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La Garenne de philosophie

FOURIERISME / L'expérience de Brook Farm dans le Massachusetts (1841-1847)

FOURIERISME / L'expérience de Brook Farm dans le Massachusetts (1841-1847)
Du transcendentalisme au fouriérisme

Vous verrez :

  • Les origines transcendentalistes avec George et Sophia Ripley (1841)
  • Les objectifs initiaux : réconcilier travail intellectuel et manuel
  • La participation de Nathaniel Hawthorne et son départ désenchanté
  • La vie quotidienne et l'atmosphère intellectuelle de la communauté
  • La conversion au fouriérisme en 1844 et ses motivations
  • La publication du journal The Harbinger (1845-1849)
  • Le projet ambitieux du phalanstère
  • L'incendie catastrophique du 3 mars 1846
  • Les causes multiples de l'échec (économiques, sociales, pratiques)
  • L'héritage intellectuel et culturel de cette expérience dans l'histoire américaine
  • Le destin des principaux participants après la dissolution

Brook Farm constitue l'une des expériences communautaires les plus célèbres et les mieux documentées du dix-neuvième siècle américain. Établie en avril 1841 à West Roxbury, dans la périphérie de Boston, cette communauté utopique traverse deux phases distinctes qui illustrent les tensions et les transformations du mouvement réformateur américain de l'époque. D'abord fondée comme une expérience transcendentaliste visant à réconcilier travail intellectuel et travail manuel, elle se transforme en 1844 en une phalange fouriériste organisée selon les principes de Charles Fourier, avant de s'effondrer définitivement en 1847 après un incendie catastrophique. L'histoire de Brook Farm concentre en quelques années les espoirs, les contradictions et les limites des tentatives utopiques du siècle, tout en laissant un héritage intellectuel durable dans la culture américaine.

George Ripley, le fondateur principal de Brook Farm, était un ministre unitarien réputé qui officiait à la Purchase Street Church de Boston depuis 1826. Formé à Harvard, brillant intellectuel et membre éminent du cercle transcendentaliste qui se réunissait régulièrement à Concord et à Boston, Ripley incarnait la tendance la plus radicale de ce mouvement philosophique et littéraire qui marqua profondément la Nouvelle-Angleterre des années 1830 et 1840. Le transcendentalisme américain, dont Ralph Waldo Emerson demeure la figure la plus connue, puisait dans l'idéalisme allemand, le romantisme européen et certaines traditions orientales pour élaborer une philosophie qui privilégiait l'intuition sur la raison déductive, la nature sur la civilisation urbaine, l'expérience spirituelle directe sur la religion institutionnelle et l'individu autonome sur les contraintes sociales. Ripley partageait ces convictions mais les poussait dans une direction plus sociale et plus pratique que celle d'Emerson qui resta toujours méfiant envers les expérimentations communautaires. Insatisfait de son ministère qu'il trouvait trop conventionnel et trop éloigné des véritables besoins de ses contemporains, Ripley démissionna de son poste en 1840 pour se consacrer à la création d'une communauté modèle qui permettrait de réaliser concrètement les idéaux transcendentalistes.

Avec son épouse Sophia Willard Dana Ripley, éducatrice accomplie et féministe précoce, George Ripley acheta une propriété d'environ 175 acres située dans un cadre champêtre agréable, traversée par un ruisseau qui donna son nom à l'entreprise, Brook Farm. Le couple investit ses économies personnelles dans le projet et sollicita la participation d'autres intellectuels bostonniens partageant leurs aspirations. L'objectif affiché de Brook Farm consistait, selon les termes mêmes de Ripley, à établir un mode de vie qui combinerait les enchantements de la poésie avec les faits de l'expérience quotidienne. Plus précisément, la communauté devait abolir la séparation entre travail intellectuel et travail manuel qui caractérisait la société américaine contemporaine et qui condamnait les travailleurs manuels à l'ignorance et à l'exploitation tandis que les intellectuels vivaient dans une tour d'ivoire coupée des réalités matérielles. À Brook Farm, chacun devait consacrer une partie de sa journée au travail physique, qu'il s'agisse de cultiver les champs, de soigner les animaux, de cuisiner ou d'entretenir les bâtiments, et une autre partie à l'étude, à la lecture, à la conversation philosophique ou aux arts. Cette organisation permettrait de développer harmonieusement toutes les facultés humaines et de créer des individus complets, à la fois robustes physiquement et cultivés intellectuellement.

La structure initiale de Brook Farm, formalisée dans une constitution adoptée en 1841, établissait le Brook Farm Institute of Agriculture and Education comme une association volontaire où les membres achetaient des parts pour devenir actionnaires. Contrairement aux communautés religieuses ou aux phalanstères fouriéristes ultérieurs, Brook Farm ne reposait initialement sur aucune doctrine systématique mais plutôt sur un ensemble vague de principes transcendentalistes concernant la dignité du travail, l'éducation universelle et la coopération fraternelle. Les membres conservaient une certaine propriété privée et recevaient une rémunération pour leur travail calculée de manière relativement égalitaire, bien que des ajustements fussent prévus selon la nature et la difficulté des tâches. L'égalité entre hommes et femmes constituait un principe important de la communauté, Sophia Ripley jouant un rôle central dans la direction éducative et administrative. Les enfants et les adultes bénéficiaient d'un système éducatif progressiste qui mettait l'accent sur le développement individuel, la liberté d'exploration et l'apprentissage par l'expérience plutôt que sur la discipline stricte et la mémorisation qui dominaient l'éducation traditionnelle.

Dès le début, Brook Farm attira l'attention des milieux intellectuels de Boston et devint un sujet de discussion passionné parmi les transcendentalistes. Plusieurs personnalités marquantes visitèrent la communauté ou y séjournèrent temporairement, dont Margaret Fuller, grande intellectuelle et féministe, Bronson Alcott, éducateur radical et père de Louisa May Alcott, et Theodore Parker, ministre unitarien. Nathaniel Hawthorne, alors jeune écrivain prometteur, devint membre fondateur en avril 1841 en investissant mille dollars dans l'entreprise, une somme considérable pour lui qui espérait que Brook Farm lui fournirait à la fois un lieu de résidence convenable pour s'installer avec sa future épouse Sophia Peabody et suffisamment de loisir pour se consacrer à l'écriture. L'expérience de Hawthorne à Brook Farm s'avéra cependant décevante. Il découvrit rapidement que le travail agricole, loin d'être poétique et vivifiant comme l'annonçait la théorie transcendentaliste, était physiquement épuisant et laissait peu d'énergie pour la création littéraire. Après quelques mois passés à pelleter du fumier, à biner les légumes et à soigner les animaux, Hawthorne quitta la communauté en novembre 1841, désabusé et financièrement lésé puisqu'il ne récupéra jamais son investissement. Cette expérience lui inspira néanmoins son roman The Blithedale Romance publié en 1852, portrait satirique et désenchanté d'une communauté utopique qui transpose Brook Farm dans un cadre fictif.

Malgré le départ de Hawthorne et les difficultés inhérentes à toute entreprise de ce type, Brook Farm connut durant ses premières années une existence relativement stable et même prospère. L'école attira des élèves payants venus de familles bostoniennes aisées qui appréciaient la pédagogie progressiste pratiquée dans la communauté. Les revenus scolaires, combinés aux produits agricoles et artisanaux vendus au marché de Boston, permirent à la communauté de subsister, bien que jamais dans l'aisance financière. La vie quotidienne mêlait travail, étude et divertissements culturels. Les soirées voyaient se succéder conférences, concerts, lectures de poésie, représentations théâtrales et conversations philosophiques qui faisaient de Brook Farm un foyer intellectuel vibrant. Les visiteurs venus de Boston participaient fréquemment à ces activités, créant une atmosphère cosmopolite qui contrastait avec l'isolement de la plupart des fermes américaines. Cette période initiale, malgré ses difficultés matérielles, demeura dans la mémoire de nombreux participants comme un moment d'intense camaraderie et d'expérimentation joyeuse.

En 1844, Brook Farm subit une transformation radicale lorsque ses dirigeants décidèrent d'adopter le système de Charles Fourier et de réorganiser la communauté en phalange fouriériste. Cette conversion résultait de plusieurs facteurs convergents. D'une part, les difficultés économiques persistantes de la communauté suggéraient que l'organisation relativement informelle et intuitive du transcendentalisme ne suffisait pas à assurer la viabilité financière. D'autre part, les idées de Fourier commençaient à se diffuser aux États-Unis grâce notamment aux écrits d'Albert Brisbane qui publia en 1840 The Social Destiny of Man, vulgarisation accessible de la doctrine fouriériste. Le fouriérisme offrait un système complet et détaillé d'organisation sociale qui prétendait résoudre scientifiquement les problèmes économiques et sociaux, ce qui séduisait des esprits formés à la rationalité comme George Ripley. Par ailleurs, plusieurs membres influents de Brook Farm, dont le jeune Charles Anderson Dana qui deviendra plus tard directeur du New York Sun, s'enthousiasmèrent pour les théories de Fourier et plaidèrent vigoureusement pour leur adoption. La conversion au fouriérisme promettait d'intégrer Brook Farm dans un mouvement plus vaste qui comptait plusieurs dizaines de phalanstères en formation à travers les États-Unis, créant ainsi un réseau de soutien mutuel et de partage d'expériences.

La transformation fouriériste modifia profondément le caractère de Brook Farm. La communauté adopta une nouvelle constitution en 1844 qui la rebaptisa Brook Farm Phalanx et introduisit une organisation complexe basée sur les séries et les groupes passionnels fouriéristes. Le travail fut subdivisé en de nombreuses catégories spécialisées et les membres purent choisir leurs occupations selon leurs inclinations, conformément au principe fouriériste de l'attraction passionnelle. La rémunération fut réorganisée selon la formule fouriériste qui prévoyait des dividendes pour le travail, le capital et le talent. Brook Farm devint le centre du mouvement fouriériste américain et commença à publier en 1845 The Harbinger, journal hebdomadaire consacré à la promotion du fouriérisme et à la critique sociale. Edité principalement par George Ripley avec la collaboration de Charles Dana et d'autres intellectuels talentueux, The Harbinger maintint un niveau de qualité littéraire et intellectuelle remarquable et devint l'organe principal du mouvement sociétaire américain jusqu'à sa cessation en 1849. Le journal publiait des traductions d'écrits fouriéristes français, des analyses de la condition ouvrière américaine, des critiques culturelles et des comptes rendus des diverses expériences phalanstériennes.

Le projet le plus ambitieux de la période fouriériste fut la construction d'un véritable phalanstère, vaste édifice communautaire qui devait abriter tous les résidents dans des appartements privés tout en fournissant des espaces collectifs pour les repas, les activités culturelles et les réunions. Ce bâtiment, dont la conception s'inspirait des descriptions de Fourier, devait mesurer plusieurs étages de hauteur et constituer le cœur architectural et social de la nouvelle phalange. La communauté investit toutes ses ressources disponibles dans ce projet grandiose, empruntant considérablement et sollicitant les contributions des sympathisants fouriéristes. La construction progressa lentement en raison des ressources limitées et de l'inexpérience des constructeurs, mais à la fin de 1845, le phalanstère approchait de son achèvement. Ce bâtiment représentait l'espoir de la communauté d'atteindre enfin la prospérité et de démontrer la supériorité pratique du système fouriériste.

Le 3 mars 1846, alors qu'une soirée dansante se déroulait dans un autre bâtiment de la communauté, le phalanstère inachevé prit feu et fut rapidement réduit en cendres. L'origine exacte de l'incendie demeura inconnue, bien que des défauts dans le système de chauffage ou une négligence dans l'utilisation de lampes à huile fussent les causes les plus probables. Catastrophiquement, le bâtiment n'était pas assuré, et la perte totale représentait environ sept mille dollars, somme considérable qui équivalait à plusieurs années de revenus de la communauté. Cet incendie porta un coup fatal à Brook Farm. Les membres, déjà épuisés par des années de travail acharné et de privations, perdirent courage. Les créanciers, alarmés par la destruction de ce qui devait garantir leurs prêts, exigèrent des remboursements que la communauté ne pouvait honorer. George Ripley, personnellement responsable d'une grande partie des dettes, se trouva dans une situation financière désastreuse qui le hanterait pendant des décennies. Malgré quelques tentatives pour maintenir la communauté en fonctionnement, l'élan était brisé. Les membres commencèrent à partir, cherchant d'autres moyens de subsistance. En 1847, après une épidémie de variole qui acheva de décourager les derniers résidents, Brook Farm fut officiellement dissoute et ses actifs vendus aux enchères pour tenter de rembourser les créanciers.

L'échec de Brook Farm suscita de nombreuses réflexions parmi ses participants et ses observateurs. Plusieurs facteurs expliquent la fin de cette expérience. Sur le plan économique, la communauté ne parvint jamais à atteindre l'autosuffisance financière malgré les efforts constants de ses membres. L'agriculture dans le Massachusetts n'était pas particulièrement profitable, les sols étant pauvres et le climat rigoureux. Les revenus de l'école, bien que substantiels, ne suffirent jamais à compenser les coûts d'entretien d'une communauté d'une centaine de personnes. La conversion au fouriérisme, loin d'améliorer la situation économique, l'aggrava en détournant l'attention vers des projets ambitieux comme la construction du phalanstère au détriment des activités productives. L'école, source principale de revenus durant la période transcendentaliste, fut négligée après 1844 au profit de l'activisme fouriériste, plusieurs membres partant en mission pour promouvoir le socialisme sociétaire plutôt que de se concentrer sur l'enseignement. Sur le plan social, les tensions ne manquèrent pas entre anciens transcendentalistes attachés à l'individualisme spirituel et nouveaux convertis au fouriérisme plus intéressés par l'organisation systématique et la réforme sociale. Les personnalités fortes qui composaient la communauté ne s'accordaient pas toujours sur les orientations à suivre, créant des conflits qui sapaient la cohésion collective. Enfin, comme la plupart des communautés utopiques du dix-neuvième siècle, Brook Farm souffrit de l'inexpérience pratique de ses membres, intellectuels urbains peu préparés aux dures réalités du travail agricole et de la gestion économique.

Malgré son échec pratique, Brook Farm laissa un trace intellectuelle et culturelle impactante dans l'histoire américaine. Pour les participants eux-mêmes, l'expérience demeura souvent un souvenir précieux d'une période où ils avaient tenté de vivre selon leurs principes et de créer une société plus juste et plus harmonieuse. Plusieurs d'entre eux poursuivirent des carrières distinguées dans le journalisme, l'éducation ou la politique, portant avec eux les leçons apprises à Brook Farm. George Ripley, après avoir passé treize ans à rembourser les dettes de la communauté en travaillant comme critique littéraire, devint l'un des intellectuels respectés de New York et participa à la création de la Harper's New Monthly Magazine. Charles Dana devint rédacteur en chef du New York Tribune puis du New York Sun, jouant un rôle important dans le journalisme américain. John Sullivan Dwight, qui avait vécu à Brook Farm, fonda le Dwight's Journal of Music qui domina la critique musicale américaine pendant des décennies. Pour la culture américaine plus largement, Brook Farm symbolisa la tentative de la génération transcendentaliste de transformer les idéaux philosophiques en réalité sociale concrète. Les écrits sur Brook Farm, notamment le roman de Hawthorne et les mémoires de divers participants, contribuèrent à maintenir vivante la mémoire de cette expérience et à alimenter les débats sur les possibilités et les limites du réformisme social. Le site de Brook Farm lui-même devint un lieu de mémoire, reconnu comme monument historique national, témoignant de cette période foisonnante de l'histoire américaine où des hommes et des femmes crurent possible de créer une société nouvelle fondée sur la coopération, l'égalité et l'harmonie.

George Ripley

George Ripley

Première page ("issue") de The Harbinger du 7 Novembre 1846, imprimé à Brook Farm

Première page ("issue") de The Harbinger du 7 Novembre 1846, imprimé à Brook Farm

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