane prend alors des leçons directement auprès de Fourier, qu’il décrit dans ses lettres comme un penseur original, rigoureux mais peu apte à la propagande. Cette rencontre est décisive : il se détourne du saint-simonisme et se consacre à l’adaptation du fouriérisme au contexte américain.
De retour aux États-Unis en 1834, Brisbane entreprend de vulgariser la doctrine sociétaire. En 1840, il publie à Philadelphie « Social Destiny of Man, or Association and Reorganization of Industry », ouvrage qui expose de manière claire et accessible les principes de Fourier : la phalange comme unité sociale, le phalanstère comme édifice collectif, le travail attrayant comme moteur de l’activité, et la répartition proportionnelle des revenus entre capital, travail et talent. Il y insiste sur la possibilité d’adapter ce modèle au Nouveau Monde, en soulignant que l’abondance des terres et l’esprit d’association des colons américains offrent un terrain favorable. Ce livre connaît un large écho et contribue à lancer le mouvement fouriériste américain.
Brisbane bénéficie d’un relais décisif grâce au journaliste Horace Greeley, directeur du « New York Tribune », qui lui ouvre ses colonnes à partir de 1842. Brisbane y tient une chronique hebdomadaire où il expose les principes de l’« Association », terme qu’il préfère à « fouriérisme » pour le rendre plus accessible au public américain. Ces articles, largement diffusés, suscitent un engouement qui conduit à la création de dizaines de communautés inspirées du modèle phalanstérien dans les années 1840. Parmi elles, la North American Phalanx dans le New Jersey (1843‑1856) est la plus durable, tandis que la célèbre communauté de Brook Farm, fondée par des intellectuels transcendantalistes, se convertit au fouriérisme en 1844. Brisbane participe à la fondation de la revue « The Phalanx », qui devient l’organe du mouvement, et anime des conférences dans plusieurs États.
Cependant, la plupart de ces expériences échouent rapidement, faute de capitaux, de cohésion interne et de préparation technique. Brisbane lui-même tente de relancer le mouvement en revenant en France en 1844 pour consulter les manuscrits de Fourier et collaborer à « La Démocratie pacifique ». Il entretient des liens étroits avec Victor Considerant et finit par le convaincre de tenter une implantation phalanstérienne au Texas. Ensemble, ils explorent en 1853 les terres proches de Dallas, où sera fondée la colonie de Réunion en 1854. Mais cette entreprise, comme les précédentes, se heurte à des difficultés insurmontables et disparaît en quelques années.
Dans la seconde partie de sa vie, Brisbane s’éloigne de l’action militante. Il continue à voyager, à écrire et à inventer, mais le fouriérisme décline aux États-Unis après les années 1850. Il reste cependant fidèle à ses convictions et conserve une correspondance en français avec ses amis européens, notamment Karl August Varnhagen von Ense, qui témoigne de sa culture cosmopolite et de son rôle de passeur entre l’Europe et l’Amérique. Son fils Arthur Brisbane deviendra un journaliste influent, proche de William Randolph Hearst, ce qui prolonge indirectement la notoriété du nom.
Albert Brisbane incarne ainsi la figure du vulgarisateur et de l’organisateur transatlantique. Il n’a pas seulement traduit Fourier dans le langage américain, il a tenté de l’incarner dans des communautés concrètes, en adaptant les concepts de phalange et de phalanstère à la réalité pionnière des États-Unis. Son œuvre, marquée par l’enthousiasme des années 1840 et les désillusions des décennies suivantes, illustre la tension entre l’utopie théorique et les contraintes matérielles. Mais elle montre aussi la capacité du fouriérisme à franchir les frontières et à nourrir des expériences collectives dans des contextes culturels très différents.