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FOURIERISME / Just Muiron

Just Muiron

Just Muiron

Just Muiron, né à Besançon en 1787 et mort dans la même ville en 1881, est tenu par l’historiographie du fouriérisme pour le premier disciple de Charles Fourier, statut qui s’enracine dans une lecture décisive de la « Théorie des quatre mouvements » en 1814, découverte dans la bibliothèque de l’érudit bisontin Charles Weiss, puis dans une relation suivie avec l’« Inventeur » à partir de 1816 et une visite à Belley en 1818. Fonctionnaire de préfecture, devenu sourd très jeune, lecteur infatigable des courants mystiques et théosophiques, il cherche une voie pratique et une méthode d’organisation sociale capables de répondre à ses interrogations sur l’origine du mal et les conditions du bonheur, et trouve chez Fourier une architecture conceptuelle qui articule passions, travail et association. Muiron ne se contente pas d’adhérer ; il fédère autour de Fourier un premier cercle de partisans à Besançon, avec Adrien Gréa, Clarisse Vigoureux, Aimée et Félix Beuque, et Désiré Ordinaire, et s’emploie à donner une existence imprimée à la doctrine en poussant et finançant l’édition du « Traité de l’association domestique agricole », paru à Besançon en 1822 chez la veuve Daclin. Cette inscription matérielle dans le monde des livres et des réseaux provinciaux constitue un jalon fondateur de la diffusion du fouriérisme sous la Restauration, préparant l’émergence de l’« École sociétaire », expression qui désigne l’ensemble des groupes, journaux et initiatives dédiés à la promotion et à l’expérimentation graduelle du système d’association de Fourier, avec une coordination pensée à l’échelle des provinces et appuyée sur des relais locaux stables.

Son rôle se prolonge par une série de projets et d’écrits qui traduisent les catégories théoriques en propositions de réforme et en dispositifs concrets. En 1824, il présente à la Société d’Agriculture du Doubs un projet de « Comptoir communal », institution destinée à organiser le placement des produits agricoles, à réduire les coûts de circulation et à fournir des avances aux cultivateurs, avec l’idée que la commune, entendue comme cadre administratif et social, peut assurer des garanties économiques minimales aux producteurs. Le terme « garantisme » renvoie ici à une des phases de l’évolution sociale décrites par Fourier, caractérisée par la mise en place de mécanismes de sécurité et d’équité dans les échanges, prélude à des formes plus complexes d’association. Dans ce contexte, le « Comptoir communal » fonctionne comme un nœud logistique et financier collectif qui rééquilibre les rapports de forces économiques, préfigurant la transition vers l’organisation sociétaire où le travail est coordonné et les revenus distribués selon des principes de proportion et de justice. Muiron expose ces vues dans « Sur les vices de nos procédés industriels, aperçus démontrant l’urgence d’introduire le procédé sociétaire » (1824), texte remanié et réédité sous divers titres, et entreprend ensuite les « Transactions sociales » (1832) sous le pseudonyme anagrammatique « Virtomnius », où il relit l’histoire et la religion à l’aune des destinées générales pour fonder la nécessité d’une organisation associée du travail et de la vie commune. La « Bibliothèque virtuelle des premiers socialismes » conserve ces corpus et leurs variantes éditoriales, montrant la continuité d’une écriture didactique et militante qui cherche à faire passer du plan doctrinal au plan institutionnel et expérimental.

Dans les années 1830, Muiron participe aux entreprises de presse et de coordination qui structurent l’espace fouriériste, coanimant Le Phalanstère aux côtés de Fourier et de Clarisse Vigoureux, et prenant à deux reprises la gérance de l’Impartial (1828 et 1832). Sa ligne d’action privilégie la construction d’une « École sociétaire » appuyée sur des groupes provinciaux, avec une attention à l’implantation locale, aux comités et aux circuits de sociabilité qui relient lecteurs, abonnés, notables et praticiens. Le phalanstère, dans cette pédagogie, est défini comme un édifice fonctionnel regroupant habitat, ateliers, salles communes et circulations, au service d’une vie associée réglée par la « série des passions » et la diversification des tâches ; la phalange, unité humaine et productive, est calibrée pour la complémentarité des aptitudes et la modulation du travail. Muiron, partisan de la concrétisation phalanstérienne, soutient les essais comme celui de Condé-sur-Vesgre, tout en défendant à certains moments des options dissidentes, notamment un projet d’« Union phalanstérienne » qui le met en rivalité avec Victor Considerant sur la forme d’organisation, le degré de centralisation et la primauté des organes parisiens. Sa trajectoire éditoriale et militante dans cette décennie montre un souci d’équilibrer doctrine, pratiques d’association et outils de communication réguliers, afin d’ancrer la réforme dans la durée et de multiplier les points d’appui au-delà du centre de décision de la capitale.

Après 1837, Muiron figure parmi les exécuteurs testamentaires et légataires de Fourier, aux côtés de Clarisse Vigoureux et de Victor Considerant, chargé de la préservation et de la circulation des papiers, correspondances et projets qui soutiennent la continuité doctrinale. Il demeure actif, signe des communications sous la désignation « Le doyen », et contribue jusqu’aux années 1860 à des bulletins et opuscules de l’École sociétaire, poursuivant une veille sur les activités liées au fouriérisme et soutenant des rééditions ou des variations des textes antérieurs. En 1868, il publie « Le Phalanstérion », qui propose un schéma architectural et social simplifié, destiné à rendre plus accessible et opérationnelle la vie en association au sein d’unités de taille moindre que le grand phalanstère classique ; le terme « Phalanstérion » renvoie à une version modulable de l’édifice sociétaire, adaptée aux contraintes financières et aux disponibilités locales, tout en conservant la logique des espaces communs, des ateliers et des circulations qui servent l’attraction et la coordination des travaux. Dans le Paris et la province des années 1840 et 1850, Muiron participe aussi à la presse fouriériste telle que « La Démocratie pacifique » et s’inscrit dans des réseaux qui tentent de concilier parlementarisme, expérimentations et propagande ; cette continuité manifeste une orientation de longue haleine où la standardisation des formes associatives est recherchée pour rendre plus aisée leur reproduction. La postérité locale n’est pas absente : en 2023, une plaque est apposée sur sa tombe au cimetière des Chaprais à Besançon, rappelant la figure du « premier disciple » et son activité persistante de diffuseur, geste de mémoire qui inscrit Muiron dans l’histoire publique de la ville et du mouvement.

Pour éclairer les termes clés qu’il manie et qu’il contribue à rendre opératoires, on peut préciser que la « série des passions » désigne chez Fourier une classification et un agencement des inclinations humaines conçus pour être combinés en groupes de travail et en sociabilités qui « attirent » vers le labeur plutôt que de le contraindre, de sorte que l’organisation des tâches est pensée comme un art de la diversification et de la rotation permettant de réduire la monotonie et d’augmenter la constance. La « phalange » est une unité socio-économique dimensionnée pour rassembler des compétences variées et assurer la complémentarité des fonctions, tandis que le « phalanstère » est l’architecture qui lui donne corps, instrument collectif qui encode des règles de cohabitation, de production et de circulation interne. Le « garantisme », étape de transition, met l’accent sur des institutions collectives offrant des sécurités minimales et des régulations des échanges, prélude à la pleine organisation sociétaire ; dans cette phase, des organes comme le « Comptoir communal » fournissent des avances et rationalisent les flux, à la fois pour protéger les producteurs et pour stabiliser les circuits de distribution. À travers ses écrits, ses projets et sa coordination des groupes, Muiron s’attache à rendre ces notions intelligibles et applicables en province, en organisant des relais qui maintiennent la cohérence doctrinale tout en cherchant des adaptations pragmatiques aux contextes économiques et institutionnels locaux.

Sa biographie administrative, ses réseaux comtois et ses collaborations donnent à voir une articulation serrée entre milieu local, impulsion doctrinale et patience organisatrice. Élève de l’École centrale du Doubs, surnuméraire puis commis de préfecture à partir de 1801, en poste dans divers départements, chef de bureau au Simplon en 1811, sous-chef de bureau à Besançon en 1813, Muiron incarne une figure de fonctionnaire lettré qui convertit des compétences de gestion et de correspondance en outils au service d’une réforme par l’association. Le tissu relationnel qu’il contribue à nouer — Gréa, Gauthier, les Beuque, Clarisse Vigoureux — soutient une sociabilité de lecture, de financement et d’action qui permet l’impression des ouvrages, la tenue des feuilles périodiques et l’organisation des réunions. De cette trame, la documentation spécialisée tire une image de constance et de ténacité, où la mise en forme des projets, l’attention aux circuits de diffusion et la construction d’un récit collectif autour de Besançon et de Belley jouent un rôle de stabilisation et d’extension. Les notices prosopographiques et les bibliothèques virtuelles, en rassemblant textes, variantes éditoriales et repères biographiques, permettent aujourd’hui de suivre finement la chronologie des initiatives et d’évaluer la manière dont un disciple précoce a su convertir une découverte intellectuelle en un programme patient de publications, de coordination et d’expériences, dans l’horizon d’une « École sociétaire » structurée et durable.

Sources :

  • https://maitron.fr/muiron-just-muiron-claude-just/
  • https://www.charlesfourier.fr/spip.php?article957
  • https://premierssocialismes.edel.univ-poitiers.fr/collection/justmuiron
  • https://www.acratie.eu/FTPUTOP/FOURIER/JUST-MUIRON.doc
  • https://www.estrepublicain.fr/carnet-du-jour/2023/06/03/just-muiron-disciple-du-socialisme-utopique-de-fourier-sort-de-l-oubli
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