14 Septembre 2025
Ernest Sosa, né en 1940 à Cuba et émigré aux États-Unis durant son enfance, figure parmi les philosophes analytiques les plus influents de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle dans le domaine de l'épistémologie. Professeur émérite à l'université de Rutgers et membre de l'American Academy of Arts and Sciences, Sosa a révolutionné l'approche traditionnelle de la théorie de la connaissance en développant ce qui est devenu l'une des théories épistémologiques les plus discutées et fécondes de la philosophie contemporaine : l'épistémologie des vertus (virtue epistemology). Son œuvre s'inscrit dans la tradition analytique anglo-saxonne tout en proposant une synthèse originale qui dépasse les limitations des approches classiques de la justification et de la connaissance, notamment le fondationnalisme et le cohérentisme qui dominaient le paysage épistémologique depuis Descartes.
L'apport important d'Ernest Sosa à la philosophie de la connaissance réside dans son développement de l'épistémologie des vertus, une approche qui déplace le focus traditionnel de l'épistémologie depuis les propriétés des croyances (leur justification, leur vérité, leur cohérence) vers les qualités cognitives de l'agent connaissant. Cette révolution conceptuelle s'inspire de l'éthique des vertus aristotélicienne, adaptée au domaine épistémique. Selon Ernest Sosa, une croyance constitue une connaissance non pas simplement parce qu'elle est vraie et justifiée (comme le voulait la définition traditionnelle tripartite de la connaissance), mais parce qu'elle résulte de l'exercice approprié de vertus intellectuelles de l'agent. Les vertus intellectuelles, dans ce cadre, sont des dispositions stables et fiables à former des croyances vraies dans des circonstances appropriées. Elles incluent des capacités cognitives naturelles comme la perception, la mémoire, l'introspection, mais aussi des vertus acquises comme la prudence intellectuelle, l'ouverture d'esprit, la rigueur critique, ou encore la capacité à évaluer les témoignages d'autrui.
La théorie d'Ernest Sosa se distingue particulièrement par sa capacité à résoudre le fameux problème de Gettier, qui depuis 1963 mine la définition traditionnelle de la connaissance comme croyance vraie justifiée. Edmund Gettier avait montré à travers ses contre-exemples célèbres que l'on peut avoir une croyance à la fois vraie et justifiée sans pour autant posséder une véritable connaissance, notamment dans des cas où la vérité de la croyance résulte d'un coup de chance épistémique plutôt que d'un processus cognitif fiable. Sosa résout ce problème en introduisant une distinction capitale entre deux niveaux de connaissance : la connaissance animale (animal knowledge) et la connaissance réflexive (reflective knowledge). La connaissance animale correspond à une croyance vraie qui résulte de l'exercice compétent d'une vertu intellectuelle dans des conditions appropriées, sans que l'agent ait nécessairement conscience de cette compétence. La connaissance réflexive, plus exigeante, requiert en outre que l'agent soit capable de reconnaître sa propre compétence épistémique et les conditions favorables dans lesquelles elle s'exerce.
Cette distinction binaire permet à Ernest Sosa d'expliquer pourquoi les cas de Gettier ne constituent pas de véritables connaissances : bien que la croyance puisse être vraie et même résulter d'un processus habituellement fiable, elle ne manifeste pas l'exercice compétent d'une vertu intellectuelle dans les circonstances spécifiques du cas considéré. L'agent ne fait pas preuve d'adresse épistémique (epistemic adroitness) mais bénéficie plutôt d'un hasard favorable qui masque un dysfonctionnement ou une inadéquation de ses processus cognitifs. En outre, même si l'agent possédait une forme de connaissance animale, il lui manquerait la connaissance réflexive puisqu'il ne serait pas en mesure d'identifier correctement sa propre situation épistémique.
L'architecture conceptuelle développée par Sosa s'articule autour de ce qu'il nomme la structure AAA (Accuracy, Adroitness, Aptness), qui fournit les conditions nécessaires et suffisantes pour qu'une performance épistémique constitue une connaissance. Une croyance doit d'abord être exacte (accurate), c'est-à-dire vraie. Elle doit ensuite résulter de l'adresse épistémique (adroitness) de l'agent, ce qui signifie que l'agent a exercé sa compétence cognitive de manière appropriée. Enfin, la vérité de la croyance doit être attribuable à cette adresse, constituant ainsi une performance apte (apt). Cette dernière condition élimine les cas où une croyance vraie résulte certes de l'exercice d'une compétence, mais où la vérité provient d'un facteur externe indépendant de cette compétence, comme dans les exemples de Gettier. L'aptitude épistémique requiert donc une connexion explicative appropriée entre la compétence de l'agent et la vérité de sa croyance.
Sosa enrichit considérablement cette théorie en développant une analogie systématique entre les performances épistémiques et les performances pratiques, particulièrement sportives. De même qu'un archer expert peut parfois manquer sa cible à cause de conditions défavorables (vent imprévu, distraction) sans que cela remette en cause sa compétence, un agent épistémique compétent peut parfois former des croyances fausses dans des circonstances trompeuses sans perdre ses vertus intellectuelles. Cette analogie permet d'éclairer la nature normative de l'épistémologie des vertus : il ne s'agit pas simplement de décrire les mécanismes de formation des croyances, mais d'évaluer la qualité des performances cognitives selon des standards d'excellence appropriés à chaque domaine de connaissance.
La contribution d'Ernest Sosa à la résolution du problème du régress épistémique constitue un autre aspect majeur de son œuvre. Ce problème classique, déjà identifié par Aristote et les sceptiques anciens, concerne la justification de nos croyances : si une croyance doit être justifiée par d'autres croyances pour constituer une connaissance, ces croyances justificatrices doivent elles-mêmes être justifiées, et ainsi de suite, menaçant de générer soit une régression à l'infini, soit un cercle vicieux, soit un arrêt arbitraire sur des croyances injustifiées. Les solutions traditionnelles du fondationnalisme (qui postule des croyances basiques auto-justifiées) et du cohérentisme (qui mise sur la justification mutuelle des croyances au sein d'un système cohérent) présentent chacune des difficultés importantes. Sosa propose une solution originale qu'il nomme le « fondhérentisme » ("foundherentism"), néologisme combinant fondationalisme et cohérentisme. Selon cette approche, certaines croyances peuvent effectivement jouer un rôle fondationnel en tant qu'elles résultent directement de l'exercice de vertus intellectuelles basiques (perception, mémoire, introspection), mais leur statut épistémique est renforcé et parfois corrigé par leur intégration dans un système cohérent de croyances et par la réflexion critique de l'agent sur ses propres processus cognitifs.
L'épistémologie des vertus de Sosa offre également des ressources précieuses pour traiter le problème du désaccord entre pairs épistémiques, question devenue centrale dans l'épistémologie sociale contemporaine. Lorsque deux agents également compétents et bien informés arrivent à des conclusions opposées sur une même question, comment déterminer quelle position adopter? Sosa suggère que la résolution de tels désaccords ne peut se faire uniquement sur la base de considérations formelles ou procédurales, mais requiert une évaluation substantielle des vertus intellectuelles respectives des agents en conflit, de leur domaine de compétence spécifique, et des conditions dans lesquelles ils opèrent. Cette approche évite tant le relativisme épistémique (qui nierait la possibilité d'une résolution rationnelle) que le dogmatisme (qui ignorerait la force épistémique du désaccord).
La dimension méta-épistémologique de l'œuvre d'Ernest Sosa mérite une attention particulière. En développant sa théorie de la connaissance réflexive, Ernest Sosa ne se contente pas de proposer une analyse de ce qu'est la connaissance, mais explore également les conditions dans lesquelles nous pouvons savoir que nous savons quelque chose. Cette question de la méta-connaissance, qui traverse toute l'histoire de la philosophie depuis le "connais-toi toi-même" socratique, reçoit chez Ernest Sosa un traitement systématique et rigoureux. La connaissance réflexive implique non seulement que l'agent exerce ses vertus intellectuelles de manière compétente, mais qu'il soit également capable de reconnaître cette compétence et d'évaluer correctement les conditions dans lesquelles elle s'exerce. Cette capacité méta-cognitive constitue elle-même une vertu intellectuelle de second ordre, qui peut être plus ou moins développée selon les individus et les domaines.
L'œuvre d'Ernest Sosa sur l'épistémologie contemporaine a influencé et inspiré tout un courant de recherche en épistémologie des vertus, avec des développements dans des directions diverses par des philosophes comme John Greco, Duncan Pritchard, ou Heather Battaly. Elle a également stimulé le développement de l'épistémologie sociale, qui étudie les dimensions collectives et institutionnelles de la connaissance, en fournissant des outils conceptuels pour analyser les vertus et les vices épistémiques des communautés et des institutions. Par ailleurs, l'épistémologie des vertus a trouvé des applications fécondes en philosophie de l'éducation, en éthique de la recherche, et même en épistémologie politique, où elle aide à penser les conditions d'une délibération démocratique de qualité.
La richesse et la subtilité de l'œuvre d'Ernest Sosa se manifestent aussi dans sa capacité à intégrer des insights provenant de diverses traditions philosophiques. Bien qu'inscrite dans la philosophie analytique, son épistémologie des vertus puise aux sources de la philosophie antique, notamment l'éthique aristotélicinne, tout en dialoguant avec des développements contemporains en psychologie cognitive et en sciences cognitives. Cette ouverture interdisciplinaire permet à Ernest Sosa de développer une théorie de la connaissance qui est à la fois philosophiquement rigoureuse et empiriquement informée, évitant l'écueil d'une spéculation purement a priori comme celui d'un réductionnisme scientiste.
L'œuvre tardive d'Ernest Sosa, notamment dans des ouvrages comme Reflective Knowledge (2009) et Judgment and Agency (2015), approfondit et raffine les intuitions centrales de son épistémologie des vertus tout en répondant aux objections et aux développements critiques qu'elle a suscités. Il y développe notamment une analyse plus fine de la nature des compétences épistémiques, de leur acquisition et de leur transmission, ainsi qu'une réflexion sur les rapports entre connaissance et action qui enrichit considérablement sa théorie initiale. Ces développements récents montrent la vitalité continue d'un programme de recherche qui, loin de se scléroser en doctrine, continue d'évoluer et de s'adapter aux défis nouveaux de l'épistémologie contemporaine.
Le legs d'Ernest Sosa à la philosophie analytique de la connaissance peut être caractérisé comme une révolution conceptuelle qui a permis de dépasser plusieurs impasses traditionnelles de l'épistémologie tout en ouvrant de nouveaux horizons de recherche. En déplaçant le focus depuis les propriétés des croyances vers les qualités des agents connaissant, en articulant de manière sophistiquée les dimensions descriptives et normatives de l'évaluation épistémique, et en proposant des outils conceptuels rigoureux pour analyser la complexité des phénomènes cognitifs, Ernest Sosa a contribué de manière décisive au renouvellement de la théorie de la connaissance. Son influence continue de se faire sentir dans les débats épistémologiques contemporains, témoignant de la fécondité durable de son approche des vertus intellectuelles.