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La Garenne de philosophie

FRIEDRICH NIETZSCHE / Penser « par-delà bien et mal »

Penser « par-delà bien et mal » chez Friedrich Nietzsche consiste à remettre en cause la manière traditionnelle dont la philosophie morale classe les actions, les intentions et les valeurs en catégories opposées et fixes, celles du bien et du mal. Cette expression, qui donne son titre à l’un de ses ouvrages majeurs publié en 1886, désigne un geste radical : suspendre la validité des jugements moraux hérités de la tradition occidentale afin d’interroger leur origine, leur fonction et leur portée. Le terme « par-delà » ne signifie pas simplement abolir toute morale, ce qui serait une interprétation simpliste, sinon que dépasser un cadre jugé trop étroit, historiquement situé et psychologiquement déterminé. Friedrich Nietzsche considère que les notions de « bien » et de « mal » ne sont pas des vérités universelles ou éternelles, sinon que des constructions issues de rapports de force, d’évolutions culturelles et de besoins vitaux propres à certains types d’individus et de sociétés. Comprendre cela implique une méthode qu’il nomme « généalogie », c’est-à-dire une enquête sur les origines des valeurs, non pas pour les fonder, sinon pour montrer leur caractère contingent et leur enracinement dans des formes de vie spécifiques. Ainsi, « penser par-delà bien et mal » signifie adopter une attitude critique vis-à-vis des évidences morales, refuser leur naturalisation et explorer ce qui se joue derrière elles, notamment des volontés de puissance, des ressentiments, des instincts de domination ou de protection. La « volonté de puissance » désigne ici la tendance fondamentale du vivant à se déployer, à croître, à s’affirmer, à interpréter le monde selon ses propres forces, et non pas simplement à survivre ; elle sert de clé d’interprétation des comportements humains et des systèmes de valeurs. Par conséquent, ce dépassement des catégories morales ne conduit pas à un relativisme paresseux où tout se vaudrait, sinon qu’à une hiérarchisation nouvelle fondée sur la vitalité, la créativité et la capacité d’affirmation.

0. Présentation de la question

« Penser par-delà bien et mal » chez Friedrich Nietzsche, ce n’est pas supprimer toute distinction entre des conduites préférables et des conduites détestables, ni prêcher un simple cynisme, ni autoriser n’importe quoi. L’expression renvoie d’abord au titre d’un ouvrage de 1886, Par-delà le bien et le mal. Prélude d’une philosophie de l’avenir (Jenseits von Gut und Böse. Vorspiel einer Philosophie der Zukunft), où Friedrich Nietzsche attaque la tradition philosophique qui croit pouvoir fonder des valeurs absolues, universelles, désintéressées et valables pour tous les êtres humains. Dès la préface et les premiers aphorismes, il soutient que les philosophes dogmatiques ont pris pour des vérités éternelles ce qui n’était souvent que la projection de leurs instincts, de leurs besoins vitaux et de leurs préjugés moraux. Il met ainsi en cause la croyance aux « antithèses de valeurs », c’est-à-dire l’idée qu’il existerait des oppositions simples, stables et ultimes entre le vrai et le faux, le bien et le mal, le désintéressé et l’égoïste, l’apparence et l’être. Il demande même si le faux, l’illusion, l’incertitude ou l’ignorance ne peuvent pas avoir, dans certains cas, une valeur plus haute pour la vie que la vérité nue. Cette mise en question n’est donc pas un relativisme paresseux ; c’est une enquête radicale sur l’origine, la fonction et la valeur de nos valeurs. Le geste central consiste à demander non pas seulement : « qu’est-ce qui est bien ? », sinon que : « d’où vient le bien ? pour qui est-il bien ? quel type de vie sert-il ? quelle forme humaine rend-il possible ou impossible ? » Friedrich Nietzsche formule ainsi une critique de la morale traditionnelle, en particulier du platonisme, du christianisme moral, de la métaphysique et, plus largement, de toute pensée qui absolutise ses propres évaluations.

1. Définition du problème philosophique

Le problème peut se formuler ainsi : comment penser, évaluer et vivre sans présupposer que les catégories morales héritées du bien et du mal disent la vérité ultime sur l’existence ? Sous une forme encore plus compacte : que valent nos valeurs ? Cette formule est décisive, car Friedrich Nietzsche ne se contente pas d’opposer d’autres valeurs à celles de la tradition ; il demande d’abord selon quel droit on valorise, d’où procède l’acte d’évaluer, quelle psychologie s’y cache, quelle hiérarchie des forces y travaille, quel type d’existence s’y exprime. En ce sens, « par-delà bien et mal » signifie : au-delà de la morale binaire qui divise le monde selon des catégories déjà sanctifiées, au-delà du réflexe qui moralise toute différence, au-delà de l’illusion selon laquelle un ordre moral transcendant jugerait la vie du dehors. Le mot transcendant désigne ici ce qui prétend valoir au-dessus de l’expérience, indépendamment de l’histoire, des corps, des cultures et des rapports de force. Friedrich Nietzsche soupçonne précisément que la morale occidentale s’est souvent donnée comme transcendance afin de dissimuler sa provenance très terrestre. « Penser par-delà bien et mal » revient alors à désabsolutiser la morale, c’est-à-dire à lui retirer son statut d’évidence sacrée, pour la réinscrire dans une histoire de la vie, des affects, des dominations, des faiblesses, des sublimations et des créations.

2. L'origine des valeurs morales

On peut reformuler ce problème de plusieurs façons, selon l’angle adopté. On peut parler de critique des valeurs, de réévaluation de toutes les valeurs (Umwertung aller Werte), de généalogie de la morale, de critique du moralisme, de dépassement de la morale binaire, de mise en question des absolus moraux, de critique de la métaphysique des oppositions, de perspectivisme axiologique ou moral, de problématisation de la vérité morale, voire de naturalisation de la morale, si l’on entend par là le fait de rapporter les évaluations à des formes de vie, à des corps, à des pulsions et à des configurations historiques. Le terme axiologie désigne la théorie des valeurs ; le terme généalogie désigne chez Friedrich Nietzsche une méthode d’enquête qui ne demande pas seulement ce qu’une chose signifie aujourd’hui, sinon que comment elle s’est formée, transformée, déplacée, et à quelles forces elle a servi. Le terme perspectivisme désigne l’idée que toute connaissance et toute évaluation s’inscrivent dans une perspective, c’est-à-dire dans un point de vue situé, structuré par des intérêts, des formes de sensibilité et des conditions de vie ; cela ne veut pas dire que toutes les perspectives se valent, sinon qu’aucune ne parle depuis un point de vue divin, sans angle, sans intérêt, sans interprétation. Chez Friedrich Nietzsche, « par-delà bien et mal » se rapproche aussi d’expressions telles que philosophie de l’avenir, esprit libre, transvaluation, affirmation de la vie, critique de l’idéal ascétique, démasquage des préjugés moraux. L’un des problèmes majeurs soulevés par Friedrich Nietzsche est celui de l’origine des valeurs morales dominantes dans la culture européenne, en particulier celles issues du christianisme. Dans La généalogie de la morale, Friedrich Nietzsche distingue deux grandes formes de moralité : la « morale des maîtres » et la « morale des esclaves ». La première est celle des individus forts, aristocratiques, qui définissent le « bien » comme ce qui exprime leur puissance, leur noblesse, leur capacité à agir ; le « mauvais » y désigne ce qui est faible, commun, médiocre. La seconde, au contraire, naît du ressentiment des faibles, c’est-à-dire d’un affect de rancœur accumulé face à leur incapacité à agir directement ; ces individus inversent les valeurs en valorisant la faiblesse, l’humilité, la compassion, et en condamnant la force, la fierté et la domination comme « mal ». Le « ressentiment » est un concept central chez Friedrich Nietzsche, désignant une réaction affective qui ne peut se traduire en action directe et qui se transforme en jugement moral négatif contre ce qui est perçu comme supérieur. « Penser par-delà bien et mal » implique donc de dévoiler cette inversion des valeurs et de refuser de prendre pour universelles des normes issues d’une situation historique particulière. Ce geste critique ouvre un espace pour une « transvaluation des valeurs », c’est-à-dire une réévaluation radicale de ce qui mérite d’être affirmé ou rejeté. La « transvaluation » ne consiste pas à inverser simplement les valeurs existantes, sinon à créer de nouvelles manières d’évaluer, enracinées dans une affirmation de la vie et non dans son déni. Ce projet s’inscrit dans une critique plus large de la métaphysique occidentale, que Friedrich Nietzsche accuse d’avoir séparé le monde en deux domaines : un monde sensible, changeant et imparfait, et un monde intelligible, stable et parfait, auquel seraient associées les vérités morales. En rejetant cette dualité, Friedrich Nietzsche affirme qu’il n’existe pas de fondement absolu aux valeurs, et que celles-ci doivent être comprises comme des interprétations. Le terme « interprétation » chez Friedrich Nietzsche signifie que toute compréhension du monde est liée à une perspective particulière, à une position dans le champ des forces ; il n’existe pas de point de vue neutre ou objectif au sens absolu. « Penser par-delà bien et mal » revient alors à adopter une forme de « perspectivisme », c’est-à-dire à reconnaître la pluralité des points de vue et à évaluer les valeurs selon leur capacité à enrichir la vie plutôt qu’à se conformer à une norme abstraite. Cette position soulève toutefois des difficultés importantes : comment éviter que la critique des valeurs ne conduise à un nihilisme, c’est-à-dire à la perte de tout sens et de toute orientation ? Friedrich Nietzsche identifie lui-même ce danger et distingue un « nihilisme passif », caractérisé par la résignation et le renoncement, d’un « nihilisme actif », qui consiste à détruire les anciennes valeurs pour en créer de nouvelles. Le défi est alors de penser une forme d’éthique sans fondement transcendant, capable de guider l’action sans recourir à des catégories fixes et universelles.

3. Ce que Friedrich Nietzsche attaque exactement

Friedrich Nietzsche ne dit pas seulement que telle morale est fausse ; il soutient que les philosophes ont trop souvent pris leurs préférences vitales pour la structure même du réel. Dans les premiers aphorismes de Par-delà le bien et le mal, il critique l’idée métaphysique selon laquelle les choses supérieures devraient venir d’une origine supérieure, pure et séparée de leur contraire. Ainsi, la vérité serait d’un autre ordre que l’erreur, le désintéressement d’un autre ordre que l’égoïsme, le bien d’un autre ordre que le mal. Or Friedrich Nietzsche soupçonne que ce schème entier repose sur une illusion : les valeurs dites nobles ou pures pourraient être nouées à ce qu’elles condamnent, voire en dépendre. Quand il écrit que reconnaître la non-vérité comme condition de la vie place déjà la philosophie « par-delà bien et mal », il veut dire que la vie n’est pas réductible à un tribunal moral ou logique où seule la vérité désintéressée serait légitime. Il s’ensuit une critique de la métaphysique, c’est-à-dire de la recherche d’un arrière-monde stable, d’un être vrai opposé au devenir, d’une pureté opposée au mélange, d’un bien en soi opposé à la conflictualité de l’existence. Le platonisme et ses héritages sont ici au premier rang, parce qu’ils donnent la priorité à un monde intelligible, pur et vrai contre l’instabilité du sensible. Nietzsche estime que cette hiérarchie est une dévaluation de la vie, du devenir, du corps et de l’interprétation.

4. Comment faire pour penser par-delà bien et mal ? Les modalités.

Si l’on devait donner une première formule compacte du problème et condenser tout le problème en une seule question, la formulation la plus fidèle serait : « comment évaluer la valeur de nos valeurs sans reconduire les préjugés moraux qui les ont produites ? » Une seconde formulation, très nietzschéenne, serait : « quelle forme de vie parle quand nous disons “bien” et “mal” ? » Une troisième, plus pédagogique : « peut-on juger sans idolâtrer la morale ? Ces formulations ont l’avantage de montrer que Friedrich Nietzsche ne détruit pas la question de l’évaluation ; il la radicalise. Il veut rendre problématique ce qui paraissait aller de soi. « Penser par-delà bien et mal », c’est donc apprendre à faire retour sur l’acte même de juger.

On peut reformuler le problème central de « penser par-delà bien et mal » de plusieurs manières : « comment évaluer sans recourir à des catégories morales absolues ? » « comment vivre et agir après la remise en cause des fondements traditionnels de la morale ? » « comment créer des valeurs sans se référer à une autorité transcendante ? » Une septième formulation compacte de ce problème pourrait être : « comment fonder l’évaluation sans fondement absolu ? ». D’autres dénominations ou formulations de cette démarche incluent la critique généalogique de la morale, la transvaluation des valeurs, le dépassement du dualisme moral, le perspectivisme éthique, l'affirmation de la vie contre la morale du ressentiment. Chacune de ces modalités ou expressions met l’accent sur un aspect du projet nietzschéen, qu’il s’agisse de la méthode, du but ou encore de sa portée critique.

5. L'antinomie du bien et du mal, bref le sens de la critique

La distinction entre bon-mauvais et bien-mal joue un rôle majeur dans l’économie du problème. Dans ses textes de maturité, surtout La Généalogie de la morale et les analyses de sa philosophie morale dans la littérature savante, Friedrich Nietzsche soutient que la distinction originaire n’est pas « bien/mal » au sens moral moderne, sinon plutôt « bon/mauvais » au sens d’une hiérarchie de rang, de force, de style, de noblesse, d’assurance, de puissance affirmative. La morale dite des maîtres évalue à partir d’un sentiment de plénitude et d’auto-affirmation : est « bon » ce qui exprime puissance, richesse de vie, capacité de promettre, générosité au sens fort, c’est-à-dire débordement de force. À l’inverse, la morale dite des esclaves, élaborée historiquement selon Friedrich Nietzsche dans les mondes dominés par le ressentiment et portée de façon exemplaire par le judaïsme sacerdotal puis le christianisme, inverse cette table des valeurs : ce qui intimidait ou dominait devient « mal », et ce qui était faible, humble, souffrant, patient, obéissant devient « bien ». Le mot ressentiment désigne ici une hostilité impuissante, intériorisée, qui ne peut pas se décharger directement et se retourne en invention morale ; il ne s’agit pas d’un simple mécontentement psychologique, sinon d’une structure de valorisation réactive. « Penser par-delà bien et mal », c’est alors sortir de cette grammaire réactive de la condamnation, pour rouvrir la question des types humains, des forces actives et réactives, des hiérarchies de puissance, de création et d’appauvrissement. Il faut aussitôt soulever un problème : Nietzsche historicise puissamment la morale, toutefois son récit généalogique est souvent discuté quant à sa précision historique et philologique. Beaucoup de lecteurs y voient moins une histoire positive au sens savant qu’une histoire philosophique, orientée vers le diagnostic de notre présent.

6. Le lien avec la généalogie.

La grande solution méthodique apportée par Friedrich Nietzsche est la généalogie. Au lieu de demander à la morale de se justifier par des intentions déclarées, il interroge les conditions de sa formation, ses usages, ses effets, ses retournements, ses masques. Cette méthode refuse l’idée qu’une pratique humaine possède une essence unique et immobile. La morale n’a pas une origine simple ni un sens fixe ; il se compose d’éléments superposés, dont la séméiance s'élargit avec le temps. De là viennent des notions comme la dette, la culpabilité, la punition, la mauvaise conscience, l’idéal ascétique.

Au passage, le mot ascétique désigne une manière de vivre qui valorise le renoncement, la privation, le dressage de soi, la négation des désirs ou du corps au nom d’une valeur supérieure. Friedrich Nietzsche veut transformer ce renoncement (ascétique) en renforcement (askesis, άσκησις) et soutient que l’idéal ascétique n’est pas seulement religieux ; il peut survivre dans la morale laïque, dans certaines politiques de la compassion, et jusque dans la science quand celle-ci absolutise la vérité au point d’en faire une idole hostile à la vie. Autrement dit, la généalogie ne détruit pas seulement une doctrine morale particulière, bien plus elle met à jour un style d’existence, un type d’évaluation et une psychologie du renversement de la vie contre elle-même. S'agit-il pour autant de construire des maisons de reforme (άσκητήρια) comme celle qu’a fondée Théodora pour les filles de mauvaise vie (1) ? Que nenni.

7. La question de la vérité

L’un des aspects les plus difficiles et les plus féconds du motif « penser par-delà bien et mal » concerne la vérité. Friedrich Nietzsche ouvre son livre en demandant ce qu’il en est si la vérité est une femme, puis demande aussitôt : pourquoi vouloir la vérité plutôt que l’illusion, l’incertitude, voire l’ignorance ? Le point n’est pas d’abolir toute vérité, sinon de critiquer le culte moral de la vérité. Une chose peut être vraie et nuisible ; une fiction peut être fausse et pourtant vitale. Ce déplacement est considérable : il fait passer la vérité du statut de bien suprême à celui de valeur à examiner. Le problème n’est donc plus seulement épistémologique ; il devient axiologique et physiologique. Épistémologique signifie relatif à la connaissance : comment connaît-on, selon quelles conditions, avec quelles limites. Physiologique désigne ici, dans le vocabulaire de Friedrich Nietzsche, le rapport des idées à la santé, à la force, à la faiblesse, à l’organisation pulsionnelle d’un vivant. Cette critique débouche sur ce qu’on appelle souvent le perspectivisme : il n’existe pas de vue de nulle part, de regard absolument pur sur le monde ; toute pensée voit depuis un angle, un style de vie, une interprétation. Toutefois, Friedrich Nietzsche n’en conclut pas que toutes les interprétations sont équivalentes. Certaines élargissent la puissance de voir, d’autres la rétrécissent ; certaines sont créatrices, d’autres mutilantes ; certaines disent « oui » à la pluralité du réel, d’autres la figent sous une morale de la simplification.

8. Le rôle du corps, des instincts et des pulsions.

Une autre exploration décisive réside dans la réhabilitation philosophique du corps. Chez Friedrich Nietzsche, les idées ne flottent pas au-dessus de la vie ; elles sont soutenues par des instincts, des besoins, des affects, des rapports de forces. Lorsqu’il écrit que toute grande philosophie a été jusqu’ici une confession involontaire de son auteur, il veut dire que la pensée la plus abstraite engage une manière de sentir, de hiérarchiser, d’aimer et de détester. Le mot instinct désigne ici une tendance fondamentale, en grande partie pré-réflexive, qui oriente l’interprétation ; le mot affect désigne une tonalité de sentir, un mode d’être affecté, qui n’est pas réductible à une idée claire. Cette redescription change la philosophie morale de fond en comble : les valeurs cessent d’être des entités éternelles pour devenir les symptômes d’une économie des forces. Le bien et le mal ne sont plus des réalités suprasensibles ; ce sont des évaluations produites par des vivants, dans des mondes historiques, pour soutenir certaines formes d’existence. L’examen moral devient alors un diagnostic : quelle santé parle ici ? quelle fatigue ? quelle peur ? quelle vengeance ? quelle générosité ? quelle capacité à supporter le tragique ? Par « tragique », il faut entendre non pas un goût du malheur, sinon l’acceptation lucide d’une existence traversée par le conflit, la perte, l’irréparable, l’absence de garantie ultime.

9. Volonté de puissance et création de valeurs.

On ne peut pas comprendre ce problème sans la notion de volonté de puissance. Le terme est difficile, souvent caricaturé. Il ne signifie pas simplement désir de domination politique ou sociale. Dans l’horizon nietzschéen, il désigne plus largement la tendance fondamentale d’un vivant à déployer sa forme, à interpréter, à s’accroître, à organiser, à imposer un style, à transformer le monde selon une intensité propre. Dans les résumés académiques de Par-delà le bien et le mal, cette notion apparaît comme une alternative à la lecture morale et métaphysique du réel. Si tout vivant interprète à partir de sa puissance, alors évaluer n’est jamais une opération neutre ; c’est toujours une prise de position vitale. D’où le lien entre « par-delà bien et mal » et création de valeurs. Friedrich Nietzsche ne veut pas laisser un vide après la critique ; il appelle de « nouveaux philosophes », des « esprits libres », capables de produire d’autres hiérarchies, d’autres critères, d’autres manières d’habiter le vrai, le faux, le risque, la noblesse, la cruauté, la générosité, l’art, le savoir. Le problème surgit aussitôt : comment créer de nouvelles valeurs sans retomber dans un arbitraire violent ou dans le pur caprice ? C’est l’une des difficultés majeures du projet nietzschéen. La réponse implicite de Friedrich Nietzsche semble être qu’une valeur ne vaut pas par décret subjectif, sinon par la qualité de vie qu’elle rend possible, par l’ampleur de monde qu’elle ouvre, par la puissance d’affirmation qu’elle porte. Pourtant ce critère lui-même reste problématique, car il suppose qu’on sache ce qu’est une vie plus haute ou plus intense, ce qui demeure contestable.

10. Pourquoi Friedrich Nietzsche ne prêche pas simplement l’immoralisme.

Une erreur fréquente consiste à croire que Friedrich Nietzsche remplace la morale par l’amoralité brute, la violence ou l’égoïsme sans frein. Cette lecture est trop courte.  Friedrich Nietzsche n’est pas un critique systématique de toute morale ; il peut parler d’une « morale supérieure » destinée aux formes humaines les plus hautes, et sa pensée positive est souvent interprétée comme une forme de perfectionnisme. Le perfectionnisme, en philosophie morale, désigne une conception selon laquelle le bien consiste dans le développement des puissances humaines les plus élevées, plutôt que dans l’obéissance à une règle universelle ou dans la simple maximisation du plaisir. Ainsi, le motif du « par-delà bien et mal » n’est pas l’abandon de toute évaluation ; c’est le refus de la morale universaliste qui traite comme absolument bon ce qui protège le troupeau, égalise les différences, culpabilise la force et transforme la faiblesse en norme sacrée. Friedrich Nietzsche demeure donc un penseur de la hiérarchie, du rang (pairage paratge), de la sélection, de l’excellence, ce qui explique à la fois sa puissance intellectuelle et le scandale durable qu’il provoque. Ces propositions sont bien des provacations à l'endroits des régimes de pensée transcendantale ou même immanente.

Le cœur du conflit tient ici : peut-on critiquer la morale égalitaire sans glisser vers l’aristocratisme dur, l’injustice, voire des légitimations dangereuses de la domination ? Friedrich Nietzsche ouvre ce champ de questions avec une lucidité redoutable, toutefois sans toujours fournir des garde-fous normatifs satisfaisants pour ses lecteurs.

11. Les grandes solutions ou explorations apportées.

Les principales réponses ou explorations proposées par Friedrich Nietzsche peuvent être regroupées en plusieurs axes. 1°) Il substitue à la fondation métaphysique des valeurs une généalogie de leur naissance et de leurs effets. 2°) Il remplace l’idée d’une vérité morale absolue par un perspectivisme qui oblige à multiplier les points de vue et à mesurer leur fécondité pour la vie. 3°) Il propose une critique physiologique et psychologique des idéaux, en demandant toujours quel type de santé ou de décadence s’exprime dans une doctrine. 4°) Il oriente la pensée vers une création de valeurs, c’est-à-dire vers une tâche affirmative où l’on ne se contente plus de dénoncer le nihilisme, où l’on cherche à instituer des formes de grandeur, de style, de discipline, de générosité non chrétienne, d’artistique et de lucidité tragique. 5°) Il déplace le centre de gravité de l’éthique vers la question du type humain : non plus « que dois-je faire ? » au sens kantien, sinon « que puis-je devenir ? », « quelle forme de vie suis-je en train de servir ? », « quelle qualité d’âme et de corps mes valeurs fabriquent-elles ? ». Ces explorations ont nourri des traditions très diverses : existentialisme, phénoménologie, psychanalyse de la culture, pensée de la différence, déconstruction, philosophie critique des normes, généalogie du pouvoir. Cette postérité n’est pas homogène et si certains lisent Friedrich Nietzsche comme un penseur de l’affirmation créatrice, d’autres comme un expérimentateur des limites de la raison, d’autres encore comme un symptôme de la crise moderne. L’influence de Friedrich Nietzsche sur la philosophie continentale du XXe siècle, en particulier sur la pensée française de l’après-guerre, est largement reconnue, notamment chez Bataille, Deleuze, Derrida et Foucault. Gilles Deleuze a fait de Nietzsche le penseur des forces, de l’affirmation, de la différence contre la négation dialectique. Michel Foucault a repris la méthode généalogique pour analyser la formation historique des savoirs, des normes, des dispositifs disciplinaires et des subjectivités. Jacques Derrida a trouvé chez Friedrich Nietzsche une critique profonde de la vérité pleine, de la présence simple, de l’origine pure. Georges Bataille a lu en lui un penseur de la dépense, de l’excès et de la transgression. Une part importante de la philosophie française contemporaine a ainsi trouvé dans Friedrich Nietzsche non seulement un auteur de thèses, sinon un opérateur de déplacement : déplacer les problèmes, soupçonner les évidences, historiciser les normes, décentrer la vérité, rapporter les idées à des forces ou à des affects, faire de la critique un art du diagnostic. On peut toujours voir des crises où l'on souhaite.

Ces explorations passent par plusieurs figures conceptuelles. L’une des plus célèbres est celle du « surhomme » (Übermensch), qui désigne non pas un individu supérieur au sens biologique ou racial, sinon un sens de la Terre bien plus qu'une figure symbolique de l’individu capable de créer ses propres valeurs plutôt qu'un sens théologique et divin qui empêche de vivre sans se référer à des normes imposées de l’extérieur. Le surhomme incarne une manière d’exister qui assume pleinement la vie, y compris ses aspects tragiques, et qui transforme les contraintes en occasions d’affirmation. Une autre notion importante est celle de « l’éternel retour », qui invite à imaginer que chaque instant de la vie se répète indéfiniment ; cette pensée fonctionne comme une épreuve existentielle permettant de mesurer la capacité d’un individu à affirmer sa propre existence. Si l’on peut vouloir que chaque moment se répète à l’infini, alors on vit de manière pleinement affirmative. Ces concepts ne sont pas des doctrines à appliquer, sinon des expériences de pensée destinées à provoquer une transformation du regard et de la sensibilité.

12. Le problème du nihilisme.

« Penser par-delà bien et mal » ne peut pas être séparé du nihilisme. Le nihilisme est la situation dans laquelle les valeurs suprêmes perdent leur force obligatoire sans que de nouvelles valeurs consistantes soient encore créées. Si Dieu est mort (formule de Hegel que Friedrich Nietzsche thématise), si les absolus s’effondrent, si les arrière-mondes cessent de convaincre, alors deux possibilités apparaissent : soit la fatigue, le cynisme, l’égalisation généralisée, la dérision sans grandeur ; soit une nouvelle tâche de création et d’affirmation. Le danger est que la critique de la morale conduise à un désert normatif. Friedrich Nietzsche en a parfaitement conscience. C’est pourquoi l’expression « par-delà bien et mal » ne doit jamais être entendue comme simple destruction. Elle nomme une traversée : sortir de l’ancien code, supporter le vide qu’il laisse, affronter le caractère problématique de l’existence, puis expérimenter d’autres évaluations. Cette traversée est risquée, sélective, parfois vertigineuse. Elle exige une force rare, celle des « esprits libres ». Le mot esprit libre désigne chez Friedrich Nietzsche celui qui a rompu avec les certitudes héritées, supporte la solitude intellectuelle, consent au doute sur les valeurs reçues, et peut faire de cette épreuve non une simple critique négative, sinon une source de fécondité.

13. Les objections majeures à Friedrich Nietzsche.

Il faut maintenant soulever les problèmes les plus sérieux. Première objection : la généalogie ne suffit pas à réfuter une valeur. Montrer qu’une morale vient du ressentiment, de la peur ou de la faiblesse ne prouve pas encore qu’elle soit fausse ou mauvaise aujourd’hui. Une origine basse peut produire un effet noble ; inversement, une origine noble peut dégénérer. Cette difficulté est explicitement signalée par les commentateurs : le récit généalogique n’annule pas automatiquement la valeur présente d’un idéal. Deuxième objection : la hiérarchie nietzschéenne peut sembler osciller entre diagnostic psychologique fécond et aristocratisme normatif inquiétant. Quand Friedrich Nietzsche critique l’égalité morale de tous, il met en cause un principe central des éthiques modernes ; cela pose un problème politique considérable. Troisième objection : la notion de vie, chez lui, risque parfois de devenir elle-même un quasi-absolu, un critère suprême insuffisamment clarifié. Quelle vie ? pour qui ? au prix de quoi ? Quatrième objection : son style aphoristique et polémique rend la doctrine mobile, souvent plurielle, parfois contradictoire. Cette richesse explique sa fécondité ; elle explique aussi les contresens et les appropriations abusives. Cinquième objection : l’idée qu’une perspective forte serait supérieure à une perspective faible demande un critère d’évaluation qui n’est jamais entièrement neutralisable ; la critique des absolus semble réclamer malgré tout une échelle de grandeur. Enfin, sixième objection : en démasquant la morale comme interprétation intéressée, Friedrich Nietzsche fragilise les fondements universels de la justice ; d’où la réaction de penseurs pour qui une critique sociale sérieuse doit conserver des normes partageables publiquement, comme chez Jürgen Habermas. Enfin, on peut citer Martin Heidegger, lecteur immense de Friedrich Nietzsche, qui a vu en lui le dernier grand métaphysicien ayant tenté de surmonter le nihilisme plutôt que comme un simple libérateur de la pensée morale ; Martin Heidegger y a vu un moment décisif de l’histoire de la métaphysique occidentale, tout en soutenant que Friedrich Nietzsche en restait encore, sous certains aspects, l’ultime accomplissement. 

Conclusion

Ainsi, « penser par-delà bien et mal » ne signifie pas abolir toute distinction morale, sinon interroger leur origine, leur fonction et leur légitimité afin d’ouvrir la possibilité d’une création de valeurs plus affirmatives, plus conscientes de leur caractère situé et plus fidèles à la complexité de la vie. « Penser par-delà bien et mal » chez Friedrich Nietzsche signifie sortir de la croyance selon laquelle les valeurs morales dominantes seraient des vérités éternelles, universelles et désintéressées. Cela implique de soumettre la morale à une enquête généalogique, psychologique, historique et physiologique ; de critiquer les oppositions rigides du vrai et du faux, du pur et de l’impur, du bien et du mal ; de reconnaître le rôle du corps, des affects et des interprétations ; d’affronter le nihilisme ouvert par l’effondrement des absolus ; enfin de chercher des formes d’évaluation plus affirmatives, plus créatrices, plus lucides.

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Note :

1. Parfois nommée maison pour pécheresses repenties, on trouve la mention de ce couvent dans Procope, Histoire Secrète.

 
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