10 Juillet 2025
La philosophie allemande au XXe siècle a été marquée par plusieurs héritages puissants 1°) la phénoménologie, initiée par Edmund Husserl, prolongée par Martin Heidegger, et renouvelée par des penseurs comme Bernhard Waldenfels ou Günter Figal, qui explorent la perception, l’altérité, et l’expérience vécue, 2°) la Théorie critique, développée par l’École de Francfort (Adorno, Horkheimer, Marcuse), et poursuivie par Jürgen Habermas, figure majeure de la philosophie politique et sociale, qui a théorisé l’agir communicationnel, la démocratie délibérative et la modernité réflexive, 3°) l’herméneutique, avec Hans-Georg Gadamer, qui a renouvelé la compréhension du sens, de l’histoire et du dialogue, et dont l’influence se fait encore sentir dans les débats sur l’interprétation et la culture.
Lorraine Daston, historienne et philosophe des sciences, est directrice émérite à l’Institut Max Planck pour l’histoire des sciences à Berlin. Bien qu’américaine, elle est profondément intégrée dans le paysage intellectuel allemand. Elle a travaillé sur les normes scientifiques, la rationalité, et la construction historique des objets de savoir. Son approche interdisciplinaire renouvelle la philosophie des sciences en la rendant sensible à la culture et à l’histoire.
Günter Figal est un phénoménologue et herméneute né en 1949, c'est l’un des héritiers les plus rigoureux de Hans-Georg Gadamer. Il a travaillé sur l’esthétique, la spatialité, et la compréhension de l’œuvre d’art comme expérience philosophique centrée sur l’expérience esthétique comme lieu de vérité. Son œuvre explore la manière dont les objets, les œuvres et les lieux nous parlent, et comment la philosophie peut en rendre compte. Ses contributions notables sont Gegenständlichkeit. Das Hermeneutische und die Philosophie (2006) et Aesthetics as Phenomenology (2010).
Rainer Forst, ⚙️ spécialiste de philosophie politique, de justice, de tolérance et de théorie critique né en 1964, on s'arrêtera quant à lui sur Kontexte der Gerechtigkeit (1994 ; Contexts of Justice, 2002), Toleranz im Konflikt (2003 ; Toleration in Conflict, 2013), Das Recht auf Rechtfertigung (2007), Kritik der Rechtfertigungsverhältnisse (2011). Normativität und Macht (2015). Théoricien de la justice justificatrice, Forst défend une démocratie délibérative et une critique du pouvoir fondée sur la normativité, c'est-à-dire qu'i0000000l développe une théorie de la justice fondée sur la justification, où toute norme doit pouvoir être justifiée de manière réciproque. Il est l’un des penseurs les plus influents de la philosophie politique contemporaine en Allemagne.
Thomas Fuchs, philosophe et psychiatre, est l’un des penseurs les plus importants de la phénoménologie de la santé mentale. Il travaille sur la corporéité, la temporalité, la schizophrénie et la dépression, en articulant philosophie, neurosciences et psychiatrie. Il milite pour une compréhension incarnée et relationnelle de la subjectivité.
Markus Gabriel, né en 1980, figure montante de la philosophie allemande, il défend un réalisme ontologique pluraliste dans des ouvrages comme Pourquoi le monde n’existe pas (2013). Il s’oppose au nihilisme contemporain et milite pour une philosophie accessible, engagée et tournée vers les enjeux écologiques et technologiques.
Volker Gerhardt, philosophie de la politique et de la religion né en 1944, est aactuellement professeur émérite à l’Université Humboldt de Berlin, Volker Gerhardt est un spécialiste de Nietzsche, Kant et de la philosophie politique moderne et de l'éthique pluraliste qui peut en découler in extremis, dès lors qu'elle se débarasse de son naturalisme, ce qui n'est pas le cas dans le pluralisme actuel. Il a publié des ouvrages influents sur la liberté, la responsabilité, et la démocratie, en défendant une vision humaniste et éthique de la modernité comme Immanuel Kant. Vernunft und Leben (2002), Der Sinn des Lebens (2014), Selbstbestimmung. Das Prinzip der Individualität (2021). Gerhardt propose un humanisme moderne qui explore la liberté, la responsabilité et la dignité humaine dans une société pluraliste. Il s’intéresse aussi à la bioéthique et à la place de la religion dans l’espace public. Au passage, une société pluraliste est une société qui reconnaît, accepte et valorise la diversité des opinions, des croyances, des cultures, des identités et des modes de vie. Elle repose sur l’idée que la coexistence pacifique et respectueuse de cette diversité est non seulement possible, mais souhaitable pour la vitalité démocratique et le progrès collectif. « Le pluralisme est une approche qui encourage les sociétés à opérer des changements qui conduisent à la reconnaissance et à l’appartenance de différents peuples et communautés au sein des institutions et des cultures en place. » selon le centre mondiaal du pluralisme.
Jürgen Habermas, ⚙️ né en 1929, est sans doute le philosophe allemand vivant le plus influent, il a consacré sa vie à penser la démocratie, la rationalité, la modernité et la communication. Son œuvre monumentale, notamment Théorie de l’agir communicationnel (1981), reste centrale dans les débats sur la justice, la citoyenneté et l’espace public.
Axel Honneth, né en 1949, héritier de la Théorie critique, il a développé une philosophie de la reconnaissance, où il montre que la justice sociale passe par la reconnaissance mutuelle des individus dans leurs identités, leurs luttes et leurs vulnérabilités. Son ouvrage La lutte pour la reconnaissance (1992) est devenu un classique.
Eva Illouz, sociologue et philosophe culturelle, enseigne à Francfort en Allemagne et en Israël. Elle est connue pour ses travaux sur l’amour, la psychologie, le capitalisme émotionnel et la marchandisation de l’intime. Ses analyses critiques des affects dans les sociétés néolibérales ont une portée philosophique majeure.
Rahel Jaeggi, ⚙️ née en 1967, philosophe politique et sociale, elle travaille sur la critique des formes de vie, l’aliénation, et la normativité. Elle dirige aujourd’hui l’Institut de recherche sociale de Francfort, fondé par Horkheimer, et incarne le renouveau féministe et critique de la pensée allemande.
Andrea Kern est philosophe de la connaissance et philosophe de l’esprit née en 1969 et a écrit notamment Wissen und Erkenntnis (2006) et Sources of Knowledge (2021). Professeure à l’Université de Leipzig, elle s’inscrit dans une tradition néo-kantienne, tout en explorant les conditions normatives de la connaissance et la nature de la justification et en dialoguant avec la philosophie analytique.
Sybille Krämer ♀️ explore les techniques culturelles de la formalisation, la performativité du langage, et les médiations symboliques dans la pensée moderne, née en 1951. Elle est une figure centrale de la philosophie des médias en Allemagne. Spécialiste de philosophie du langage, des médias, et de la rationalité, on appréciera Berechenbare Vernunft. Kalkül und Rationalismus im 17. Jahrhundert (1991), Medium, Bote, Übertragung. Kleine Metaphysik der Medialität (2008), Figuration, Anschauung, Erkenntnis (2016).
Georg Lohmann ⚙️ (1948–2021) est un défenseur d’une conception universaliste et morale des droits humains, il a articulé les idées de démocratie, d’autonomie individuelle et de justification publique dans une perspective post-habermassienne. Il s’inscrit dans la tradition post-habermassienne et s’intéresse à la manière dont les normes morales peuvent être justifiées dans une société pluraliste. Spécialiste de philosophie morale, des droits humains et de philosophie politique, il a également contribué à la réflexion sur la bioéthique et les droits des personnes vulnérables. On retiendra comme Œuvres majeures Indifferenz und Gesellschaft. Eine kritische Auseinandersetzung mit Marx (1991), et ses codirection d'ouvrages Menschenrechte. Ein interdisziplinäres Handbuch (2012, co-dir.), Gelten Menschenrechte universal ? (2008, co-dir.)
Niklas Luhmann (1927–1998), sociologue et philosophe des systèmes, Luhmann a développé une théorie systémique de la société qui a profondément marqué la philosophie sociale allemande. Bien que décédé à la fin du XXe siècle, son influence reste très présente dans les débats contemporains sur la complexité, la communication et la différenciation fonctionnelle des institutions modernes.
Christoph Menke, ⚙️ spécialiste né en 1958 de philosophie politique, d'esthétique, de droit et de théorie critique, on retiendra Die Souveränität der Kunst (1988), Kritik der Rechte (2017), Theorie der Befreiung (2022). Membre de la troisième génération de l’École de Francfort, Il travaille sur la notion de capacité, d’émancipation et sur la critique des normes. Menke propose une critique radicale du droit et des normes, en repensant la liberté comme capacité à se transformer soi-même et critique les formes juridiques de domination au nom d’une émancipation radicale.
Thomas Metzinger, philosophe de l’esprit et des sciences cognitives né en 1958, est l’un des penseurs les plus influents dans le domaine de la philosophie de la conscience. Dans Being No One (2003), il soutient que le "soi" est une construction du cerveau, une sorte de modèle transparent généré par des processus neuronaux. Il milite pour une neurophilosophie rigoureuse, et s’engage aussi dans les débats éthiques sur l’intelligence artificielle et les technologies de l’esprit
Julian Nida-Rümelin, philosophe et homme politique, spécialiste né en 1954 en éthique, rationalité et philosophie politique, est connu pour ses travaux en éthique appliquée, en philosophie politique et en philosophie de la rationalité. Il défend une position qu’il appelle le "humanisme réfléchi", qui cherche à concilier les exigences de la raison avec les valeurs humanistes dans un monde pluraliste. Il a aussi travaillé sur les dilemmes moraux dans les politiques publiques, notamment en bioéthique et en économie. Il s'attache plus récemment à l'humanisme versant digital qu'il forge peu à peu dans Demokratie als Kooperation (1999), Strukturelle Rationalität (2001), Digitaler Humanismus (2018, avec N. Weidenfeld), Die gefährdete Rationalität der Demokratie (2020). Il propose un humanisme réfléchi, une conception non technocratique de la rationalité et une éthique de la responsabilité. Il milite pour une démocratie fondée sur la coopération et la dignité humaine.
Eva von Redecker ♀️ est une écoféministe née en 1982 qui propose une philosophie de la transformation sociale inspirée des mouvements féministes et écologistes, en rupture avec les modèles classiques de révolution. Ses deux grands livres à cet effet sont Praxis und Revolution (2018) et Revolution für das Leben (2020). Dans ce dernier, elle propose une philosophie de la révolution inspirée par les mouvements écologistes et féministes, en rupture avec les modèles classiques de la révolution violente et défend une philosophie de la vie, de la vulnérabilité et de la résistance créative.
Alice Schwarzer ♀️ est la figure la plus emblématique du féminisme allemand contemporain. Journaliste, essayiste et militante née en 1942, elle a fondé en 1977 le magazine EMMA, qui reste aujourd’hui encore la principale revue féministe en langue allemande. Elle s’est illustrée par son combat pour la légalisation de l’avortement (notamment avec l’article choc « Wir haben abgetrieben » en 1971, où 374 femmes, dont Romy Schneider, déclaraient avoir avorté), pour l’égalité professionnelle et la fin de l’obligation pour les femmes mariées de demander l’autorisation de travailler (abolie en 1977), pour la reconnaissance des violences conjugales comme crimes graves (jusqu’en 1997, elles étaient considérées comme délits mineurs). Alice Schwarzer est une figure controversée, parfois critiquée pour ses positions sur l’islam, la prostitution ou les politiques identitaires, mais elle reste une voix incontournable du féminisme allemand.
Lambert Wiesing, phénoménologue né en 1963, est un spécialiste d'esthétique et de théorie de l’image avec pour écrits notables Die Sichtbarkeit des Bildes (1997), Phänomene im Bild (2000), Sehen lassen (2013). Il défend une théorie phénoménologique de l’image, opposée à la réduction sémiotique. Pour lui, les images doivent être comprises dans leur visibilité propre, indépendamment de leur fonction de signe.
On laissera de côté Peter Sloterdijk et sa Critique de la Raison cynique qui plaît tant à Jacques Poulain et à Charles Ramond à Paris 8, rappelant qu'il n'y a pas de discours d'émancipation qui réussisse par la critique, sinon à améliorer la position sociale ce cellui qui les édicte. Celui-ci a enseigné au Collège de France, preuve s'il en est que la philosophie allemande est finie.
Depuis les années 2000, l’Allemagne a vu émerger une politique étrangère féministe, notamment portée par la ministre des Affaires étrangères Annalena Baerbock (Parti des Verts). En mars 2023, le ministère a publié des lignes directrices affirmant que la diplomatie allemande devait se concentrer sur les droits, la représentation et les ressources des femmes et des groupes marginalisés. Cette orientation a suscité des débats intenses, certains dénonçant un "féminisme blanc" ou un usage stratégique du féminisme à des fins géopolitiques.
Il existe un féminisme ♀️ vivant et pluriel en Allemagne, qui s’est développé en plusieurs vagues depuis le XIXe siècle et qui continue aujourd’hui à jouer un rôle important dans le débat public. Le féminisme allemand contemporain est aussi porté par des philosophes, sociologues et théoriciennes comme Eva von Redecker, qui développe une philosophie de la transformation sociale inspirée des mouvements féministes et écologistes (Revolution für das Leben, 2020), Sybille Krämer, qui, bien que centrée sur la philosophie du langage et des médias, a contribué à une critique des structures symboliques de domination et plus largement des collectifs universitaires et militants qui travaillent sur les intersections entre genre, race, classe et postcolonialisme.
Le féminisme ♀️ allemand d’aujourd’hui est traversé par des tensions entre les héritières de la deuxième vague (comme Schwarzer), centrées sur l’égalité juridique et les droits reproductifs ; les féministes de la troisième vague, plus sensibles aux questions d’intersectionnalité, de diversité, de genre fluide et de critique du capitalisme et les féministes décoloniales, qui dénoncent les angles morts du féminisme blanc et appellent à une solidarité transnationale. C'est un féminisme en mutation.