27 Mai 2026
Qui eut cru qu'il eût existé un camp d'internement français au cœur du Tarn ? Vous me direz il y avait bien Brens aussi !
Le camp de Saint-Sulpice-la-Pointe, situé dans le département du Tarn, fut construit entre octobre 1939 et avril 1940 au lieu-dit Les Pescayres, sur un terrain réquisitionné de 3,5 hectares. Initialement conçu dans le cadre des mesures de défense passive prises pendant la « drôle de guerre », il devait accueillir d'éventuels réfugiés fuyant les zones de combat du Nord et de l'Est. À la fin de la drôle de guerre et lors de l'exode de mai-juin 1940, le camp accueille effectivement environ 1 500 réfugiés belges, rapidement répartis dans des familles d'accueil du Tarn. Cette première vocation humanitaire fut cependant de courte durée.
En octobre 1940, le ministre de l'Intérieur du régime de Vichy, Marcel Peyrouton, décide de transformer les installations existantes en « camp d'indésirables », s'inscrivant dans la politique répressive mise en œuvre par l'État français dès l'été 1940. Cette décision s'appuie notamment sur la loi du 3 septembre 1940 relative à la répression des menées communistes et sur le décret-loi du 18 novembre 1939, texte hérité de la Troisième République, qui permettait d'assigner à résidence ou d'interner administrativement les « individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique ». Comme l'a montré Denis Peschanski dans son ouvrage de référence La France des camps. L'internement, 1938-1946 (Gallimard, 2002), Saint-Sulpice s'inscrit dans le réseau dense des camps français d'internement administratif, aux côtés de Gurs, du Vernet d'Ariège, de Rieucros, de Noé, de Récébédou ou encore de Rivesaltes. À partir de décembre 1940, des travaux de clôturage transforment le site en véritable lieu de détention, avec barbelés et miradors.
Le camp comprenait 20 baraquements en bois, mal isolés et ouverts aux courants d'air, une cuisine, un réfectoire, des lavoirs et des sanitaires rudimentaires. La baraque n° 19 était spécifiquement réservée aux détenus de droit commun. Les conditions matérielles étaient particulièrement éprouvantes en hiver, le bâti précaire ne protégeant guère du froid, ni l'été de la chaleur.
Le 28 janvier 1941, le camp reçoit un premier contingent de 253 détenus, composé majoritairement de communistes, syndicalistes, anarchistes et autres opposants politiques au régime, mais aussi d'Allemands antinazis (souvent des chrétiens ou des sociaux-démocrates déchus de leur nationalité par le Reich), d'individus accusés de fraude économique ou suspectés de travailler pour des services de renseignement étrangers. Le 8 février 1941, un second convoi de 800 détenus arrive, dont 293 personnes transférées depuis le camp d'Oraison (Basses-Alpes), alors en cours de fermeture.
Après cette phase initiale d'internement des « suspects au niveau national », la composition de la population détenue évolue. Sont successivement internés des ressortissants soviétiques, souvent d'anciens émigrés blancs ou des réfugiés politiques, puis, à partir de 1942, des juifs étrangers, dans le contexte de la mise en œuvre de la politique antisémite de Vichy et de la collaboration avec l'occupant allemand pour la « solution finale ». À la différence des camps de Drancy, Pithiviers ou Beaune-la-Rolande, Saint-Sulpice ne fut cependant pas un camp de regroupement systématique en vue de la déportation, même si certains internés juifs furent transférés vers Drancy avant d'être déportés à Auschwitz.
Avec l'instauration du Service du travail obligatoire (STO) par la loi du 16 février 1943, les effectifs du camp diminuent quelque peu au cours des années 1943 et 1944, certains détenus étant envoyés au travail forcé en Allemagne. Au total, du 29 janvier 1941 au 23 août 1944, environ 4 600 personnes ont séjourné au camp de Saint-Sulpice.
Le camp a accueilli un nombre remarquable de figures de la résistance intellectuelle, politique et artistique française, parmi lesquelles :
L'œuvre dessinée de Boris Taslitzky à Saint-Sulpice constitue l'un des plus précieux témoignages visuels sur l'internement administratif en France. Déporté ensuite à Buchenwald, il y poursuivit clandestinement son travail de témoin, comme l'a souligné l'historienne de l'art Évelyne Yeatman-Eiffel.
Après la Libération du Tarn en août 1944, le camp connaît une remarquable inversion de fonction. Des collaborateurs ou présumés tels y sont internés ou assignés à résidence dans le cadre de l'épuration administrative, conformément à l'ordonnance du 18 novembre 1944 relative à l'internement administratif des individus dangereux pour la défense nationale ou la sécurité publique. Le camp est évacué une première fois en décembre 1944. Puis, en janvier 1945, 1 100 Allemands, dont 800 femmes, en provenance de Strasbourg y sont internés, dans le contexte de l'évacuation des populations allemandes ou jugées telles après la libération de l'Alsace.
Le camp est officiellement dissous le 1er février 1946. Le 1er mars 1946, le ministère de l'Intérieur cède gratuitement le site au ministère de la Justice, qui en fait successivement :
Longtemps occulté, le souvenir du camp de Saint-Sulpice fait l'objet depuis les années 1990 d'un travail mémoriel actif, porté notamment par l'association « Pour le souvenir du camp de Saint-Sulpice-la-Pointe » et par la municipalité. Un parcours mémoriel et des plaques commémoratives rappellent désormais l'histoire de ce lieu, où se croisèrent victimes de la répression politique vichyste, juifs persécutés, et plus tard, par un singulier retournement de l'histoire, anciens collaborateurs et civils allemands. Saint-Sulpice illustre, à l'échelle d'un département rural, la diversité et la complexité du système concentrationnaire français entre 1939 et 1946, un système qui, comme l'a souligné Denis Peschanski, ne fut ni une invention de Vichy ni une importation allemande, mais le produit d'une dérive autoritaire amorcée dès la fin de la Troisième République et radicalisée par l'État français.
Sources principales :