2 Décembre 2025
Basile-Juléat Fouda (1934–) constitue l'une des figures philosophiques les plus significatives de l'Afrique francophone contemporaine, représentant l'incarnation vivante d'une trajectoire intellectuelle qui synthétise les traditions du folklore camerounais, la formation académique européenne rigoureuse, l'engagement religieux profond, et une réflexion philosophique originale sur la nature de la pensée africaine, la structure de l'existence humaine et les possibilités d'une herméneutique authentiquement africaine. Né dans le Cameroun colonisé et formé initialement dans le contexte des missions chrétiennes camerounaises avant d'accéder à la formation universitaire supérieure en France, Fouda a développé une approche distinctive de la philosophie africaine caractérisée par son insistance sur l'herméneutique comme méthodologie philosophique fondamentale, par sa conviction que la philosophie africaine doit être interprétée plutôt que simplement compilée ou décrite, et par son affirmation que l'existence véritable—l'incarnation de l'expérience vivante—constitue le point de départ irréductible de toute réflexion philosophique authentique. Ordonné diacre pour le diocèse de Yaoundé et demeurant fidèle à cet engagement religieux tout au long de sa vie académique, Fouda a exercé comme professeur de philosophie à l'École Normale Supérieure de l'Université de Yaoundé pendant des décennies, comme penseur international intervenant dans des universités nord-américaines, sud-coréennes et chinoises, et comme théoricien majeur de ce qu'il convient d'appeler le tournant herméneutique de la philosophie africaine contemporaine. Son œuvre magistrale, « La philosophie négro-africaine de l'existence : Herméneutique des traditions orales africaines », publiée initialement en 2013 aux éditions Harmattan, représente le fruit d'une recherche profonde dans les domaines de l'esthétique et de l'herméneutique des traditions orales africaines, offrant une vision cohérente de la façon dont la pensée africaine peut s'exprimer véritablement en restant fidèle à ses sources orales tout en dialoguant avec les traditions herméneutiques développées par la pensée occidentale moderne. Cet examen détaillé explore les dimensions multiples de la contribution de Fouda à la philosophie africaine contemporaine, traçant son parcours de formation, analysant ses engagements intellectuels majeurs, explorant sa théorisation de l'herméneutique africaine, et établissant la pertinence de sa pensée pour les débats contemporains sur l'authenticité, l'interprétation et la significativité de la philosophie africaine dans le contexte de la mondialisation intellectuelle et du dialogue interculturel.
Pour comprendre la trajectoire intellectuelle de Basile-Juléat Fouda et l'originalité de sa contribution à la philosophie africaine, il est impératif de retourner à ses origines camerounaises et aux circonstances historiques particulières de sa formation. Fouda est né en 1934 dans le Cameroun sous administration coloniale française, période où les structures éducatives et religieuses camerounaises demeuraient largement dominées par les missions chrétiennes et où l'accès à l'enseignement supérieur constitituait un privilege rare réservé à une infime minorité de la population. Cette période d'environ une décennie après la Première Guerre mondiale et l'établissement du mandat français sur le Cameroun correspond à une période où les structures coloniales se consolidaient progressivement, où les traditions africaines précoloniales s'érodaient sous la pression de l'assimilation culturelle et religieuse, mais où simultanément les élites africaines commençaient à émerger, formées dans les écoles missionnaires et pourvues progressivement des outils intellectuels leur permettant de critiquer et de remettre en question le système colonial lui-même. Fouda grandit dans cet environnement transitoire, absorbant simultanément l'héritage du folklore camerounais, particulièrement les traditions philosophiques orales des peuples Beti du sud du Cameroun parmi lesquels il vivait, et les structures de pensée introduites par l'éducation missionnaire et coloniale française. L'engagement religieux de Fouda s'établit profondément pendant ses années de formation, culminant dans son ordination en tant que diacre pour le diocèse de Yaoundé. Cette ordination diaconale représente un engagement personnel non pas simplement à titre d'adhésion abstracte à une doctrine religieuse mais comme intégration de la spiritualité chrétienne dans la structure même de l'existence et de la pratique quotidienne de l'intellectuel. Contrairement à de nombreux penseurs africains qui pourraient percevoir le christianisme comme un élément colonial imposé à l'Afrique, Fouda approcha le christianisme comme une tradition vivante capable d'être réinterprétée et appropriée dans le contexte camerounais et africain, une approche qui s'aligne avec sa conviction ultérieure que les traditions—qu'elles soient religieuses, philosophiques ou culturelles—ne sont jamais simplement héritées passivement mais requièrent une réinterprétation herméneutique active et contextualisée. Cette fidélité religieuse coexista chez Fouda avec son engagement académique envers l'étude rigoureuse de la philosophie africaine traditionnelle, ce qui révéla une capacité remarquable à échapper aux dichotomies fausses qui opposaient souvent les intellectuels africains modernes à leurs héritages traditionnels ou qui les forçaient à choisir entre l'engagement religieux occidental et la valorisation des traditions africaines.
Les débuts de la carrière intellectuelle de Fouda ne se manifestèrent pas d'abord par des travaux philosophiques formellement constitués mais plutôt par un engagement avec le folklore camerounais et une tentative précoce de préserver et de transmettre les traditions narratives et philosophiques du Cameroun à travers le médium littéraire. Entre 1956 et 1958, Fouda publia trois contes dans la revue littéraire Lumina, contributions qui révélaient une sensibilité particulière à l'importance culturelle du folklore camerounais et une conviction que les traditions orales constituaient un patrimoine intellectuel et artistique digne de préservation, d'enregistrement et de valorisation publique. Toutes ces publications précoces s'inscrivaient dans une trajectoire camerounaise distinctive où les intellectuels des générations antérieures, comme Isaac Moumié Etia (1889-1939), avaient également œuvré à la documentation et à la transmission du folklore camerounais, particulièrement les fables des peuples Douala, produisant des textes « enracinés dans le folklore » qui tentaient de concilier la modernité littéraire avec la valorisation des traditions africaines distinctives. L'engagement de Fouda avec le folklore ne constitua pas simplement un exercice antiquaire ou de préservation nostalgique mais représenta plutôt une conviction que la philosophie camerounaise et plus largement africaine s'exprime d'abord et avant tout dans ces traditions orales, dans ces contes, ces proverbes, ces dialogues philosophiques, et ces structures narratives qui incarnent les structures mentales, les présupposés ontologiques et les sagesses pratiques des peuples africains. Cette conviction orienterait ultérieurement l'ensemble de la pensée philosophique de Fouda vers l'herméneutique, vers la question de comment interpréter et accéder à la profondeur philosophique contenue dans ces traditions orales sans simplement en extraire des morales narratives superficielles ou réduire leur signification à des exempla simplistes. Les trois contes que Fouda publia dans Lumina constituaient donc des actes de reconnaissance intellectuelle : actes qui affirmaient publiquement que le folklore camerounais méritait de figurer dans les revues littéraires légitimes, que les intellectuels africains pouvaient se consacrer à la compréhension et à la transmission de ces traditions sans abandonner leur légitimité académique, et que le projet de définir une philosophie africaine authentique exigeait précisément ce type d'engagement patient et respectueux avec les traditions populaires et orales.
Après ses débuts comme écrivain et folkloriste, Fouda poursuivit sa formation philosophique en France, pays qui offrait à cette époque les ressources académiques majeures pour la formation philosophique supérieure accessible aux Africains de langue française et siège des débats intellectuels les plus dynamiques sur la question de la philosophie et de la pensée africaines. En 1967, Fouda défendit sa thèse de doctorat à l'Université de Lille sous le titre « La Philosophie négro-africaine de l'existence »—thèse qui demeurait inédite et qui constitua néanmoins un moment décisif d'institutionnalisation académique formelle de sa pensée philosophique. Cette thèse de doctorat défendue à Lille, une université majeure du nord de la France possédant une tradition importante d'études africaines et de recherche philosophique, révélait l'accès de Fouda aux institutions académiques légitimes de la métropole coloniale et sa capacité à satisfaire aux exigences formelles et méthodologiques les plus rigoureuses de la philosophie universitaire française, même en produisant une œuvre qui remettait en question les prémisses mêmes de la façon dont la philosophie africaine avait traditionnellement été conceptualisée par les universitaires occidentaux. Poursuivant ses études à Lille, Fouda soutint une seconde thèse de doctorat d'État ès Lettres en 1974 intitulée « Rationalité et liberté chez Descartes ».[22] Cette thèse de doctorat d'État représentait le diplôme terminal français de recherche à l'époque, équivalent au doctorat d'État en France contemporaine, requérant une recherche originale majeure et une démonstration de maîtrise approfondie d'un domaine d'étude particulier. Le choix de Descartes comme sujet philosophique révélait une stratégie intellectuelle intéressante : plutôt que de se limiter uniquement à l'étude de la philosophie africaine, Fouda engagea directement le dialogue avec les penseurs occidentaux majeurs, démontrant qu'un penseur africain pouvait maîtriser et contribuer significativement à la compréhension des traditions philosophiques occidentales plutôt que simplement de les recevoir passivement. L'accent mis sur les questions de rationalité et de liberté chez Descartes révélait des préoccupations philosophiques fondamentales : comment la raison fonctionne-t-elle? comment la liberté s'articule-t-elle avec la structure rationnelle de l'univers? comment les sujets individuels peuvent-ils exercer l'autonomie au sein des structures déterministes ou rationnelles qui structurent l'existence? Ces questions cartésiennes allaient résoner directement avec les préoccupations ultérieures de Fouda concernant la nature de l'existence, l'articulation de la subjectivité humaine et les possibilités de l'interprétation.
Pendant ses années en France, Fouda entra également en contact avec la tradition herméneutique contemporaine, particulièrement en dialoguant avec les développements de l'herméneutique philosophique dans la lignée de Gadamer et Ricoeur. Bien que les sources ne documentent pas explicitement toutes les détails de cette formation herméneutique, les travaux ultérieurs de Fouda révèlent une familiarité intime avec les problématiques majeures de l'herméneutique philosophique : la question de la compréhension, du rôle du contexte préinterprétatif dans l'acte de compréhension, de la fusion des horizons entre l'interprète et le texte ou la tradition interprétée, et des possibilités de vérité et d'objectivité dans l'interprétation.< Cette familiarité croissante avec l'herméneutique philosophique constitua un moment décisif dans la réorientation de la pensée de Fouda, le conduisant progressivement vers la conviction que l'herméneutique—plutôt que simplement la philosophie conceptuelle abstraite—constituait la méthodologie philosophique appropriée pour l'accès à la philosophie africaine véritablement enracinée dans les traditions orales.
Après l'achèvement de ses études doctorales en France, Fouda revint au Cameroun pour contribuer à l'édification des institutions académiques camerounaises en période post-coloniale. Il s'établit comme professeur de philosophie à l'École Normale Supérieure de l'Université de Yaoundé, institution majeure de formation des enseignants camerounais et siège des débats intellectuels importants concernant l'orientation de l'éducation africaine post-coloniale. Sa position au sein de l'ENS Yaoundé lui plaça en première ligne des efforts de transformation des curricula éducatifs camerounais, des débats sur la façon dont l'histoire de la philosophie devrait être enseignée, et de la question fondamentale de ce que signifiait d'enseigner la philosophie en Afrique post-coloniale dans une institution d'État plutôt que simplement dans les contextes religieux missionnaires qui avaient dominé les premières phases de l'éducation camerounaise. À l'ENS de Yaoundé, Fouda s'établit progressivement comme figure majeure dans le Département de Philosophie, figure particulièrement notable étant donné l'importance du département lui-même dans le panorama intellectuel camerounais et francophone de la fin du XXe siècle. Le Département de Philosophie à l'ENS Yaoundé devint le contexte dans lequel émergèrent des échanges intellectuels importants entre différents penseurs camerounais engagés dans la question de la philosophie africaine, notamment incluant Marcien Towa, contemporain et collègue de Fouda dont les travaux particulièrement « Qu'est-ce que la Négritude? » (1971) et « Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle » (1971) provoquèrent un débat intellectuel significatif dans les cercles philosophiques camerounais. Entre Fouda et Towa se développa une relation intellecutelle complexe, caractérisée simultanément par le respect mutuel pour les ambitions académiques respectives et par une désaccord fondamental concernant certaines orientations de la pensée africaine contemporaine. Towa, partant d'une position critique envers la notion même d'une philosophie africaine collective ou unanime, cherchait à dissocier la philosophie africaine de toute tentative de définir une essence africaine unique, plaidant plutôt pour une compréhension de la philosophie africaine simplement comme l'ensemble des travaux philosophiques produits par les auteurs africains sans présupposer l'existence d'une spécificité de contenu distincte. Fouda, en contraste, maintenait une position différente, affirmant qu'il existait bel et bien une philosophie africaine distinctive, que cette philosophie s'exprimait particulièrement dans les traditions orales et dans l'incarnation de l'existence vivante des peuples africains, et que l'accès à cette philosophie exigeait une méthodologie particulière—l'herméneutique—plutôt que simplement l'application des méthodes analytiques occidentales standards. Cette divergence entre Towa et Fouda, bien que débattue à titre académique et philosophique plutôt qu'en termes d'opposition personnelle, révélait une fracture importante dans la pensée philosophique africaine contemporaine entre ceux qui cherchaient à définir une spécificité philosophique africaine et ceux qui, craignant l'essentialisme, cherchaient à universaliser la catégorie de philosophie et à dissoudre toute référence à l'africanité ou à une spécificité africaine comme catégorie philosophique légitime.
La relation intellectuelle complexe entre Fouda et Towa devint particulièrement explicite dans le travail collaboratif que Fouda entreprit avec Sindjoun-Pokam, intitulé « La philosophie camerounaise à l'ère du soupçon : cas Towa ».7 6 Cette œuvre représentait non pas une simple compilation critique de la pensée de Towa mais plutôt une démonstration détaillée de ce que Fouda et Sindjoun-Pokam percevaient comme une contradiction fondamentale en Towa entre, d'une part, son essai « Essai sur la problématique philosophique dans l'Afrique actuelle » qui reconnaissait l'existence de problématiques philosophiques africaines distinctives, et d'autre part, son œuvre ultérieure « L'idée d'une philosophie négro-africaine » qui semblait nier ou relativiser l'existence de toute spécificité philosophique africaine.[7][36] Cette contradiction identifiée chez Towa—selon l'interprétation de Fouda et Sindjoun-Pokam—révélait, selon ces penseurs, une hésitation fondamentale chez Towa entre la reconnaissance de l'importance d'articuler une philosophie africaine distinctive et la crainte que la reconnaissance de cette distinction ne descende inévitablement vers l'essentialisme ou l'inauthenticité. La critique de Fouda envers cette hésitation chez Towa révélait le cœur de sa propre position philosophique : Fouda maintenait que la philosophie africaine pouvait être simultanément spécifique et authentique, enracinée dans les traditions particulières et les expériences vécues des peuples africains, tout en dialoguant ouvertement avec les traditions philosophiques universelles et en contribuant à la réflexion philosophique mondiale. Il ne s'agissait pas de créer une philosophie africaine fermée ou incommensurable aux autres traditions, mais plutôt de reconnaître que toute philosophie authentique émerge de contextes particuliers, s'enracine dans des expériences particulières, et que nier ou étouffer ces particularités au nom d'une universalité abstraite constituerait en réalité une déspécification et un appauvrissement de la contribution africaine à la réflexion philosophique mondiale. Cette position de Fouda, articulée partiellement dans sa critique de Towa, constituait l'expression d'une vision philosophique profonde : celle que l'universalité véritable s'achieves non pas par l'abolition des particularités mais par l'articulation honnête et respectueuse des particularités et par la création des conditions pour le dialogue authentique entre les traditions particulières.
Le cœur de la contribution philosophique distinctive de Basile-Juléat Fouda réside dans son articulation de l'herméneutique non pas simplement comme une méthodologie parmi d'autres pour l'étude de la philosophie africaine, mais comme la méthodologie centrale et adéquate pour l'accès à la philosophie africaine véritable, particulièrement celle exprimée dans les traditions orales. Comme l'affirment les chercheurs contemporains examinant l'œuvre de Fouda, « Fouda insiste sur la manière dont la philosophie africaine ou la philosophie nègre doit être interprétée. Pour lui, c'est par l'herméneutique qu'elle doit être comprise ».5 Cette insistance sur l'herméneutique comme point d'entrée essentiel à la philosophie africaine représentait un développement théorique majeur dans la pensée africaine contemporaine, car elle offrait une alternative rigoureuse aux approches antérieures qui avaient tendance soit à nier complètement l'existence d'une philosophie africaine, soit à la conceptualiser simplement comme une collectivité de croyances ou de valeurs éthiques sans accès véritable à la profondeur d'interprétation que permit la démarche herméneutique. L'herméneutique, dans la formulation de Fouda, ne désignait pas une méthodologie d'exégèse ou d'interprétation textuelle limitée simplement à la compréhension des textes écrits, car la philosophie africaine s'exprime d'abord oralement, dans le dialogue, dans les situations vécu de l'existence humaine, mais plutôt une approche globale de la compréhension qui reconnaissait que toute appréhension de la vérité, toute accès à la sagesse, toute rencontre avec les structures profondes de la pensée humaine exigeait une interprétation active, un dialogue respectueux, et une reconnaissance du rôle du contexte du lecteur/auditeur dans le processus d'interprétation. Cette approche herméneutique signifiait que l'accès à la philosophie africaine n'était pas une question d'extraction scientifique objective de faits philosophiques purs mais plutôt une question d'engagement dialogal, de fusion de l'horizon du chercheur avec l'horizon de la tradition interprétée, et de création collaborative de la signification à travers le processus d'interprétation lui-même. La reconceptualisation herméneutique de la philosophie africaine présentée par Fouda s'appuyait implicitement sur les développements de l'herméneutique philosophique du XXe siècle, particulièrement dans la tradition de l'herméneutique gadamérienne, mais l'appliquait de manière novatrice au contexte spécifique de la philosophie africaine et des traditions orales africaines. Là où Gadamer avait théorisé la compréhension comme processus de fusion des horizons entre le présent du lecteur et l'horizon du texte ou de la tradition, Fouda adaptait ce cadre herméneutique à la réalité de l'oralité africaine et des traditions de sagesse incarnées dans la pratique vivante plutôt que simplement dans le texte fixe. Cette adaptation signifiait reconnaître que les traditions africaines possédaient une fluidité particulière, une capacité à se renouveler et à se redéfinir dans chaque acte de transmission orale, et que l'herméneutique appropriée à la philosophie africaine devait accueillir cette fluidité et cette réinvention perpétuelle plutôt que de chercher à fixer la tradition dans une forme canonique ou ossifiée.
L'œuvre majeure de Fouda, « La philosophie négro-africaine de l'existence : Herméneutique des traditions orales africaines », publiée en 2013 par les éditions L'Harmattan, représente l'aboutissement et la synthèse de décennies d'engagement intellectuel avec les questions de la nature de la philosophie africaine, la méthodologie appropriée pour son étude et l'articulation d'une vision positive et affirmative de la contribution africaine à la réflexion philosophique mondiale. Dans cette œuvre, Fouda procédait à une théorisation systematique de ce qu'il désignait comme « philosophie négro-africaine de l'existence »—désignation qui mérite d'être décomposée attentivement pour comprendre ses implications philosophiques multiples. Le terme « négro-africaine » faisait référence à la fois à l'héritage historique des peuples d'Afrique subsaharienne et à la solidarité diasporique avec la pensée de la négritude et de la pensée des Africains dispersés, tout en reconnaissant que cette pensée ne s'exprimait pas simplement par un intérêt académique pour une essence raciale imaginaire mais plutôt par l'engagement concret avec l'expérience historique particulière et l'existence vécue des peuples africains. Le terme « de l'existence » indiquait que la philosophie africaine n'était pas simplement une philosophie des idées abstraites ou des principes métaphysiques universels mais plutôt une philosophie enracinée dans et émergeant de l'incarnation véritable de l'existence humaine dans des contextes africains particuliers, avec leurs richesses, leurs souffrances, leurs défis particuliers. Cette conceptualisation de la philosophie africaine comme « philosophie de l'existence » alignait la pensée de Fouda avec les préoccupations de la tradition existentialiste européenne du XXe siècle—particulièrement la pensée de Heidegger, Sartre et Merleau-Ponty—qui plaçaient l'existence vivante, incarnée et non-réduite à la rationalité abstraite au centre de la réflexion philosophique. Cependant, plutôt que simplement d'importer cette existentialisme européen en Afrique, Fouda affirmait que les traditions africaines avaient toujours su que la philosophie authentique provenait de l'existence vécue, que la sagesse africaine s'exprimait d'abord par les façons dont les gens vivaient, souffraient, créaient du sens, et se reliaient les uns aux autres, plutôt que par l'enregistrement de principes philosophiques abstraits. L'existentialisme européen, dans cette perspective, n'inventait pas une nouvelle approche mais redécouvrait simplement ce que la philosophie africaine avait toujours su. Le sous-titre de l'œuvre majeure de Fouda, « Herméneutique des traditions orales africaines », précisait la méthodologie à travers laquelle cette philosophie négro-africaine de l'existence était pour être accédée, comprise et articulée. Fouda insistait que les traditions orales africaines n'étaient pas simplement des réservoirs de connaissances à extraire et à cataloguer mais des expériences vivantes, des pratiques d'interprétation perpétuelle et de réinvention, et que pour accéder à la philosophie contenue dans ces traditions, il fallait devenir participant à ce processus herméneutique plutôt que simplement observateur neutre ou catalogateur externe. Cette approche représentait une rupture théorique significative vis-à-vis de ce que Fouda percevait comme des approches antérieures qui traitaient la philosophie africaine comme un artefact à préserver de manière muséalisée ou comme un ensemble de propositions philosophiques à extraire et à compiler dans une anthologie académique.
Le Problème du Mal chez les Beti. — Une application concrète majeure de l'approche herméneutique de Fouda se manifesta dans son travail « Philosophical Dialogue and the Problem of Evil amongst the Beti (Southern Cameroon) » (« Dialogue philosophique et problème du mal chez les Beti »), travail qui fut d'abord présenté académiquement et publié subsequemment en traduction anglaise dans le Journal of African Religion and Philosophy en 1990. Ce travail représentait une démonstration exemplaire de la manière dont l'herméneutique africaine telle que conçue par Fouda pouvait être appliquée à des questions philosophiques concrètes issues des traditions africaines particulières. Plutôt que de commencer avec une théorie abstraite du mal développée dans la tradition philosophique occidentale ou même dans la théologie chrétienne générale, Fouda se tournait vers les façons dont les peuples Beti du sud du Cameroun avaient eux-mêmes pensé le problème du mal, comment ils avaient développé des cadres de compréhension pour traiter l'existence de la souffrance dans un univers créé par une divinité, et comment ces cadres de compréhension incarnaient une sagesse philosophique distincte méritant d'être étudiée sérieusement. Fouda observait que « les Beti du sud du Cameroun sont familiers avec le dialogue philosophique auquel ils donnent une tournure qui caractérise leur génie propre ».3 4 Cette observation révélait un point crucial de la méthodologie de Fouda : les Beti, comme beaucoup d'autres peuples africains, possédaient une tradition vivante de dialogue philosophique, une pratique culturelle d'engagement avec les questions de la signification, de la justice et de la compréhension. La reconnaissance de l'existence de cette tradition de dialogue philosophique chez les Beti n'était pas une entreprise nostalgique de retour à un passé idéalisé mais plutôt une affirmation que la capacité de penser philosophiquement, de dialoguer respectueusement autour des questions de sens ultime, et de développer des cadres d'interprétation de l'existence n'était pas une capacité exclusive des Européens formés dans les traditions académiques occidentales mais était plutôt une capacité humaine universelle qui s'était développée et avait prospéré dans les contextes africains de manière distinctive. En appliquant l'herméneutique à la compréhension du dialogue philosophique Beti concernant le problème du mal, Fouda engageait lui-même dans le processus qu'il décrivait : il se plaçait en position de dialoguer avec la tradition Beti, de chercher à comprendre les présupposés et la logique interne de la façon dont cette tradition abordait le problème du mal, et de créer les conditions pour une fusion véritable des horizons entre sa propre formation académique contemporaine et la sagesse incarnée dans la tradition Beti. Le travail sur le dialogue philosophique Beti démontrait concrètement comment l'herméneutique n'était pas simplement une méthodologie abstraite mais une pratique vivante d'écoute, de compréhension respectueuse et de dialogue authentique
Théorie de la Rupture Herméneutique. — Un développement théorique majeur dans la pensée contemporaine relative à Fouda provient de ce que divers chercheurs ont identifié comme sa « rupture herméneutique » —terme utilisé pour désigner le tournant théorique qu'il avait effectué en philosophie africaine, particulièrement dans sa critique de ce qui avait pu être appelé le « modèle herméneutique d'écriture ». 1 2 Comme l'articule un chercheur examinant cette dimension de la pensée de Fouda, « Fouda effectue une rupture théorique et pratique avec le modèle herméneutique fondé exclusivement sur l'écrit ».1 Cette rupture révélait une position critique radicale envers la présomption selon laquelle l'herméneutique philosophique, historiquement développée dans le contexte de la tradition occidentale comme interprétation des textes écrits (d'abord bibliques, puis ultérieurement littéraires et philosophiques), constituerait la forme standard ou même l'unique forme légitime de la pratique herméneutique. Fouda argumentait implicitement que la dépendance du modèle herméneutique exclusivement sur le texte écrit introduisait une distorsion systématique lorsqu'appliquée aux traditions africaines profondément orales. Le texte écrit possède certaines qualités particulières : il est fixe, arrêté, peut être étudié et réétudié de manière identique, se prête à l'analyse structurale et aux citations précises. Or, la parole orale, particulièrement dans le contexte des traditions africaines, possédait des qualités différentes : elle était fluide, se reformulait à chaque instance de transmission, incorporait l'incarnation vivante du locuteur, dialoguait dynamiquement avec l'audience contemporaine, et résistait à la fixation et à la canonisation. En appliquant le modèle herméneutique conçu pour le texte écrit à l'oralité africaine, on risquait de « textualiser » artificiellement la tradition orale, de perdre les qualités de vie, d'incarnation et de dialogue vivant qui caractérisaient les traditions orales authentiques, et de transformer une pratique vivante en artefact de musée. La théorie de Fouda concernant cette rupture herméneutique proposait donc une herméneutique alternative, une herméneutique de l'intermédiarité, capable de naviguer entre le modèle herméneutique traditionnel fondé sur le texte écrit et la réalité de l'oralité africaine vivante. Cette herméneutique de l'intermédiarité reconnaissait que même lorsque les traditions orales étaient transcrites en texte écrit, la signification complète n'était pas épuisée par le texte écrit mais exigeait l'incorporation de l'incarnation vivante, du contexte de performance, de la relation dialogale entre le narrateur et l'auditeur, et de la continuité de la transmission orale même face à la transcription écrite. L'herméneutique de l'intermédiarité que Fouda articulait implicitement constituait donc une contribution théorique majeure non seulement à la compréhension de la philosophie africaine mais à l'herméneutique elle-même comme discipline philosophique, élargissant ses capacités analytiques au-delà du texte écrit vers les performances orales vivantes et les traditions incarnées.
À travers les dernières décennies du XXe siècle et dans le XXIe siècle contemporain, Fouda acquit progressivement une reconnaissance internationale significative comme penseur majeur de la philosophie africaine et de l'herméneutique philosophique. Au-delà de sa position institutionnelle continue à l'École Normale Supérieure de Yaoundé, Fouda était invité comme conférencier dans des universités nord-américaines, sud-coréennes et chinoises, témoignage de l'ampleur de sa reconnaissance intellectuelle mondiale et du caractère transnational de sa contribution à la réflexion philosophique. Cette reconnaissance internationale révélait que la pensée de Fouda, bien qu'enracinée dans le contexte spécifique de la Cameroun et engagée particulièrement avec les traditions camerounaises, possédait une pertinence et une sophistication conceptuelle qui transcendaient le contexte local particulier et dialoguaient significativement avec les débats philosophiques mondiaux sur l'herméneutique, l'existence, la pluralité épistémique et le dialogue interculturel. Fouda devint également reconnu comme figure majeure du Département de Philosophie de l'École Normale Supérieure de Yaoundé, où il enseigna pendant des décennies, contribuant à la formation de générations d'étudiants camerounais en philosophie, d'enseignants qui dissémineraient ultérieurement sa pensée dans les contextes éducatifs camerounais et africains plus larges. Son engagement continu dans l'enseignement universitaire combiné avec sa production de travaux théoriques sophist Conjecturally, l'implication dans les débats intellectuels majeurs de son époque, et sa participation aux événements académiques internationaux constituait un modèle remarquable d'intellectuel africain véritablement engagé dans la transformation des mentalités et des institutions académiques africaines.
Vers une synthèse. — À travers l'ensemble de l'œuvre de Fouda et les travaux académiques qui s'engagent avec sa pensée, plusieurs thèmes et orientations philosophiques majeurs émergent comme centraux à sa contribution distinctive. 1°) La conviction que la philosophie africaine est véritablement existentielle, enracinée dans l'incarnation de l'existence vécue plutôt que simplement dans l'abstraction conceptuelle. 2°) La conviction que l'herméneutique constitue la méthodologie appropriée pour l'accès à la philosophie africaine véritablement enracinée dans les traditions orales et incarnées. 3°) La conviction que le dialogue philosophique—le processus vivant d'engagement respectueux avec les autres, de questionnement mutuel et de création collaborative du sens—constitue la pratique philosophique fondamentale plutôt que la contemplation solitaire ou la production de systèmes abstraits de pensée. 4°) La conviction que la philosophie africaine peut être simultanément particulière et universelle, enracinée dans les contextes spécifiques et les traditions distinctives des peuples africains tout en dialoguant ouvertement avec les traditions philosophiques universelles et en contribuant à la réflexion philosophique mondiale. 5°) La reconnaissance que les problèmes philosophiques majeursse posent universellement mais reçoivent des formulations distinctives et trouvent des réponses distinctives dans différentes traditions culturelles et philosophiques, et que l'enrichissement de la réflexion philosophique mondiale exige précisément l'engagement respectueux avec cette pluralité d'approches ; ces problèmes majeures peuvent être la nature du mal, la structure de l'existence humaine, le rapport entre l'individu et le collectif, la question du sens et de la justice. 6°) La reconnaissance de l'importance cruciale de l'engagement religieux et spirituel dans la vie philosophique. Contrairement à la tradition philosophique occidentale moderne qui a souvent cherché à séparer la réflexion philosophique de l'engagement religieux, Fouda, par sa propre vie de diacre catholique engagé et par son analyse des traditions africaines religieuses et spirituelles, affirmait que la philosophie authentique ne pouvait pas et ne devait pas se séparer de la vie spirituelle et religieuse, mais devait plutôt s'enraciner dans et s'enrichir par cet engagement avec le spirituel.
À une époque marquée par l'intensification de la mondialisation, la prolifération des technologies numériques de communication, et la pression croissante vers l'homogénéisation culturelle et intellectuelle, la pensée de Fouda possède une pertinence particulièrement aiguë. Son articulation d'une herméneutique africaine, sa insistance sur le fait que la philosophie authentique émerge de et demeure enracinée dans les contextes particuliers et les traditions distinctives, et sa démonstration que la particularité et l'universalité ne sont pas incompatibles mais plutôt mutuellement enrichissantes, constituent des ressources intellectuelles importantes pour la résistance aux tentatives d'uniformisation culturelle mondiale et pour l'affirmation de la dignité et de la pertinence des traditions philosophiques africaines distinctives. De plus, la pensée de Fouda concernant le dialogue philosophique comme pratique centrale de la philosophie offre une ressource pour la reconstruction de la vie intellectuelle et académique africaine de manière plus dialogale et moins simplement translatrice. Si la philosophie africaine constitue véritablement l'engagement dialogal avec les traditions orales et incarnées, le dialogue authentique entre les traditions africaines distinctives, et le dialogue ouvert mais respectueux avec les autres traditions philosophiques mondiales, alors l'institution de la vie académique et universitaire africaine doit être réorganisée autour de ces principes de dialogue, de respect mutuel et d'écoute attentive, plutôt que autour simplement de la transmission unilatérale de connaissances ou de la réplication mécanique des modèles académiques imposés par les anciens colonisateurs. À l'herméneutique africaine, Fouda offre une ressource de compréhension interculturelle et de dialogue, dans un contexte qui plus est mondialisé et diversifié au niveau tant culturel que religieux. En démontrant comment l'herméneutique peut servir de médiation entre les traditions distinctives, en affirmant le rôle crucial de l'interprète qui doit véritablement écouter l'autre, se laisser transformer par l'engagement avec l'autre, et créer collaborativement du sens nouveau, la pensée de Fouda offre une voie philosophiquement rigoureuse pour dépasser les antagonismes stériles entre les cultures et les traditions et pour construire une compréhension mutuelle véritable.
Basile-Juléat Fouda représente l'incarnation vivante d'une trajectoire intellectuelle camerounaise et africaine remarquable, un parcours qui s'étend de la participation dans le folklore camerounais des années 1950, à travers la formation philosophique rigoureuse en France dans les années 1960, à la contribution substantielle aux débats philosophiques africains majeurs du dernier tiers du XXe siècle et du début du XXIe siècle. Son articulation d'une herméneutique africaine distinctive, enracinée dans l'engagement respectueux et dialogal avec les traditions orales africaines et fondée sur la conviction que l'existence incarnée constitue le point de départ irréductible de la réflexion philosophique authentique, a marqué profondément le landscape intellectuel africain et offre des ressources conceptuelles significatives pour l'avenir de la philosophie africaine et du dialogue philosophique mondial. L'œuvre de Fouda démontrait que la philosophie africaine n'avait pas à importer simplement les méthodologies philosophiques développées en Occident mais pouvait plutôt développer ses propres approches méthodologiques enracinées dans l'héritage spécifique des traditions africaines, l'herméneutique des traditions orales constituant l'exemple prime d'une telle méthodologie originale. Cette démonstration possédait des implications profondes pour la trajectoire future de la pensée africaine : elle affirmait que l'Afrique n'était pas simplement le réceptacle passif de pensée produite ailleurs mais était plutôt un producteur actif de pensée, capable de contribuer non seulement par le contenu de sa réflexion philosophique mais également par la méthodologie et l'approche de la réflexion elle-même. La pensée de Fouda offrait ainsi une ressource majeure pour la décolonisation véritable des mentalités africaines, non pas par le rejet de l'engagement avec les traditions intellectuelles mondiales, mais plutôt par l'articulation confiante d'une perspective africaine distincte capable de dialoguer en termes d'égalité avec les traditions philosophiques mondiales.