27 Mai 2026
Le camp du Vernet est né de la Première Guerre mondiale, situé sur la commune du Vernet-d'Ariège, à une vingtaine de kilomètres au nord de Foix dans le département de l'Ariège, il présente la particularité d'avoir eu une existence antérieure aux camps d'internement de la Seconde Guerre mondiale. Construit en 1918 sur un terrain plat de plusieurs dizaines d'hectares, en bordure de la rivière Ariège, il servit initialement de cantonnement militaire pour les troupes coloniales françaises, notamment des tirailleurs sénégalais et des travailleurs indochinois, engagées dans le conflit mondial. Après 1918, le camp est utilisé épisodiquement pour héberger des troupes, puis tombe en relative désuétude dans les années 1920 et 1930. C'est la guerre d'Espagne et l'afflux massif de réfugiés républicains qui vont lui rendre, dans des conditions tragiques, une seconde vie.
Lors de la Retirada de février 1939, environ 500 000 républicains espagnols franchissent les Pyrénées pour fuir la victoire franquiste. Le gouvernement Daladier, dépassé par cet afflux humanitaire, improvise dans l'urgence un dispositif d'internement le long de la frontière (camps de plage d'Argelès-sur-Mer, de Saint-Cyprien, du Barcarès) et dans l'arrière-pays (Gurs, Septfonds, Bram, Agde, Rivesaltes, Le Vernet). Le camp du Vernet est rouvert en février 1939 et reçoit dès le 12 février environ 12 000 combattants issus de la division Durruti, unité anarcho-syndicaliste de la CNT-FAI, ainsi que des éléments de la 23ᵉ division de l'Armée populaire républicaine. Le Vernet acquiert dès cette première période une réputation de camp particulièrement répressif, destiné aux internés considérés comme « politiquement dangereux », anarchistes, communistes, membres des Brigades internationales.
Les conditions de vie y sont extrêmement rudes : baraques en bois mal isolées, sanitaires rudimentaires, alimentation insuffisante, encadrement militaire strict par des gardes mobiles républicains et des tirailleurs sénégalais. Comme l'a écrit l'écrivain et ancien interné Arthur Koestler dans son célèbre témoignage La Lie de la terre (Scum of the Earth, 1941, trad. fr. Calmann-Lévy, 1947) : « De tous les camps français, Le Vernet était le pire. […] À Dachau, on était battu ; au Vernet, on mourait de faim et de froid. »
Avec la déclaration de guerre en septembre 1939, le camp évolue. Le décret-loi du 18 novembre 1939 permettant l'internement administratif des « individus dangereux pour la défense nationale » est appliqué avec une particulière sévérité au Vernet, qui devient l'un des principaux camps répressifs de la Troisième République finissante. Y sont alors internés :
Le camp est divisé en trois quartiers (A, B, C) selon la nature des internements : le quartier A pour les « politiques » (le plus dur), le quartier B pour les « droit commun », le quartier C pour les « suspects » et les internés en transit. Cette organisation tripartite, comparable à celle de Gurs ou de Saint-Cyprien, témoigne de la volonté de hiérarchiser la répression. Parmi les internés célèbres de cette première période figurent :
Après l'armistice du 22 juin 1940, le camp du Vernet passe sous l'autorité du régime de Vichy. À la différence d'autres camps qui virent leur fonction se transformer profondément, Le Vernet conserve sa vocation répressive et politique. Il devient l'un des principaux camps d'internement pour les « individus dangereux pour l'ordre public et la sécurité nationale », au titre de la loi du 3 septembre 1940.
Sous Vichy, le camp accueille successivement :
Les conditions de vie demeurent particulièrement dures. Les témoignages concordants soulignent la rigueur de la discipline, les châtiments corporels, la sous-alimentation, le froid hivernal, l'insalubrité des baraques. Plusieurs dizaines d'internés y meurent d'épuisement, de maladie ou de mauvais traitements ; ils reposent au cimetière du Vernet, qui constitue aujourd'hui un haut lieu de mémoire.
À partir de l'été 1942, dans le cadre des accords Bousquet-Oberg et de l'intensification de la politique de déportation, Le Vernet devient également un lieu de regroupement avant déportation. Plusieurs convois partent du camp vers Drancy, puis vers Auschwitz-Birkenau. Le convoi du 1er septembre 1942 transfère ainsi un grand nombre de Juifs internés au Vernet vers Drancy, d'où ils seront déportés.
À partir de novembre 1942 et de l'occupation de la zone sud par les troupes allemandes, le camp est partiellement contrôlé par les autorités allemandes, en lien avec l'administration française. Il sert alors essentiellement de camp de transit pour les déportés politiques et raciaux.
Le 30 juin 1944, alors que le débarquement de Normandie a eu lieu et que les maquis ariégeois se mobilisent activement, les autorités allemandes décident d'évacuer le camp. Un convoi tristement célèbre, le « train fantôme du Vernet », quitte la gare de Toulouse avec environ 403 internés (politiques, résistants, Juifs) à destination de l'Allemagne. Ce convoi, après une errance de près de deux mois à travers la France en proie aux destructions, aux bombardements alliés et aux actions de la Résistance, finit par atteindre Dachau le 28 août 1944. La majorité des déportés y trouvèrent la mort ou furent transférés vers d'autres camps (Buchenwald, Ravensbrück). Cet épisode tragique a été documenté notamment par Christian Eyschen et fait l'objet de recherches mémorielles actives.
Le camp est définitivement évacué et fermé à l'été 1944, à l'approche des troupes de la Libération.
Selon les travaux de référence de Claude Delpla, historien de la Résistance ariégeoise, et de Denis Peschanski, plus de 40 000 personnes de plus de 50 nationalités passèrent par le camp du Vernet entre 1939 et 1944. Plusieurs centaines y moururent ; plusieurs milliers en furent déportés vers les camps nazis.
Cette diversité internationale fait du Vernet un microcosme de l'Europe en guerre : on y croisait des Espagnols, des Allemands, des Italiens, des Autrichiens, des Polonais, des Hongrois, des Roumains, des Tchèques, des Yougoslaves, des Russes, des Arméniens, des Grecs, des Bulgares, des Juifs apatrides, des combattants des Brigades internationales venus de tous les continents. Cette dimension européenne et internationale a longtemps été soulignée par les survivants et leurs familles, qui considèrent le Vernet comme un lieu de mémoire authentiquement transnational.
Comme pour la quasi-totalité des camps d'internement français, la mémoire du Vernet fut longtemps occultée après 1945. Le camp lui-même fut démantelé dès la fin des années 1940 ; ses baraques disparurent progressivement ; le terrain retourna à l'agriculture. Seul subsistait, à l'écart, le cimetière du Vernet, où reposent une centaine d'internés morts au camp.
La transmission de la mémoire fut largement assurée par les anciens internés et leurs descendants, notamment à travers l'Amicale des anciens internés politiques et résistants du camp du Vernet d'Ariège (AAIPRCVA), fondée dans les années 1970. Cette association a joué un rôle déterminant dans la préservation du cimetière, l'érection de stèles commémoratives et la collecte des témoignages. Plusieurs étapes mémorielles marquantes peuvent être signalées :
Le Musée-Mémorial du camp du Vernet d'Ariège, géré par l'association éponyme et soutenu par les collectivités, propose une exposition permanente retraçant l'histoire du camp, ses différentes périodes, les parcours individuels d'internés et la dimension européenne de cette histoire. Le cimetière et le site du camp (dont subsistent quelques vestiges) constituent un parcours mémoriel complet, jalonné de panneaux explicatifs.
Le camp du Vernet présente plusieurs caractéristiques qui en font un cas singulier dans l'archipel concentrationnaire français :
Comme l'a souligné l'historien Éric Malo dans sa thèse de référence consacrée au camp, Le Vernet constitue un « observatoire privilégié » des contradictions de la France des années noires : une République qui inaugura des camps répressifs avant Vichy, un État français qui les radicalisa et les mit au service de la déportation, une libération qui peina à reconnaître la responsabilité française dans ces persécutions.
Sources principales :