7 Septembre 2025
On va traiter ici des modèles fondationnalistes traditionnels. Le fondationnalisme constitue l'une des théories épistémologiques les plus anciennes et les plus influentes de la tradition philosophique occidentale. Cette approche de la justification de nos croyances et connaissances repose sur l'idée métaphorique d'un édifice conceptuel où certaines croyances servent de fondements solides et indébitables sur lesquels viennent s'appuyer toutes nos autres connaissances par le biais d'inférences logiques rigoureuses. Le modèle fondationnaliste traditionnel postule l'existence de croyances basiques ou fondamentales qui possèdent une justification intrinsèque, c'est-à-dire qu'elles n'ont pas besoin d'être justifiées par d'autres croyances pour être légitimement tenues pour vraies. Ces croyances fondamentales doivent satisfaire à deux critères essentiels : elles doivent être épistémiquement certaines, c'est-à-dire qu'il doit être impossible de douter rationnellement de leur vérité, et elles doivent être logiquement indépendantes les unes des autres, formant ainsi une base axiomatique cohérente pour l'ensemble du système de connaissances. À partir de ces fondements, toutes les autres croyances dérivées doivent pouvoir être justifiées par des chaînes d'inférences déductives valides, garantissant ainsi la transmission de la certitude des prémisses fondamentales vers les conclusions. Cette architecture épistémologique répond à une préoccupation fondamentale de la philosophie depuis l'Antiquité : comment éviter le problème du régresse à l'infini dans la justification de nos croyances. En effet, si toute croyance doit être justifiée par d'autres croyances, et ces dernières par d'autres encore, nous nous trouvons face à une régression potentiellement infinie qui menace de rendre impossible toute justification véritable. Le fondationnalisme propose de couper court à cette régression en postulant l'existence de croyances auto-justifiées qui n'ont pas besoin d'être fondées sur d'autres croyances pour être rationnellement acceptables. Ces croyances fondamentales tirent leur justification soit de leur évidence intrinsèque, soit de leur indubitabilité, soit encore de leur caractère immédiatement donné à la conscience. Le paradigme cartésien du cogito ergo sum illustre parfaitement ce type de croyance fondamentale : elle est immédiatement certaine pour celui qui la pense, elle ne peut être mise en doute sans contradiction performative, et elle sert de point d'ancrage solide pour reconstruire l'ensemble de nos connaissances selon un ordre de raisons rigoureusement déductif.
Le fondationnalisme s'est manifesté sous diverses formes au cours de l'histoire de la philosophie, chacune proposant des candidats différents pour les croyances fondamentales et des critères distincts pour leur identification. Le fondationnalisme rationaliste, dont René Descartes constitue l'exemple paradigmatique, situe les fondements de la connaissance dans les vérités de raison immédiatement évidentes à l'intuition intellectuelle. Ces vérités, comme les axiomes mathématiques ou les principes logiques, possèdent selon cette conception une clarté et une distinction telles qu'elles s'imposent à l'esprit avec une évidence irrésistible. Descartes développe sa méthode du doute méthodique précisément pour identifier ces vérités indubitables en éliminant systématiquement tout ce qui peut faire l'objet du moindre soupçon. Les vérités qui résistent à ce doute hyperbolique constituent alors les fondements solides sur lesquels peut être reconstruite la totalité de nos connaissances selon l'ordre géométrique de démonstration. Cette approche rationaliste privilégie donc la déduction comme mode de transmission de la justification épistémique depuis les principes premiers vers les vérités dérivées. À l'opposé, le fondationnalisme empiriste, développé notamment par les philosophes britanniques comme John Locke, George Berkeley et David Hume, localise les fondements ultimes de nos connaissances dans l'expérience sensible immédiate. Selon cette perspective, nos croyances les plus basiques concernent les données sensorielles directement présentes à la conscience, souvent désignées sous le terme de sense-data ou d'impressions. Ces expériences immédiates possèdent une autorité épistémique particulière car elles sont données de manière passive à la conscience sans médiation conceptuelle, échappant ainsi aux distorsions possibles de l'interprétation. Les croyances portant sur ces données sensorielles élémentaires constituent les fondements empiriques à partir desquels peuvent être construites, par induction et généralisation, nos connaissances plus complexes sur le monde extérieur. Cette tradition empiriste soulève cependant des difficultés spécifiques concernant le passage des données sensorielles subjectives aux objets du monde externe, problème connu sous le nom de problème de la connaissance du monde extérieur. Une troisième variante importante du fondationnalisme se développe autour de la notion d'incorrigibilité et concerne les états mentaux introspectifs. Selon cette approche, nos croyances concernant nos propres états de conscience présents possèdent un statut épistémique privilégié car elles sont immédiatement accessibles à l'introspection et ne peuvent être erronées. Lorsque je crois avoir mal à la tête, cette croyance semble posséder une certitude particulière qui la distingue radicalement de mes croyances sur les objets du monde extérieur. Cette incorrigibilité des croyances introspectives en fait des candidats naturels pour servir de fondements dans une architecture fondationnaliste. Cette tradition trouve ses racines dans la philosophie augustinienne et cartésienne de la conscience de soi, mais elle sera particulièrement développée dans la philosophie analytique du vingtième siècle par des philosophes comme Bertrand Russell et les positivistes logiques.
L'émergence de la philosophie analytique au début du vingtième siècle s'accompagne d'un renouvellement significatif des ambitions fondationnalistes, particulièrement visible dans le programme du positivisme logique. Les membres du Cercle de Vienne, inspirés par les développements récents de la logique mathématique et de la philosophie des sciences, entreprennent de reconstruire l'ensemble de la connaissance scientifique sur des bases logiquement rigoureuses. Leur projet fondationnaliste s'articule autour de l'idée d'un langage phénoménal primitif dont les énoncés de base décrivent directement les contenus de l'expérience immédiate. Ces énoncés protocolaires ou énoncés d'observation constituent selon eux les fondements empiriques indiscutables de toute connaissance factuelle. À partir de cette base observationnelle, les lois scientifiques et les théories peuvent être reconstruites comme des structures logico-mathématiques complexes reliées aux fondements empiriques par des règles de correspondance explicites. Cette entreprise fondationnaliste positiviste rencontre rapidement des obstacles techniques considérables. La distinction entre énoncés d'observation et énoncés théoriques s'avère beaucoup plus problématique que ne le supposaient initialement les positivistes logiques. Les tentatives de réduction des énoncés sur les objets physiques à des énoncés portant sur les sense-data échouent systématiquement, comme le montrent les travaux de Rudolf Carnap dans Der logische Aufbau der Welt. De plus, la thèse de l'incorrigibilité des énoncés d'observation se heurte à des contre-exemples empiriques : nos rapports d'observation peuvent être corrigés à la lumière de nouvelles théories scientifiques, comme l'illustrent les révisions conceptuelles accompagnant les révolutions scientifiques. Ces difficultés conduisent progressivement à l'abandon des ambitions fondationnalistes les plus radicales au profit d'approches plus modestes et fallibilistes. Bertrand Russell développe une version particulièrement sophistiquée du fondationnalisme analytique dans ses travaux épistémologiques des années 1910-1920. Sa théorie de la connaissance par accointance (knowledge by acquaintance) distingue deux modes de connaissance fondamentalement différents : la connaissance directe et immédiate que nous avons des contenus présents à la conscience, et la connaissance indirecte et médiatisée que nous avons des objets inférés. Les objets de la connaissance par accointance - les sense-data, les universaux simples et peut-être le soi - constituent selon Russell les seuls fondements épistémiquement certains de nos connaissances. Cette position implique une reconstruction radicale de nos croyances ordinaires sur le monde physique comme constructions logiques à partir des données sensorielles élémentaires. Le programme russellien influence profondément le développement de la philosophie analytique, mais il révèle également les difficultés intrinsèques de tout projet fondationnaliste rigoureux.
Les premières critiques systématiques du fondationnalisme émergent au sein même de la tradition analytique, révélant des difficultés internes qui remettent en question les présupposés fondamentaux de cette approche épistémologique. Le problème de la régression épistémique, que le fondationnalisme prétend résoudre, se révèle plus complexe que ne le supposaient ses défenseurs traditionnels. En effet, même si l'on admet l'existence de croyances fondamentales auto-justifiées, se pose encore la question de savoir comment ces croyances peuvent justifier les croyances dérivées. Cette transmission de la justification épistémique requiert l'acceptation de principes d'inférence qui ne peuvent pas eux-mêmes être des croyances fondamentales au sens traditionnel. Ainsi, le fondationnalisme ne fait que repousser le problème de la régression sans le résoudre véritablement : il faut encore justifier les règles d'inférence qui permettent de passer des fondements aux conclusions. La question de l'identification des croyances véritablement fondamentales soulève également des difficultés considérables. Les candidats traditionnels pour ce statut - les vérités de raison, les données sensorielles, les états de conscience introspectifs - se révèlent tous problématiques à l'examen critique. Les vérités de raison supposées évidentes varient selon les époques et les traditions culturelles, comme le montre l'histoire des mathématiques et de la logique. Les développements des géométries non-euclidiennes et des logiques non-classiques révèlent le caractère contingent et révisable de principes longtemps tenus pour absolument certains. De même, les données sensorielles ne possèdent pas l'immédiateté et l'incorrigibilité que leur attribuait la tradition empiriste. Nos perceptions sont toujours déjà structurées par des schèmes conceptuels et des attentes théoriques qui influencent leur contenu et leur interprétation. L'idée même d'une expérience purement donnée, antérieure à toute conceptualisation, se révèle être un mythe philosophique selon des critiques comme Wilfrid Sellars. Le problème de l'isolement épistémique des croyances fondamentales constitue un autre défi majeur pour le fondationnalisme traditionnel. Si ces croyances tirent leur justification d'elles-mêmes, indépendamment de toute relation à d'autres croyances, comment peuvent-elles être pertinentes pour justifier nos connaissances sur le monde ? Cette difficulté est particulièrement aiguë dans le cas des croyances introspectives : même si nos croyances sur nos états mentaux présents sont incorrigibles, leur pertinence pour établir des connaissances sur la réalité extérieure reste mystérieuse. Le fondationnalisme semble ainsi confronté à un dilemme : soit les croyances fondamentales sont véritablement isolées et alors elles ne peuvent justifier nos autres croyances, soit elles entretiennent des relations justificatrices avec d'autres croyances et alors elles ne sont plus véritablement fondamentales au sens strict.
Wilfrid Sellars développe dans son célèbre article « Empiricism and the Philosophy of Mind » (1956) une critique dévastatrice des présupposés fondationnalistes de la philosophie analytique, critique qui exercera une influence considérable sur l'évolution ultérieure de l'épistémologie. Sellars dénonce ce qu'il appelle le "Mythe du Donné", c'est-à-dire l'idée selon laquelle il existerait des éléments épistémiques immédiatement donnés à la conscience qui pourraient servir de fondements non-inférentiels à nos connaissances tout en possédant un contenu conceptuel déterminé. Selon Sellars, cette conception repose sur une confusion fondamentale entre deux aspects distincts de nos états mentaux : leur caractère phénoménal immédiat et leur contenu propositionnel articulé. Un état mental peut bien être immédiatement donné à la conscience sans pour autant posséder par lui-même la structure conceptuelle nécessaire pour justifier d'autres croyances. La critique sellarsienne met en évidence une tension interne au projet fondationnaliste : les croyances fondamentales doivent simultanément être non-inférentielles (pour éviter la régression) et posséder un contenu conceptuel articulé (pour pouvoir justifier d'autres croyances). Or, selon Wilfrid Sellars, tout contenu conceptuel implique la maîtrise d'un réseau complexe de relations inférentielles et de règles d'usage linguistique. Avoir le concept de rouge, par exemple, implique de savoir que le rouge est une couleur, qu'il est distinct du vert, qu'il peut caractériser des surfaces, etc. Cette maîtrise conceptuelle ne peut être acquise que par l'apprentissage de pratiques linguistiques et inférentielles socialement partagées. Il s'ensuit qu'aucun état mental ne peut être à la fois conceptuellement articulé et épistémiquement fondamental au sens traditionnel. Cette analyse conduit Wilfrid Sellars à rejeter l'idée même de fondements épistémiques donnés au profit d'une conception holistique de la justification où les croyances tirent leur légitimité de leur place dans un réseau cohérent de relations inférentielles. La portée de la critique sellarsienne dépasse largement la simple réfutation du fondationnalisme empiriste traditionnel. Elle remet en question l'ensemble du cadre conceptuel dans lequel s'inscrivait l'épistémologie analytique classique, notamment la distinction entre schème conceptuel et contenu empirique, entre langage d'observation et langage théorique, entre analytique et synthétique. Ces distinctions, centrales pour le projet positiviste de reconstruction rationnelle de la connaissance scientifique, perdent leur évidence et leur utilité une fois abandonnée l'idée d'un fondement empirique immédiat. Cette remise en cause prépare le terrain pour l'émergence d'approches épistémologiques alternatives, comme le cohérentisme et le contextualisme, qui abandonnent l'ambition fondationnaliste traditionnelle au profit de conceptions plus holistiques et pragmatiques de la justification.
Willard Van Orman Quine développe dans Two Dogmas of Empiricism (1951) une critique systématique des présupposés fondationnalistes qui sous-tendent l'empirisme logique, critique qui débouche sur une reconceptualisation radicale de l'épistémologie. Quine remet en question deux « dogmes » fondamentaux de l'empirisme traditionnel : la distinction analytique/synthétique et le réductionnisme, c'est-à-dire l'idée selon laquelle chaque énoncé significatif possède un contenu empirique déterminé qui peut être testé isolément contre l'expérience. Ces deux dogmes sont intimement liés au projet fondationnaliste car ils présupposent la possibilité de décomposer nos croyances en éléments simples, les vérités analytiques d'un côté, les énoncés d'observation de l'autre, qui pourraient servir de fondements stables à l'édifice de la connaissance. La critique quinienne de la distinction analytique/synthétique s'appuie sur l'impossibilité de fournir un critère non-circulaire pour identifier les vérités purement conceptuelles. Toute tentative de définition de l'analyticité fait appel à des notions comme la synonymie, la définition ou la nécessité logique qui présupposent elles-mêmes la distinction qu'elles sont censées clarifier. Cette circularité révèle selon Quine l'absence de fondement objectif pour la distinction analytique/synthétique, qui ne serait qu'un artefact de nos habitudes linguistiques et conceptuelles. De même, le réductionnisme empiriste, qui postule une correspondance directe entre énoncés individuels et expériences possibles, se heurte à l'interdépendance holistique de nos croyances. Nos théories affrontent l'expérience comme des totalités organisées, et lorsqu'une prédiction théorique est démentie par l'observation, nous avons toujours le choix entre réviser différents éléments du réseau théorique. Cette sous-détermination des théories par l'expérience montre l'impossibilité de réduire les énoncés théoriques à des combinaisons d'énoncés d'observation. Ces critiques conduisent Quine à proposer une image alternative de nos connaissances comme formant une « toile de croyances » où chaque élément tire sa justification de ses relations avec l'ensemble du système plutôt que de fondements épistémiques privilégiés. Cette conception holistique abandonne l'idée d'une hiérarchie épistémique stable au profit d'une vision plus pragmatique où la révision de nos croyances obéit à des considérations d'utilité théorique, de simplicité et de conservatisme épistémique. Les énoncés situés au centre de la toile - comme les principes logiques fondamentaux - résistent davantage aux révisions que ceux situés à la périphérie - comme les croyances observationnelles particulières - mais cette résistance est une question de degré plutôt que de principe. Même les vérités logiques et mathématiques peuvent être révisées si les gains théoriques sont suffisamment importants, comme l'illustrent les développements de la mécanique quantique qui ont conduit certains physiciens à envisager des modifications de la logique classique.
L'effondrement des ambitions fondationnalistes traditionnelles ouvre la voie au développement d'approches épistémologiques alternatives, parmi lesquelles le cohérentisme occupe une place centrale. Cette théorie de la justification, développée notamment par des philosophes comme Keith Lehrer, Laurence BonJour et Gilbert Harman, soutient que la justification épistémique d'une croyance ne dépend pas de son ancrage dans des fondements incorrigibles mais de sa cohérence avec l'ensemble du système de croyances de l'agent épistémique. Une croyance est justifiée si et seulement si elle s'intègre harmonieusement dans un système cohérent et compréhensif de croyances, contribuant à la cohérence globale du système plutôt qu'elle ne la diminue. Cette approche holistique évite les problèmes traditionnels du fondationnalisme en abandonnant la recherche de certitudes absolues au profit d'une conception plus modeste et fallibiliste de la justification. Le cohérentisme doit cependant faire face à des objections spécifiques qui remettent en question sa viabilité comme théorie complète de la justification. L'objection de l'isolement du monde empirique constitue l'une des difficultés les plus sérieuses : si la justification dépend uniquement de relations de cohérence interne au système de croyances, comment garantir que ce système entretient un rapport approprié avec la réalité extérieure ? Il semble possible de construire des systèmes de croyances parfaitement cohérents mais complètement déconnectés des faits empiriques, comme dans le cas des œuvres de fiction élaborées. Cette objection, formulée notamment par William Alston, suggère que la cohérence interne est insuffisante pour garantir la justification épistémique et qu'il faut maintenir un contact avec des sources externes de justification, typiquement l'expérience perceptuelle. Les cohérentistes développent diverses stratégies pour répondre à ces objections. Certains, comme Laurence BonJour, soutiennent que l'exigence de cohérence inclut nécessairement la prise en compte de croyances d'observation qui ancrent le système dans l'expérience empirique. D'autres, comme Keith Lehrer, proposent des conceptions plus sophistiquées de la cohérence qui intègrent des considérations pragmatiques et des relations causales appropriées avec l'environnement. Ces développements conduisent à des formes hybrides d'épistémologie qui combinent des éléments cohérentistes et fondationnalistes, abandonnant les versions pures de ces approches au profit de synthèses plus nuancées. Le débat entre fondationnalisme et cohérentisme évolue ainsi vers des questions plus fines concernant les conditions précises de la justification épistémique et les relations optimales entre différentes sources de justification.
Quine propose dans Epistemology Naturalized (1969) une reconceptualisation radicale des objectifs et des méthodes de l'épistémologie qui remet en question les présupposés fondamentaux du débat traditionnel entre fondationnalisme et cohérentisme. Selon la perspective naturaliste, les questions épistémologiques traditionnelles - comme celle de savoir si nos croyances sont justifiées ou si nous pouvons connaître la réalité extérieure - reposent sur une conception erronée de la tâche philosophique. Au lieu de chercher à fournir des fondements a priori à nos connaissances ou à résoudre le problème sceptique par des arguments purement conceptuels, l'épistémologie devrait s'intégrer dans l'entreprise scientifique générale et étudier empiriquement les processus par lesquels les organismes acquièrent des croyances sur leur environnement. Cette naturalisation de l'épistémologie transforme les questions normatives traditionnelles en questions descriptives relevant de la psychologie cognitive, des neurosciences et de l'éthologie. Cette approche naturaliste dissout les problèmes fondationnalistes traditionnels en les reformulant dans des termes scientifiques qui rendent obsolètes les débats philosophiques classiques. Au lieu de chercher des fondements épistémiques absolus, l'épistémologie naturalisée étudie les mécanismes causaux qui permettent aux organismes de développer des représentations fiables de leur environnement. Les questions de justification cèdent la place aux questions de fiabilité des processus cognitifs et de leur valeur adaptative dans l'histoire évolutionnaire des espèces. Cette perspective évolutionniste suggère que nos capacités cognitives, ayant été sélectionnées pour leur efficacité dans la navigation environnementale et la survie reproductive, possèdent une présomption de fiabilité qui rend superflue la recherche de justifications externes. Le scepticisme philosophique traditionnel perd ainsi sa pertinence car il repose sur des standards de certitude qui ne correspondent à aucune exigence biologique ou pratique réelle. Cependant, le programme quinien de naturalisation suscite des objections importantes concernant sa capacité à préserver les dimensions normatives de l'épistémologie. Des philosophes comme Hilary Putnam et Jaegwon Kim soulignent que la science empirique ne peut pas à elle seule déterminer quelles croyances nous devons tenir ou quels standards épistémiques nous devons adopter. La transition des questions descriptives aux recommandations normatives requiert des prémisses évaluatives qui ne peuvent être justifiées par la seule observation scientifique. De plus, l'épistémologie naturalisée semble confrontée à un problème de circularité : elle utilise les méthodes et les résultats de la science pour étudier la connaissance scientifique elle-même, présupposant ainsi la fiabilité de ce qu'elle cherche à expliquer. Ces difficultés conduisent à des versions plus modérées de la naturalisation épistémologique qui préservent une place pour l'analyse conceptuelle et la réflexion normative tout en intégrant les apports de la recherche empirique sur la cognition.
Face aux critiques dévastatrices du fondationnalisme traditionnel, plusieurs philosophes entreprennent de développer des versions plus sophistiquées et plus modestes de cette approche épistémologique. Le fondationnalisme modéré, défendu notamment par des philosophes comme William Alston, Alvin Plantinga et Michael Huemer, abandonne les exigences traditionnelles de certitude absolue et d'infaillibilité au profit de conceptions plus fallibilistes de la justification basique. Selon cette approche révisée, les croyances fondamentales ne sont pas incorrigibles mais simplement prima facie justifiées, c'est-à-dire qu'elles possèdent une justification par défaut qui peut être annulée par des considérations contraires suffisamment fortes. Cette modification permet de préserver l'intuition fondationnaliste centrale - l'existence de sources non-inférentielles de justification - tout en évitant les problèmes liés aux exigences de certitude absolue. Le fondationnalisme modéré développe également des conceptions plus larges de ce qui peut compter comme croyance basique. Au lieu de se limiter aux données sensorielles, aux vérités de raison ou aux états introspectifs, les fondationnalistes contemporains incluent dans leur base épistémique des croyances ordinaires comme celles concernant la mémoire, le témoignage d'autrui, ou même certaines croyances morales et esthétiques. Cette expansion du domaine des croyances basiques s'accompagne d'une conception plus libérale des conditions de la justification basique : une croyance peut être fondamentale si elle est produite par des facultés cognitives fonctionnant de manière appropriée dans un environnement pour lequel elles ont été conçues (dans une perspective évolutionniste) ou si elle possède une phénoménologie épistémique particulière (un sentiment de certitude ou d'évidence). Ces développements rapprochent le fondationnalisme modéré du reliabilisme et de l'épistémologie des vertus, créant des synthèses théoriques qui intègrent des insights provenant de différentes traditions épistémologiques. Parallèlement, les développements récents en philosophie de l'esprit et en sciences cognitives offrent de nouvelles ressources pour défendre des positions de type fondationnaliste. Les travaux sur la perception directe et l'intentionnalité suggèrent que nos expériences perceptuelles possèdent un contenu représentationnel immédiat qui peut justifier des croyances sur l'environnement sans médiation inférentielle. De même, les recherches en psychologie développementale et en neurosciences cognitives révèlent l'existence de compétences cognitives innées et de biais attentionnels qui structurent notre rapport au monde dès les premiers stades du développement. Ces données empiriques peuvent être mobilisées pour défendre une forme naturalisée de fondationnalisme qui ancre la justification épistémique dans l'architecture cognitive humaine plutôt que dans l'introspection philosophique. Cette naturalisation du fondationnalisme ouvre de nouvelles perspectives pour résoudre les tensions traditionnelles entre approches empiristes et rationalistes de la justification.
Le développement de l'épistémologie contextualiste, associé notamment aux travaux de Keith DeRose, David Lewis et Stewart Cohen, introduit une nouvelle dimension dans les débats sur la justification épistémique qui relativise partiellement les oppositions traditionnelles entre fondationnalisme et cohérentisme. Selon le contextualisme, les standards de justification et de connaissance ne sont pas fixés de manière absolue mais varient selon les contextes conversationnels et les enjeux pratiques des situations épistémiques. Dans des contextes ordinaires à faibles enjeux, des standards de justification relativement modestes peuvent suffire pour attribuer légitimement la connaissance, tandis que dans des contextes philosophiques ou scientifiques à enjeux élevés, des standards beaucoup plus exigeants deviennent pertinents. Cette variabilité contextuelle des standards épistémiques dissout partiellement les conflits entre différentes théories de la justification en montrant qu'elles peuvent être appropriées dans des contextes différents. Le contextualisme épistémologique s'inspire des développements de la sémantique contextuelle en philosophie du langage, particulièrement les travaux sur les indexicaux et les expressions sensibles au contexte. De même que la vérité d'un énoncé contenant « ici » ou « maintenant » dépend du contexte d'énonciation, la vérité d'attributions de connaissance comme « S sait que p » dépendrait des standards épistémiques pertinents dans le contexte conversationnel. Cette approche permet de préserver nos intuitions épistémiques ordinaires - nous savons effectivement beaucoup de choses dans des contextes normaux - tout en accommodant les doutes sceptiques légitimes dans des contextes philosophiques plus exigeants. Le scepticisme global perd ainsi son caractère paradoxal : il peut être vrai dans certains contextes (typiquement, les contextes philosophiques) sans pour autant menacer la légitimité de nos attributions ordinaires de connaissance. Cependant, le contextualisme soulève des questions importantes concernant la nature des faits épistémiques et la possibilité d'une théorie unifiée de la justification. Si les standards de justification varient de manière radicale selon les contextes, existe-t-il encore des faits objectifs concernant ce qu'une personne sait ou est justifiée à croire ? Cette question divise les contextualistes entre ceux qui défendent un contextualisme sémantique (les attributions de connaissance changent de valeur de vérité selon les contextes) et ceux qui privilégient un contextualisme épistémique (les faits de connaissance eux-mêmes varient selon les contextes). Ces subtilités techniques reflètent des enjeux plus profonds concernant l'objectivité de l'épistémologie et sa relation aux pratiques linguistiques et sociales. Le débat sur le contextualisme révèle ainsi la dimension pragmatique irréductible des questions épistémologiques et la nécessité d'intégrer des considérations sociales et pratiques dans toute théorie complète de la justification.
Fondationnalisme rationaliste classique :
Fondationnalisme empiriste classique :
Fondationnalisme analytique moderne :
Fondationnalisme contemporain modéré :
Critiques Holistiques et Pragmatistes :
Cohérentistes :
Contextualistes et Relativistes :
Épistémologues des Vertus et épistémologues fiabilistes :
Critiques Féministes et Sociales :
Naturalistes Radicaux :