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La Garenne de philosophie

FRIEDRICH NIETZSCHE / Le détournement de ses concepts

LE DETOURNEMENT DES CONCEPTS DE NIETZSCHE

De quelle manière les idéologues du nazisme ont-ils détourné certains concepts nietzschéens ? 
Le détournement des concepts nietzschéens par les idéologues du nazisme constitue l'un des épisodes les plus sombres et les plus complexes de l'histoire de la réception philosophique. Cette récupération idéologique des pensées de Nietzsche, souvent effectuée de manière partielle, sélective et parfois carrément contraire à l'esprit de sa philosophie, s'est inscrite dans une stratégie de légitimation intellectuelle du nazisme qui tentait de se rattacher à une tradition philosophique prestigieuse pour asseoir son autorité et sa prétendue supériorité culturelle.

Le principal responsable de ce détournement a été Alfred Bäumler, professeur de philosophie à l'Université de Berlin et théoricien officiel du Parti nazi. Bäumler a tenté de créer une interprétation « nationale-socialiste » de Nietzsche, réduisant l'œuvre complexe du philosophe allemand à une apologie de la race aryenne et de la suprématie du surhomme nazi. Dans son ouvrage Der deutsche Nietzsche (1939), Bäumler présentait Nietzsche comme un prophète de la « révolution nationale-socialiste », transformant la notion de surhomme en une figure du « chef aryen » destiné à dominer les peuples inférieurs. Cette lecture grotesque ignorait délibérément que Nietzsche avait condamné le nationalisme, l'antisémitisme et la glorification de la violence brute qui caractérisaient le nazisme.

Hans F. K. Günther, anthropologue racial et théoricien de la « science de la race », a également utilisé sélectivement Nietzsche pour légitimer ses théories pseudo-scientifiques sur la hiérarchie des races. Günther récupérait le concept de volonté de puissance pour en faire une justification biologique de la suprématie aryenne, transformant ainsi une catégorie philosophique en outil d'idéologie raciste. Le perspectivisme nietzschéen, qui affirme que toute connaissance est relative à un point de vue, était inversé pour affirmer une prétendue supériorité objective de la race germanique.

Houston Stewart Chamberlain, bien que précédant le nazisme proprement dit, a exercé une influence considérable sur la pensée raciste nazie et a détourné certains éléments de la pensée nietzschéenne. Chambrelin, mari de la fille de Liszt et admirateur de Wagner, avait déjà dans ses écrits Les Fondements du XIXe siècle (1899) tenté de combiner philosophie nietzschéenne avec biologisme racial, préfigurant les amalgames qui allaient se produire sous le nazisme. Son interprétation de la lutte comme principe vital reprenait certains thèmes nietzschéens mais les vidait de leur complexité philosophique pour en faire un simple principe de sélection raciale.

Elisabeth Förster-Nietzsche a joué un rôle crucial dans ce détournement. Après la mort de son frère en 1900, elle est devenue la gardienne de son œuvre et a dirigé l'Archiv Nietzsche à Weimar. Bien que mariée à un antisémite notoire et nationaliste, Bernhard Förster, elle s'est rapprochée des nazis après leur accession au pouvoir. Elle a sélectionné et présenté les écrits de Friedrich Nietzsche de manière à les faire correspondre à l'idéologie nazie, allant jusqu'à éditer des éditions tronquées de ses œuvres. L'Archiv Nietzsche est devenu un lieu de pèlerinage pour les dignitaires nazis, qui venaient s'offrir une légitimation philosophique. Walter Kaufmann démontrait notamment que Friedrich Nietzsche avait condamné explicitement l'antisémitisme dans ses écrits et que sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche, après sa mort, avait manipulé ses textes pour les faire correspondre à l'idéologie nazie, en particulier dans l'édition de ses lettres et de ses manuscrits.

Le nazisme a détourné la critique nietzschéenne de la démocratie et des masses, pour justifier une dictature plutôt que pour questionner les formes de domination modernes. Friedrich Nietzsche avait certes critiqué la démocratie comme expression de la médiocrité et de la peur, mais cela dans une perspective aristocratique et non autoritaire. Son appel à la liberté créatrice était perverti en justification du conformisme obligatoire et de la terreur étatique. Le nazisme a détourné entre autres la critique nietzschéenne du christianisme pour en faire une arme contre le judaïsme. Friedrich Nietzsche avait certes dénoncé le christianisme comme religion de faiblesse et de ressentiment, mais jamais il n'avait justifié l'antisémitisme ni la persécution des Juifs. Les nazis ont transformé cette critique en une condamnation du « judaïsme » comme source de tous les maux de l'humanité, inversant ainsi complètement le sens de la pensée nietzschéenne. La généalogie des valeurs, qui chez Friedrich Nietzsche était un outil d'analyse critique des constructions morales, devenait chez les nazis un outil de justification idéologique de la race supposée supérieure. Le perspectivisme nietzschéen a été détourné pour justifier une prétendue vérité absolue du nazisme. Friedrich Nietzsche affirmait que toute vérité était relative à un point de vue, ce qui impliquait une pluralité de perspectives et une humilité intellectuelle. Les nazis ont retourné cette idée pour affirmer que leur perspective était la seule véritable, érigeant leur vision raciste en vérité supérieure, ce qui constituait une négation complète du perspectivisme comme méthode critique. La transvaluation des valeurs, qui chez Friedrich Nietzsche était un appel à repenser librement les critères moraux dans une perspective affirmatrice de la vie, est devenue chez les nazis une justification de l'inversion totale des normes éthiques : le mensonge devenait vérité, la cruauté devenait force, la domination devenait droit. Cette perversion atteignait le cœur même de la pensée nietzschéenne en transformant sa volonté de dépasser les dualismes moraux en une glorification cynique du mal.

Le concept de volonté de puissance a été travesti en une glorification du pouvoir brut exercé par la force. Friedrich Nietzsche avait conçu cette volonté comme un principe métaphysique de création, d'affirmation et d'interprétation, jamais comme une justification du domination par la violence, tandis que les nazis ont réduit ce concept à une simple ambition de puissance politique et militaire, en contradiction totale avec la complexité existentialiste et créatrice qu'il avait chez Nietzsche.

Le surhomme a été transformé en un type humain physiquement et racialement supérieur. Or, chez Friedrich Nietzsche, le surhomme désignait une mutation spirituelle de l'humanité, capable de créer librement ses valeurs et de vivre au-delà des moralités traditionnelles. Ce n'était en aucun cas une catégorie biologique ou raciale, encore moins un idéal de domination. L'idée fut caricaturée par le nazisme pour justifier l'eugénisme, les camps d'extermination et l'idéologie de la race pure.

Walter Kaufmann, commentateur américain de Friedrich Nietzsche, a documenté de manière approfondie ces détournements. Il montre comment les nazis utilisaient des citations hors contexte, ignoraient les aspects les plus critiques de la pensée nietzschéenne et réduisaient l'œuvre à quelques formules simplistes au service de leur propagande. Ce détournement systématique prouve à quel point la pensée de Friedrich Nietzsche, par sa profondeur et sa complexité, pouvait être vulnérable aux interprétations tendancieuses. Les nazis ont sélectionné certains éléments de surface de sa pensée - le vocabulaire de la force, de la lutte, de la critique du christianisme - tout en ignorant délibérément sa profonde ambiguïté, sa volonté de dépassement des oppositions simples, et sa prétention à aucune vérité définitive. La philosophie nietzschéenne, avec sa multiplicité de perspectives et son refus des grandeurs absolues, était en réalité incompatible avec l'idéologie totalitaire qui prétendait détenir la vérité définitive sur l'homme nouveau et l'histoire du millénaire à venir. Certains proches de Friedrich Nietzsche, comme Heinrich Köselitz (Peter Gast), son secrétaire et ami, avaient déjà alerté sur les dangers de telles récupérations. Le détournement était si flagrant que même des intellectuels allemands anti-nazis comme Thomas Mann ont dû prendre position publiquement pour défendre l'authenticité de la pensée nietzschéenne contre les manipulations idéologiques du régime. Le paradoxe est que Friedrich Nietzsche, qui avait si violemment critiqué le ressentiment, l'autocomplaisance et la glorification de la force brutale, se retrouvait post mortem comme le penseur officiel d'un mouvement incarnant précisément ces déformations de l'esprit qu'il avait combattues. Ce détournement a tellement souillé la réputation de Friedrich Nietzsche que de nombreux philosophes après la guerre ont dû entreprendre un travail fastidieux de réhabilitation de sa pensée authentique, en distinguant radicalement l'œuvre véritable de ses appropriations idéologiques.

A noter que détournement et perversion sont synonymes tout comme détourné et perverti.

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