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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE / La philosophie au Nigéria

comme et de sa cosmologie.


Sophie Oluwole (1936–2018) est sans conteste la philosophe qui a le plus profondément exploré et défendu Ifá comme système philosophique. Première femme nigériane à obtenir un doctorat en philosophie, elle a consacré sa carrière à démontrer que la tradition orale yoruba, et en particulier le corpus d’Ifá, constitue une forme de rationalité comparable à celle de la philosophie grecque. Dans son ouvrage Socrates and Orunmila: Two Patrons of Classical Philosophy (2014), elle met en parallèle Socrate et Ọ̀rúnmìlà (le sage mythique et divin associé à Ifá), en montrant que tous deux pratiquent une forme de sagesse fondée sur le dialogue, la recherche de la vérité, et la connaissance de soi. Oluwole insiste sur le fait qu’Ifá n’est pas une superstition, mais un système structuré de pensée, avec ses propres règles logiques, ses principes éthiques et sa vision du monde.

Barry Hallen, philosophe américain ayant longuement enseigné au Nigeria, a coécrit avec J. Olubi Sodipo l’ouvrage Knowledge, Belief and Witchcraft: Analytic Experiments in African Philosophy (1986), dans lequel il analyse les concepts de connaissance et de croyance dans la tradition yoruba, en s’appuyant notamment sur les pratiques d’Ifá. Il y développe une approche analytique de la philosophie africaine, en montrant que les distinctions épistémiques présentes dans les langues africaines (comme le yoruba) sont aussi rigoureuses que celles de la tradition occidentale. Ifá y est présenté comme un système de production de savoir, fondé sur des critères de validation, de cohérence et d’expérience.

Philosophe nigérian, Segun Gbadegesin a travaillé sur l’éthique africaine et la notion de personne dans la pensée yoruba. Dans son ouvrage African Philosophy: Traditional Yoruba Philosophy and Contemporary African Realities (1991), il explore les fondements moraux et métaphysiques d’Ifá, en montrant comment ce système articule la responsabilité individuelle, la justice cosmique et la quête de l’harmonie sociale. Il insiste sur la dimension normative d’Ifá, qui propose une éthique de la prudence, du respect des aînés, et de la réciprocité.

L'Ifá est donc bien plus qu’un système religieux ou cosmologique, c’est une philosophie vivante dotée de sa propre logique et de sa propre éthique, transmise oralement, qui articule cosmologie, éthique, logique et politique. Grâce à des penseurs comme Sophie Oluwole, il est désormais reconnu comme un pilier de la philosophie africaine classique. Ọ̀rúnmìlà est la divinité de la sagesse et de la divination, figure centrale du système Ifá. Les concepts philosophiques issus d’Ifá sont Odù Ifá, Ayanmo, Àṣẹ, Iwa. Odù Ifá est le nom du corpus de 256 signes contenant des récits, proverbes et enseignements moraux. Ayanmo est le destin personnel, que l’individu doit accomplir en harmonie avec l’univers. Àṣẹ est la force vitale ou pouvoir d’agir, principe d’efficacité spirituelle et morale. Iwa est le caractère moral, vertu, comportement juste à la base de l’éthique yoruba. tradition philosophique à part entière.

L'Ifá est un système de sagesse pratique et de divination originaire des peuples yoruba du Nigeria, qui repose sur un corpus oral extrêmement riche, structuré, et transmis par des prêtres appelés babaláwo (littéralement « père des secrets »). Bien plus qu’un simple art divinatoire, Ifá constitue une philosophie de la vie, une éthique, une cosmologie et une méthode de connaissance, fondée sur l’interprétation de signes appelés Odù, qui sont au nombre de 256 et qui contiennent chacun des centaines de versets (èṣè Ifá).
La sagesse pratique d’Ifá se manifeste dans sa capacité à guider les individus dans leurs choix quotidiens, leurs dilemmes moraux, leurs relations sociales et leurs décisions politiques. Contrairement à une sagesse purement spéculative ou théorique, l'Ifá est une sagesse incarnée, qui s’applique à des situations concrètes, en tenant compte du contexte, des intentions, des conséquences et des équilibres spirituels. Elle repose sur une vision du monde dans laquelle les êtres humains, les ancêtres, les divinités (orisha) et les forces naturelles sont en interaction constante, et où chaque action humaine a des répercussions dans l’ordre cosmique. Le prêtre Ifá, ou babaláwo (voir plus bas), utilise des instruments rituels comme la chaîne de divination (Ọ̀pẹ̀lẹ̀) ou les noix sacrées de palmier (Ikin) pour déterminer quel Odù s’applique à la situation du consultant. Chaque Odù contient des récits, des proverbes, des prescriptions morales, des avertissements et des conseils pratiques. Ces textes sont chantés dans une langue poétique et symbolique, et leur interprétation exige une connaissance approfondie de la culture, de la langue yoruba, et des principes éthiques d’Ifá. Le but n’est pas seulement de prédire l’avenir, mais d’éclairer le présent, de restaurer l’harmonie, et de permettre à l’individu de vivre en accord avec son destin (ayanmo). Ifá est donc une philosophie de la responsabilité, de l’équilibre et de la transformation. Elle enseigne que la sagesse ne consiste pas à fuir les épreuves, mais à les comprendre, à les affronter avec lucidité, et à agir avec discernement. Elle valorise la patience, la prudence, la parole mesurée, le respect des anciens, et la recherche de l’harmonie collective.

Un Babaláwo (ou Babaaláwo, littéralement « père des secrets » en langue yoruba) est un prêtre de haut rang dans la tradition religieuse et philosophique d’Ifá, système de divination et de sagesse originaire des Yoruba d’Afrique de l’Ouest, principalement du Nigeria. Il est le gardien, interprète et transmetteur du savoir sacré d’Ifá, qui repose sur un corpus oral complexe appelé Odù Ifá, composé de 256 signes contenant des récits, des maximes morales, des prescriptions rituelles et des principes éthiques. Devenir Babaláwo exige une formation longue et rigoureuse, bref, une initiation rituelle auprès d'un maître souvent sur plusieurs années et inclue la maîtrise des 256 Odù Ifá, chacun contenant des centaines de versets (èṣè Ifá), la connaissance des plantes médicinales, des rituels, des chants et des sacrifices, la capacité à interpréter les signes divinatoires à l’aide d’outils comme la chaîne Ọ̀pẹ̀lẹ̀ ou les noix sacrées Ikin sur le plateau Òpón Ifá. Le Babaláwo est donc bien plus qu’un devin, son rôle est d'être à la fois philosophe, thérapeute, conseiller spirituel, historien oral et médiateur entre le monde visible et invisible. Il est considéré comme le représentant terrestre de Ọ̀rúnmìlà, l’orisha (divinité) de la sagesse et de la divination, qui aurait reçu la connaissance d’Ifá du dieu suprême Olódùmarè. Le Babaláwo consulte Ifá pour aider les individus à comprendre leur destin (ayanmo), à résoudre des conflits, à guérir des maladies spirituelles ou sociales, et à prendre des décisions importantes. Le Babaláwo est aussi un gardien de la mémoire collective, un conservateur de la langue yoruba, et un acteur central dans la vie communautaire. Il intervient dans les rites de passage (naissance, mariage, funérailles), dans les affaires politiques traditionnelles, et dans la résolution des conflits sociaux. Dans la diaspora africaine (Cuba, Brésil, Caraïbes), le rôle du Babaláwo a été préservé et adapté dans des traditions comme la Santería ou le Candomblé.

Le corpus d’Ifá est composé de 256 Odù, répartis comme suit :
- 16 Odù majeurs (Odù Méjì), considérés comme les piliers de la sagesse d’Ifá.
- 240 Odù mineurs, obtenus par combinaison mathématique des 16 majeurs (16 × 16 = 256).
Chaque Odù est représenté par un motif binaire (fait de traits ou de points) obtenu lors de la séance de divination, à l’aide d’objets rituels comme la chaîne Ọ̀pẹ̀lẹ̀ ou les noix sacrées Ikin. Ces signes sont ensuite interprétés à partir d’un vaste corpus oral, transmis de génération en génération.

Chaque Odù contient des versets poétiques appelés èṣè Ifá, souvent chantés ou récités en langue yoruba,
des récits mythologiques mettant en scène des divinités (orisha), des ancêtres ou des figures humaines, des prescriptions rituelles (sacrifices, offrandes, comportements à adopter ou à éviter, des prophéties ou avertissements sur les conséquences d’un choix ou d’un comportement, des enseignements moraux sur la justice, la patience, la prudence, etc. 

Les 16 Odù majeurs de l’Ifá, appelés Odù Méjì, sont les piliers fondamentaux du système divinatoire et philosophique yoruba. Chacun d’eux représente un archétype cosmique, un principe de sagesse, et une matrice de récits, de maximes et de prescriptions éthiques. Ces 16 signes sont considérés comme les prophètes primordiaux ou les principes originels révélés à Ọ̀rúnmìlà, le sage divin d’Ifá, pour guider l’humanité. Voici la liste des 16 Odù majeurs :

- Èjì Ogbe – Symbole de la lumière, de la clarté, de la prospérité et de l’alignement avec le destin. Il représente la bénédiction originelle et la force de la création.
- Òyèkú Méjì – Associé à la transformation, à la mort (comme passage), à la fin des cycles et à la purification.
- Ìwòrì Méjì – Porteur de la réflexion intérieure, de la révélation et de la capacité à discerner les véritables possibilités.
- Òdí Méjì – Représente la fécondité, la gestation, la protection et le pouvoir de sceller les intentions dans la réalité.
- Ìròsùn Méjì – Lié à la mémoire, à la tradition, à la stabilité et à la protection de la tête (orí), siège de la conscience.
- Òwónrín Méjì – Évoque le changement, la créativité, l’instabilité féconde et la capacité à transformer les épreuves en opportunités.
- Òbàrà Méjì – Symbole de la communication, de l’éloquence, de la diplomatie et de la capacité à influencer par la parole.
- Òkànràn Méjì – Représente l’énergie, la passion, mais aussi les conflits et la nécessité de canaliser les forces intérieures.
- Ògúndá Méjì – Associé à la force, au courage, à la guerre, mais aussi à la discipline et à la maîtrise de soi.
- Òsá Méjì – Porteur de mystère, de transformation profonde, de révélation spirituelle et de justice karmique.
- Ìká Méjì – Évoque les tensions, les épreuves, les défis à surmonter, mais aussi la résilience et la stratégie.
- Òtúrá Méjì – Symbole de la sagesse, de la patience, de la méditation et de la capacité à voir au-delà des apparences.
- Ìrètè Méjì – Représente la prospérité, la stabilité matérielle, mais aussi les responsabilités qui en découlent.
- Òsè Méjì – Associé à la purification, à la beauté, à l’harmonie et à la recherche de l’équilibre.
- Òfún Méjì – Symbole de la plénitude, de la vérité, de la lumière divine et de l’accomplissement spirituel.
- Òbè Méjì – Parfois mentionné comme variante ou complément dans certaines lignées, mais les 15 précédents sont les plus universellement reconnus.

Chaque Odù est une porte d’entrée vers un univers de récits, de principes moraux et de prescriptions rituelles, et leur combinaison (16 × 16) donne naissance aux 256 signes du corpus complet de l’Ifá. Ce sont des principes cosmiques, des archétypes philosophiques, et des forces structurantes de l’univers dans la pensée yoruba. Chacun d’eux incarne une manière d’être, une dynamique existentielle, une orientation éthique et une configuration du destin (ayanmo). On peut donc dire qu’ils fonctionnent comme des principes premiers, chacun étant compris comme un principe cosmique et éthique structurant la réalité et guidant l’action humaine Prenons quelques exemples pour illustrer cela :

- Èjì Ogbe, souvent considéré comme le premier Odù, représente le principe de la lumière, de la clarté, de la création harmonieuse. Il incarne la force de l’ordre cosmique, la transparence morale, la bénédiction originelle. C’est un principe d’alignement avec le destin et de confiance dans la vérité.
- Òyèkú Méjì, à l’inverse, est associé à l’obscurité, à la mort (non comme fin, mais comme passage), à la transformation. Il représente le principe de dissolution, de retour à l’origine, de silence fertile. Il enseigne que toute chose doit mourir pour renaître, et que la sagesse vient de l’acceptation du cycle.
- Òwónrín Méjì est le principe du changement, de l’instabilité créatrice, de la métamorphose. Il incarne la dialectique du chaos et de l’innovation, la capacité à transformer les crises en opportunités.
- Ògúndá Méjì est le principe de la force, de la volonté, de la conquête, mais aussi de la discipline. Il enseigne que la puissance brute doit être maîtrisée par la sagesse pour produire la justice.
- Ìwòrì Méjì représente le principe de l’introspection et de la révélation. Ce signe enseigne que la connaissance véritable vient de l’intérieur. Il invite à la prudence, à l’écoute du silence, et à la méditation avant toute action. Il est associé à la sagesse cachée, à la patience et à la capacité de discerner les vérités profondes derrière les apparences.
- Òdí Méjì est le principe de la gestation et de la fondation. Symbole de la matrice, de la fécondité et de la stabilité, Òdí Méjì représente les forces souterraines qui soutiennent la vie. Il enseigne que toute transformation durable commence par un enracinement profond. Il est lié à la patience, à la construction lente, et à la protection des commencements.
- Ìròsùn Méjì représente le principe de la mémoire et de la transmission. Ce signe valorise la tradition, la mémoire ancestrale et la continuité. Il enseigne que l’oubli est une forme de mort, et que la sagesse se transmet par la parole, le rituel et l’exemple. Il est aussi associé à la protection spirituelle et à la guidance des ancêtres.
- Òbàrà Méjì représente le principe de la parole et de l’influence. Òbàrà est le signe de l’éloquence, de la diplomatie et de la puissance de la parole. Il enseigne que la parole peut guérir ou blesser, unir ou diviser. Il valorise la communication juste, la vérité exprimée avec tact, et la capacité à convaincre sans dominer.
- Òkànràn Méjì représente le principe de l’énergie et du conflit. Ce signe incarne la passion, la colère, la confrontation, mais aussi la capacité à transformer l’agressivité en courage. Il enseigne que les conflits sont inévitables, mais qu’ils doivent être affrontés avec discernement et non avec impulsivité.
- Òsá Méjì est le principe de la transformation spirituelle. Òsá est le signe du mystère, de la révélation soudaine, de la justice divine. Il enseigne que la vérité finit toujours par émerger, que les secrets doivent être révélés au bon moment, et que la transformation intérieure est le fruit d’un travail profond.
- Ìká Méjì représente le principe de la tension et de la stratégie. Ce signe évoque les épreuves, les pièges, les tensions sociales. Il enseigne la prudence, la ruse positive, et la nécessité de ne pas se précipiter. Il valorise la stratégie, la résilience et la capacité à naviguer dans des environnements hostiles.
- Òtúrá Méjì représente le principe de la sagesse contemplative. Òtúrá est le signe de la réflexion, de la vision à long terme, de la lucidité. Il enseigne que la sagesse vient avec le temps, que l’on ne doit pas juger trop vite, et que la vérité se révèle à ceux qui savent attendre et observer.
- Ìrètè Méjì représente le principe de la prospérité et de la responsabilité. Ce signe est associé à la richesse, à la réussite matérielle, mais aussi à l’éthique de la redistribution. Il enseigne que la prospérité n’a de sens que si elle est partagée, et que l’abondance implique des devoirs envers la communauté.
- Òsè Méjì représente le principe de la purification et de l’équilibre
Òsè est le signe de la beauté, de l’harmonie, de la guérison. Il enseigne que l’équilibre intérieur est la condition de la paix extérieure, et que la purification — physique, morale, spirituelle — est nécessaire pour avancer.
- Òfún Méjì représente le principe de la complétude, de la vérité comme complétude
Ce signe représente la lumière, la clarté, la vérité ultime. Il enseigne que la vérité est libératrice, mais qu’elle exige du courage. Il est aussi le signe de l’accomplissement spirituel, de la sagesse mûre, et de la paix intérieure.
- Òtúrúpọ̀n Méjì représente le principe de la complexité 
Moins souvent cité dans les listes classiques, ce signe est parfois inclus comme complément. Il enseigne que la réalité est faite de contradictions, de tensions, et que la sagesse consiste à embrasser la complexité sans chercher à la simplifier à outrance.

Ces 16 Odù majeurs forment ensemble une cosmologie philosophique complète, où chaque principe éclaire une facette de l’existence humaine. Ils ne sont pas des dogmes, mais des outils de discernement, des miroirs de l’âme, et des guides pour l’action juste.
 

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