28 Décembre 2025
Janine Sert est une militante lesbienne féministe française qui a joué un rôle important au sein des Gouines Rouges, le premier collectif lesbien fondé en France en 1971, un mouvement radical qui incarnait l'intersection des luttes féministes et homosexuelles dans le contexte effervescent du Mouvement de libération des femmes (MLF) et du Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR). Peu documentée dans les sources académiques conventionnelles comparée à d'autres figures majeures du mouvement comme Marie-Jo Bonnet, Monique Wittig ou Christine Delphy, Janine Sert représente néanmoins une figure emblématique des militantes sans visibilité historiographique durable, ces femmes dont les contributions aux mouvements émancipatoires ont été progressivement occultées ou minimisées au fil des années malgré leur engagement politique fondamental et leur sacrifice personnel. Son engagement dans les Gouines Rouges s'inscrit dans une trajectoire de résistance féministe lesbienne, traversée par des expériences de répression policière et administrative, notamment une arrestation et un interrogatoire qui témoignent de la hostilité systématique des autorités françaises envers les mouvements de libération homosexuelle durant cette période critique des années 1970. À travers le récit de la vie et de l'engagement de Janine Sert, nous explorons l'histoire d'une femme militante exceptionnelle et surtout la configuration plus large du féminisme lesbien radical français. Les stratégies d'invisibilisation des femmes dans l'historiographie des mouvements de gauche et d'émancipation, et les enjeux contemporains de reconnaissance et de mémoire politique concernent tout autant les pionnières de la libération lesbianiste et féministe.
Pour comprendre qui est Janine Sert et quelle est l'importance de son engagement politique, il est essentiel de contextualiser précisément la période historique dans laquelle elle a mené son action militante, une époque caractérisée par une effervescence politique, intellectuelle et sociale sans précédent en France. Le Mouvement de libération des femmes (MLF) a été fondé en mai 1968 par Antoinette Fouque dans le contexte des mouvements étudiants et ouvriers qui secouaient la France. Cette période d'après-mai 1968 représentait un moment de foisonnement politique extraordinaire où les réunions succédent aux réunions, souvent chez les unes et les autres, où on passait d'un groupe éphémère à un autre, rien n'étant figé ni institutionnalisé. Le MLF, en tant que mouvement, n'était pas une organisation unique et cohérente mais plutôt une multiplicité de collectifs informels, d'assemblées générales et de groupes de discussion où la démocratie participative est la règle et où chaque femme peut participer selon sa propre vision du féminisme.
Les objectifs initiaux du MLF, articulés dans les années qui suivent sa fondation, sont clairs mais ambitieux : l'accès gratuit à la contraception, l'accès au droit à l'avortement (qui était illégal à l'époque et soumettait les femmes à des poursuites criminelles), la collectivisation des tâches domestiques et de l'éducation des enfants, et une égalité complète entre femmes et hommes dans tous les domaines de la vie sociale, économique et politique. En 1971, le MLF publie le manifeste révolutionnaire intitulé « Manifeste des 343 », dans lequel 343 femmes, incluant la célèbre intellectuelle Simone de Beauvoir, déclarent publiquement avoir eu un avortement, s'exposant ainsi à des poursuites criminelles dans le but de dénoncer l'illégalité et l'injustice de la loi française. Ces actes de désobéissance civile massive et coordonnée révèlent la détermination des femmes à transformer radicalement les conditions de vie des femmes en France.
Parallèlement à l'émergence du MLF, un autre mouvement radical fit son apparition : le Front homosexuel d'action révolutionnaire (FHAR), créé en mars 1971 par Françoise d'Eaubonne et d'autres militants qui souhaitaient dépasser ce qu'ils percevaient comme l'assimilationnisme insuffisant des organisations homosexuelles antérieures. Le FHAR rejetait les stratégies de réforme graduelle et prônait une révolution sexuelle et sociale radicale, défiant non seulement l'hétéronormativité de la société bourgeoise mais aussi revendiquant une « désintégration » complète des structures sociales existantes. Françoise d'Eaubonne, pionnière intellectuelle du féminisme matérialiste français et auteure du concept d'écoféminisme, déclarait au FHAR : « Vous dites que la société doit intégrer les homosexuels, moi je dis que les homosexuels doivent désintégrer la société »1. Cette vision radicale du FHAR apparaissait, à première vue, cohérente avec les objectifs révolutionnaires du MLF, et une alliance entre les militants du MLF et les militants du FHAR semblait évidente aux observateurs de l'époque.
C'est dans ce contexte d'alliance apparemment évidente mais profondément problématique que naquit le besoin chez les femmes lesbiennes du FHAR et du MLF de s'organiser en tant que groupe autonome. Bien que les hommes gays du FHAR et les femmes du MLF revendiquaient tous une libération du carcan hétéronormatif et un droit au contrôle de leurs corps, l'apparition du numéro 12 du journal d'extrême gauche Tout, dans lequel des homosexuels parlaient publiquement pour la première fois dans un organe de presse généraliste français, provoqua un changement significatif dans la composition du FHAR. Les hommes gays affluèrent vers le FHAR en nombre croissant, rendant les femmes lesbiennes progressivement minoritaires au sein du mouvement, malgré une population initiale relativement comparable. Cette marginalisation croissante des femmes lesbiennes révélait une misogynie persistante au cœur même du mouvement homosexuel, une dynamique où les hommes reproduisaient les hiérarchies patriarcales existantes plutôt que de les contester véritablement.
Face à cette exclusion croissante et à la conscience que les lesbiennes risquaient de disparaître dans les interstices du mouvement homosexuel dominé par les hommes, un groupe de militantes lesbiennes se réunit à l'amphithéâtre des Beaux-Arts pour débattre de leur situation politique et de l'urgence d'une action autonome. À l'occasion de cette réunion cruciale, au printemps 1971, environ cinquante à cent femmes, âgées entre vingt et trente-cinq ans et venues d'horizons divers, décident de fonder les Gouines Rouges, le premier collectif lesbien identifié comme tel en France. Le nom du collectif fut trouvé dans une circonstance presque anecdotique mais hautement symbolique : Christine Delphy, l'intellectuelle féministe, saisit au vol une injure lancée par un passant hostile lors d'une manifestation, qui crie « Ah, les gouines rouges ! ». Ce qui a commencé comme une insulte se transforme en une revendication politique, les femmes s'appropriant le terme péjoratif pour en faire un cri de ralliement et d'affirmation de fierté lesbienne radicale.
Janine Sert est parmi ces cinquante à cent militantes pionnières qui initient le collectif des Gouines Rouges, faisant le choix politique de s'affirmer non seulement en tant que lesbienne mais en tant que femme lesbienne au sein du mouvement féministe radical. Cette période initiale des Gouines Rouges est caractérisée par une euphorie politique, un sens de la fête, une fierté lesbienne fièrement affichée et revendiquée. Les Gouines Rouges distribuent des tracts provocateurs et sexuellement explicites dans les boîtes de nuit lesbiennes du Quartier Pigalle comme le Katmandou et Chez Moune, ou à Montparnasse au Monocle, des tracts qui défient ouvertement les normes de sexualité et de moralité dominantes. Une chanson composée par les Gouines Rouges cristallisait leur vision politique révolutionnaire : « À bas l'ordre bourgeois et l'ordre patriarcal – À bas l'ordre hétéro et l'ordre capitalo – Amies prenons les armes contre l'ordre moral – ne soyons plus rivales – Aimons-nous entre femmes »1.
Les premières années d'existence des Gouines Rouges furent marquées par une série de happenings politiques, de manifestations publiques et d'interventions spectaculaires dans les espaces du mouvement féministe plus large, des actions dont l'objectif était de forcer la reconnaissance de l'existence des lesbiennes au sein du MLF et de la société française en général. En juin 1971, quelques semaines seulement après leur fondation, les Gouines Rouges organisèrent une fête aux Halles, le grand marché de Paris qui était en voie de destruction, avec le slogan provocateur « Lesbiennes, la bourgeoisie te fait ta fête, faisons la nôtre »5. Cette fête visait à célébrer publiquement la fierté lesbienne et à revendiquer le droit des femmes lesbiennes à la joie, à la célébration et à l'émancipation, des émotions largement interdites aux femmes par la morale bourgeoise et patriarcale.
L'action politique la plus célèbre et historiquement significative des Gouines Rouges eut lieu lors des « Journées de dénonciation des crimes contre les femmes » organisées par le MLF à la Maison de la Mutualité les 14 et 15 mai 1972. Le MLF avait prévu de débattre de sujets comme l'avortement, le viol, les violences conjugales et le travail domestique, des enjeux reconnus comme centraux pour la libération des femmes. Néanmoins, l'oppression spécifique des femmes lesbiennes n'était pas au programme, révélant une occultation structurelle des réalités des lesbiennes au sein même du mouvement féministe supposément libérateur. Face à cette invisibilisation programmée, les Gouines Rouges prennent une décision audacieuse et radicale : elles montent directement sur la scène où se déroule la conférence, invitent les lesbiennes présentes dans le public à les rejoindre sur la scène, et lisaient au micro un tract intitulé « Femmes qui refusons les rôles d'épouse et de mère l'heure est venue – du fond du silence il nous faut parler »1 4. Cette action spectaculaire vise à briser le silence et l'invisibilité imposés aux femmes lesbiennes, à affirmer que l'oppression des lesbiennes est une question centrale pour le féminisme et non pas une question secondaire ou marginale, et à forcer l'assemblée féministe à reconnaître les lesbiennes comme des femmes dont l'émancipation était inséparable de la libération générale des femmes.
Janine Sert, en tant que membre active des Gouines Rouges, participe à ces actions de visibilité directe et spectaculaire. Elle est part prenante d'un collectif qui non seulement affirme l'existence politique et l'importance des femmes lesbiennes mais qui développe une pensée théorique sophistiquée sur les liens entre oppression des femmes, hétéronormativité, capitalisme et patriarcat. Les débats au sein des Gouines Rouges, et au sein du mouvement féministe plus large en ce moment critique, portent sur des questions fondamentales : qu'est-ce que signifie « devenir lesbienne par choix politique » ? Comment l'hétéronormativité est-elle un système d'oppression des femmes ? Quel est le lien entre oppression sexuelle, oppression de classe et oppression patriarcale ? Ces discussions théoriques rigoureuses ne sont pas séparées de l'action politique mais intimement liées à elle.
Un des aspects les plus importants mais souvent occultés de l'histoire des Gouines Rouges et de l'engagement de Janine Sert est la contribution théorique majeure du collectif à la pensée féministe radicale, en particulier à travers les travaux de Monique Wittig, une des militantes fondatrices du mouvement.
Monique Wittig est l'auteure et penseure du concept de « pensée straight » (pensée hétérosexuelle), un concept philosophique qui conceptualise l'hétéronormativité non pas simplement comme une préférence sexuelle individuelle mais comme un système de domination sociale, une structure de pensée imposée et naturalisée qui légitime l'oppression des femmes par les hommes. Monique Wittig, soutenue et accompagnée par ses camarades des Gouines Rouges dont Janine Sert, développe une pensée révolutionnaire affirmant que pour que la libération des femmes soit possible, il est nécessaire de « destructurer » ou de « dés-intégrer » l'hétérosexualité comme système social basé sur l'oppression des femmes. Monique Wittig publia ses deux textes fondateurs La pensée Straight et On ne naît pas femme dans la revue féministe Questions féministes respectivement en février et mai 1980, mais ces textes ont été élaborés dans les discussions et les luttes collectives des Gouines Rouges et du mouvement féministe lesbien des années 1970. Ces textes théoriques majeurs n'auraient pas été possibles sans l'engagement politique collectif de femmes comme Janine Sert, qui créent les conditions matérielles et politiques pour que de telles pensées radicales puissent émerger et se développer. La contribution de Janine Sert au sein des Gouines Rouges est donc doublement importante : d'une part, elle participait directement à des actions de visibilité et de dénonciation qui forcent la reconnaissance politique des lesbiennes; d'autre part, elle participait à la création d'un espace collectif où la théorie radicale peut émerger et où les lesbiennes peuvent développer une conscience politique sophistiquée de leur propre oppression.
Un aspect particulièrement révélateur de l'importance historique de Janine Sert et des Gouines Rouges est la répression systématique et la répression policière dont le mouvement a fait l'objet de la part des autorités françaises. Bien que les Gouines Rouges aient existé officiellement de 1971 à 1973, avant de devenir progressivement inactive, les femmes qui participent à ce mouvement continuaient à subir la surveillance, l'intimidation et la persécution de la part des autorités publiques. Janine Sert a elle-même connu une arrestation et un interrogatoire aux mains de la police, une expérience que témoigne de la hostilité systématique de l'État français envers les mouvements de libération homosexuelle et féministe. Cette expérience de répression policière est loin d'être unique. Les femmes qui se déclarent lesbiennes, qui revendiquent le droit de vivre ouvertement leur amour pour d'autres femmes, qui critiquent le système patriarcal et hétéronormatif, sont considérées comme des menaces politiques existentielles par l'appareil d'État français. La criminalisée de l'homosexualité reste inscrite dans le Code Pénal français lequel établit une majorité sexuelle inégale entre actes homosexuels et hétérosexuels et la maintient jusqu'en 1982, presque une décennie après la fin des Gouines Rouges. Qui plus est, les autorités utilisaient les lois sur « l'outrage aux bonnes mœurs » et d'autres dispositions légales vagues pour persécuter les personnes homosexuelles et les mouvements de libération homosexuelle.
Malgré l'élan politique initial et la fierté lesbienne affirmée dans les premières années, les réunions des Gouines Rouges se sont progressivement espacées à partir de 1972, et le collectif était devenu pratiquement inactif dès 1973. Plusieurs facteurs expliquent cette dissolution graduelle. Premièrement, les femmes des Gouines Rouges, bien qu'engagées et politiquement conscientes, étaient très jeunes, inexpérimentées, et privées des modèles identitaires historiques, de l'histoire culturelle et intellectuelle des mouvements lesbiennes antérieures.
Ensuite, face à la hostilité du MLF qui les accuse de diviser le mouvement féministe en se concentrant sur des questions « particulières », et face à la répression de la part des autorités publiques, le mouvement s'est trouvé de plus en plus fragilisé. Comme le raconte Marie-Jo Bonnet, une des camarades de Janine Sert au sein des Gouines Rouges : « La formation de ce groupe de lesbiennes a été très contestée dans le MLF, on voulait faire un groupe d'homosexuelles en liaison avec le mouvement des femmes, mais autonomes. Puis les réunions des Gouines Rouges se sont espacées. Trop jeunes, inexpérimentées, privées de modèles identitaires, d'histoire et de culture propres, nous n'étions pas prêtes à affronter le regard extérieur pour nous affirmer ailleurs que dans le Mouvement de Libération des femmes »1. Cette déclaration révèle non seulement les défis concrets auxquels le mouvement s'est heurté, mais aussi la conscience rétrospective des militantes concernant ce qui avait été perdu lors de la dissolution du collectif.
Bien que Janine Sert ne soit pas devenue une figure publique majeure du féminisme lesbien français comme certaines de ses camarades (Monique Wittig devint une écrivaine et théoricienne majeure; Christine Delphy devint une sociologue éminente; Marie-Jo Bonnet devint une historienne pionnière), son engagement politique au sein des Gouines Rouges n'en demeure pas moins d'une importance historique fondamentale. Elle représente la multiplicité des femmes qui, sans obtenir une reconnaissance historiographique durable, ont joué des rôles essentiels dans la création des conditions favorables* à l'émergence d'une conscience lesbienne politique autonome en France. (* politiques et intellectuelles)
Janine Sert représente aussi un exemple de la dynamique genrée de l'invisibilisation historiographique. Alors que les noms des hommes du FHAR et de certaines femmes intellectuelles majeures du MLF sont préservés dans les archives, dans les publications académiques et dans la mémoire collective, les noms et les histoires de centaines de femmes qui ont participé aux Gouines Rouges et à d'autres collectifs féministes lesbiens radicaux se sont progressivement effacés des récits publics. Cette invisibilisation n'est pas accidentelle mais structurelle, reflétant comment l'historiographie dominante a tendance à privilégier les figures « grandes » et « représentatives » plutôt que de reconnaître les contributions collectives et diffuses des militantes ordinaires.
Bien que les Gouines Rouges en tant que collectif cohésif aient disparu en 1973, le militantisme lesbien-féministe en France n'a pas cessé pour autant. À partir de 1985, durant ce que certaines militantes ont décrit comme la « somnolence dépressive »1 des années qui ont suivi l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, le mouvement lesbien français a continué à mûrir tranquillement. À la fin des années 1980, un certain nombre de lieux, d'associations et de publications lesbiennes-féministes ont vu le jour, prenant leur plein essor au cours des années 1990. Ces developments ultérieurs, bien qu'ils constituassent une nouvelle génération de militantisme, n'auraient pas été possibles sans le travail pionnière de femmes comme Janine Sert et ses camarades des Gouines Rouges, qui avaient établi les fondations théoriques, politiques et culturelles pour un mouvement lesbien-féministe autonome en France.
Janine Sert était une militante lesbienne féministe radicale qui, dans le contexte du Mouvement de libération des femmes et du Front homosexuel d'action révolutionnaire, a participé à la fondation et aux activités des Gouines Rouges, le premier collectif lesbien identifié comme tel en France. Son engagement politique comprenait la participation à des actions spectaculaires de visibilité directe, la contribution au débat théorique sophistiqué sur l'oppression des femmes et du lesbianisme, et l'endurance face à la répression policière et administrative de l'État français. Bien que Janine Sert ne soit pas devenue une figure historiographiquement célèbre du féminisme français, son absence relative des récits publics ne reflète en rien une absence d'importance historique ou politique.
Au contraire, Janine Sert représente une figure emblématique de toutes les militantes dont les contributions aux mouvements d'émancipation ont été progressivement invisibilisées, marginalisées ou occultées par les mécanismes de pouvoir historiographique et culturel qui tendent à privilégier certaines voix plutôt que d'autres. Reconnaître et honorer la mémoire de Janine Sert et de ses camarades des Gouines Rouges constitue donc un acte politique important, un acte de réécriture de l'histoire qui affirme que la libération des femmes, en particulier la libération des femmes lesbiennes, ne peut pas être réduite à un petit nombre de figures héroïques, mais qu'elle a été réalisée par le travail collectif de centaines de femmes sans visibilité, dont les noms ne figureront jamais dans les manuels d'histoire mais dont l'engagement politique continue à nous inspirer et à nous guider.