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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE INSULAIRE / La pensée philosophique guadeloupéenne

Louis Delgrès (1766-1802)

Louis Delgrès (1766-1802)

La pensée philosophique guadeloupéenne

 

Bien que partageant les courants martiniquais (Négritude, Créolité), la Guadeloupe a une pensée davantage marquée par :

  • La résistance : Le mouvement LKP (Liyannaj Kont Pwofitasyon lors de la grève générale de 2009), bien que social, incarne une philosophie de résistance économique et culturelle contre l’exploitation néocoloniale du fait que les produits sont importés depuis la métropole pour respecter les normes en usage et coûtent le double du prix métropolitain.
  • L'identité Gwo Ka : Une philosophie populaire liée à la musique (le tambour Ka), symbolisant la résistance à l'esclavage, l'indépendance d'esprit et la connexion à la terre.
  • Le féminisme caribéen (Gerty Archimède, Maryse Condé) : Une pensée qui interroge la place de la femme dans une société post-coloniale et matrifocale.
  • La pensée anticoloniale de Cyril Serva (1950-2001), philosophe guadeloupéen qui a développé une réflexion sur l'identité guadeloupéenne et la décolonisation ; ses travaux explorent les liens entre les événements de 1802 (révolte contre le rétablissement de l'esclavage) et la quête identitaire contemporaine à travers une philosophie engagée pour l'autonomie : "La Guadeloupe doit être le fait des Guadeloupéens eux-mêmes"
  • La matrifocalité guadoulepéenne.

La Guadeloupe constitue un laboratoire intellectuel et philosophique particulièrement riche au sein de l'espace caribéen francophone, marqué par une trajectoire historique singulière de résistance anti-esclavagiste, de révolte contre le rétablissement colonial, de luttes pour l'égalité et pour l'autonomie politique et culturelle. Contrairement à une vision souvent uniformisante de la pensée caribéenne francophone, la Guadeloupe a développé des courants philosophiques distincts et souvent critiques des grandes traditions identitaires venues de la Martinique ou du contexte africain diasporique, privilégiant au contraire une réflexion anchorée dans les réalités matérielles de l'exploitation économique contemporaine, dans la persistance des formes néocoloniales de domination, et dans une philosophie populaire enracinée dans les pratiques culturelles et musicales du peuple guadeloupéen. Cette philosophie guadeloupéenne se caractérise par l'articulation entre une critique rigoureuse des illusions libératrices promises par les grands mouvements littéraires et idéologiques transnationaux—tels que la Négritude ou la Créolité—et une engagement pratique envers la construction d'une véritable autonomie politique et économique. De la révolte de Louis Delgrès en 1802 contre le rétablissement de l'esclavage par Bonaparte, à travers les mobilisations sociales du vingtième siècle et les grèves générales contemporaines organisées par le collectif LKP, la pensée guadeloupéenne s'est caractérisée par une orientation vers l'action, vers l'engagement concret, et vers la transformation matérielle des conditions d'existence du peuple guadeloupéen.

Le contexte historique de la pensée guadeloupéenne

De la résistance anti-esclavagiste à la départementalisation

Pour comprendre la spécificité de la pensée philosophique guadeloupéenne, il est important de situer cette pensée dans le contexte historique particulier qui a marqué l'île de Guadeloupe, un contexte radicalement différent de celui de la Martinique ou d'autres territoires caribéens francophones. En 1794, lors de la Révolution française, l'abolition de l'esclavage a été votée par la Convention nationale, et cette abolition a trouvé un champion extraordinaire en la personne de Victor Hugues, commissaire envoyé par la France révolutionnaire pour libérer les territoires coloniaux des mains des Britanniques occupants. Victor Hugues, en débarquant à Gosier en Guadeloupe, non seulement a combattu les forces d'occupation britanniques mais a également mis en place un régime révolutionnaire radical, établissant les tribunaux révolutionnaires et guillotinant ou expulsant les planteurs békés qui s'opposaient à l'abolition de l'esclavage et à la révolution sociale. À la différence de la Martinique, qui est restée sous contrôle britannique pendant cette période et a donc conservé ses structures esclavagistes et sa classe plantocratique de békés, la Guadeloupe a joui d'une période relative d'autonomie et de transformation sociale entre 1794 et 1802, moment au cours duquel les anciennes structures esclavagistes furent largement démantelées.

Cependant, cette période d'autonomie et de liberté fut abruptement interrompue par le retour au pouvoir de Napoléon Bonaparte et sa décision de rétablir l'ordre colonial et l'esclavage dans les colonies françaises. Le 20 mai 1802, par la loi du 30 Floréal an X, Bonaparte a acté le maintien de l'esclavage dans les colonies restituées à la France par les Britanniques, y compris la Guadeloupe. Cette décision provoqua en Guadeloupe une révolte armée emblématique, dirigée par Louis Delgrès, officier républicain noir et mulâtre qui avait participé à la libération de l'île sous Victor Hugues et qui refusa catégoriquement de se rendre aux forces expéditionnaires envoyées par Bonaparte pour rétablir l'ordre colonial. Le 10 mai 1802, Delgrès publia une proclamation retentissante adressée à l'univers entier, intitulée « À l'univers entier. Le dernier cri de l'innocence et du désespoir », dans laquelle il déclara son engagement envers la liberté et son refus de la servitude. Plutôt que de se rendre aux troupes du général Richepance, Delgrès et ses environ trois cents hommes, retranchés à Matouba dans l'habitation d'Anglemont, firent sauter leur refuge le 28 mai 1802, choisissant la mort collective plutôt que la capitulation.

Cet événement de 1802 représente un moment fondateur de la conscience philosophique et politique guadeloupéenne, inscrivant dans la mémoire collective de l'île une vision de la liberté comme non-négociable, de la résistance comme principe éthique, et de la dignité humaine comme supérieure à la survie physique. La devise proclamée par Louis Delgrès (« vivre libre ou mourir ») est devenue un principe directeur de la pensée guadeloupéenne, réapparaissant régulièrement dans les mobilisations politiques et culturelles de l'île. Contrairement à une vision de l'histoire comme simple succession d'événements, cet événement a acquis dans la conscience guadeloupéenne une valeur mythopéique, devenant un point de référence constant pour les penseurs et militants ultérieurs. La signification de 1802 réside non seulement dans l'acte de résistance à la réenslavement, mais dans ce qu'il représente concernant l'affirmation de la dignité humaine face à la violence étatique, concernant l'engagement envers la liberté même au-delà de la survie, et concernant la capacité des peuples opprimés à exercer leur volonté politique.

Cette trajectoire historique a marqué la pensée guadeloupéenne, distinguant celle-ci des traditions intellectuelles venues d'autres espaces. Tandis que la Martinique, demeurée sous contrôle britannique esclavagiste jusqu'en 1815, a conservé sa structure plantocratique de békés et a développé une pensée davantage orientée vers la critique culturelle et littéraire du colonialisme français (comme en témoigne l'émergence ultérieure d'Aimé Césaire et du mouvement de la Négritude), la Guadeloupe a expérimenté une rupture radicale dans ses structures sociales et a été confrontée à une répression impériale directe et violente. Cette distinction est importante pour comprendre pourquoi la pensée guadeloupéenne, bien que partageant avec la Martinique et la Réunion certains éléments des courants transnationaux comme la Négritude et la Créolité, a conservé une critique singulière de ces mouvements et a développé une orientation philosophique plus ancrée dans les réalités matérielles d'exploitation économique.

La Négritude en Guadeloupe : appropriation, adaptation et critique

Le mouvement de la Négritude, amené par Aimé Césaire de la Martinique, Léopold Sédar Senghor du Sénégal, et Léon-Gontran Damas de la Guyane française, représente l'une des grandes traditions intellectuelles du monde noir francophone du vingtième siècle, constituant une réaction majeure contre l'oppression culturelle et raciale du système colonial français. Le concept de Négritude, forgé par Aimé Césaire en réaction à l'oppression culturelle du système colonial français, visait à rejeter le projet français d'assimilation culturelle et à promouvoir l'Afrique et sa culture, dévalorisées par le racisme issu de l'idéologie colonialiste. La Négritude s'est présentée comme une restauration de la « dimension africaine » pour les peuples noirs de la diaspora, cherchant à réhabiliter l'héritage africain face à la dénégration systématique de ce dernier dans le discours colonial français.

Bien qu'elle ait exercé une influence significative sur les intellectuels guadeloupéens du milieu du vingtième siècle, la Négritude a rencontré des critiques de la part de penseurs guadeloupéens, critiques qui ont articulé une vision différente des priorités politiques et culturelles de l'île. Ces critiques, formulées notamment par le professeur de philosophie guadeloupéen Jacky Dahomay et d'autres intellectuels critiques, ont pointé vers trois insuffisances flagrantes de l'orientation négritudiste. Premièrement, la Négritude, concentrée sur la réhabilitation de l'héritage africain et sur la lutte contre le racisme au niveau idéologique et culturel, n'a pas proposé d'analyse systématique de l'économie politique de l'exploitation coloniale, ni une vision claire concernant la libération matérielle des peuples caribéens des structures de domination économique. En hypertrophiant l'origine africaine et en cherchant à réhabiliter l'héritage africain comme fondement de l'identité antillaise, la Négritude a tendu à négliger les réalités plurielles de la composition démographique et culturelle des sociétés antillaises, notamment les apports indiens, asiatiques et créoles qui ont formé les sociétés caribéennes. Enfin, la Négritude, selon ses critiques guadeloupéens, a échoué à proposer une pédagogie du beau, une vision esthétique authentique de la vie créole dans sa complexité et sa beauté intrinsèque, restant au contraire enferrée dans une logique de négation et de rectification face à l'oppression raciale.

La réception critique de la Négritude en Guadeloupe révèle une orientation philosophique distincte, une insistance sur le fait que la libération des peuples caribéens doit dépasser la critique culturelle et idéologique pour s'engager directement avec les réalités matérielles d'exploitation et de dépendance économique. Les penseurs guadeloupéens critiques de la Négritude ne rejetaient pas l'importance de la réhabilitation de l'héritage africain ou de la lutte contre le racisme, mais argumentaient que ces enjeux devaient être articulés au sein d'une vision plus large concernant l'émancipation économique, l'autonomie politique et la transformation des structures matérielles de la dépendance. Cette critique a jeté les bases pour un mouvement intellectuel guadeloupéen plus ancré dans les réalités matérielles, les luttes sociales, et les conditions concrètes de la vie quotidienne du peuple guadeloupéen.

La Créolité en Guadeloupe : appropriation, critique et résistance

Si la Négritude, originaire de la Martinique, a connu une réception critique en Guadeloupe, le mouvement de la Créolité, également d'origine martiniquaise, a rencontré une réception encore plus complexe et problématique au sein de l'île de la Guadeloupe. Publié en 1989, l'Éloge de la Créolité, manifeste collectif rédigé par les écrivains martiniquais Jean Bernabé, Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant, s'est présenté comme un dépassement des limites du mouvement de la Négritude, proposant une nouvelle identité antillaise basée sur le couple problématique langue/culture créole et sur la réalité du métissage. Le texte s'ouvrait par une affirmation provocatrice et radicale : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles »1 2, suggestion que l'identité antillaise constituait une réalité authentique, autonome, distincte de toute allégeance envers les civilisations africaines, européennes ou asiatiques qui avaient historiquement façonné le monde antillais.

L'Éloge de la Créolité proposait une vision synthétique de la créolisation comme processus historique de formation des sociétés créoles résultant de la mise en contact de plusieurs cultures dans le contexte spécifique des Amériques. Selon la conception glissantienne de la créolisation, articulée par le penseur martiniquais Édouard Glissant, ce processus n'était pas simplement un métissage ou une fusion syncrétique de cultures, mais plutôt un phénomène complexe impliquant « l'imprévisibilité », la production de formes culturelles et linguistiques entièrement inédites, et la création de ce qu'on pourrait appeler des « microclimats culturels » absolument inattendus. La créolisation, dans cette conception, supposait que les éléments culturels mis en présence soient « équivalents en valeur », c'est-à-dire qu'il n'y ait pas de hiérarchisation ou de dégradation de certains éléments par rapport à d'autres. Cependant, dans l'histoire réelle des Amériques et de la Caraïbe, caractérisée par l'esclavage et la domination coloniale, une telle égalité des valeurs n'avait jamais existé, résultant en ce que Glissant appelait une créolisation « bâtarde et injuste », marquée par l'infériorisation systématique de l'héritage africain.

Le manifeste de la Créolité, bien qu'il se présente comme une réaction au sein du champ intellectuel antillais, a rencontré une opposition vigoureuse de la part d'une figure majeure du féminisme et de la critique littéraire caribéenne, la romancière guadeloupéenne Maryse Condé. Condé, bien que respectée en tant qu'écrivaine antillaise et figure de proue de l'intellectualisme caribéen, a refusé de s'identifier au projet créolitaire, critiquant ce dernier pour son caractère éminemment masculin, prescriptif et excluant. La critique de Condé pointait vers le fait que l'« Éloge de la Créolité », tout en proposant une nouvelle identité inclusive basée sur le métissage et l'hybridité créole, néanmoins reproduisait une structure masculinist dans la définition de cette identité, marginalisant et effaçant les voix et les expériences des femmes antillaises. De plus, Condé argumentait que la Créolité, en cherchant à affirmer une identité créole prescriptive et essentialisée, perdait de vue la complexité, la contradictoriness et l'hétérogénéité des expériences et des identités dans les sociétés caribéennes réelles, imposant une certaine définition de l'authenticité créole qui était elle-même une construction littéraire et philosophique plutôt qu'une réalité vécue.

La position de Condé révèle une orientation philosophique guadeloupéenne distincte, caractérisée par une méfiance envers les grands systèmes idéologiques, les manifestes collectifs, et les définitions essentialisées de l'identité, au profit d'une attention minutieuse envers les contradictions, les tensions, et la pluralité des expériences et des subjectivités dans le contexte caribéen. Cette orientation philosophique s'enracine, parmi d'autres sources, dans les luttes historiques des femmes antillaises contre l'oppression multiple (l'oppression coloniale, l'oppression raciale et l'oppression patriarcale) qui ont produit une conscience critique de la manière dont les grands mouvements politiques et idéologiques ont souvent reproduit au sein de leurs structures les mêmes rapports de domination qu'ils prétendaient combattre.

Le Gwo Ka : philosophie populaire, résistante et identitaire

Au-delà des grands mouvements littéraires et philosophiques venus de l'intelligensia urbaine et francophone, la Guadeloupe s'est caractérisée par une riche tradition de philosophie populaire enracinée dans les pratiques culturelles et musicales du peuple guadeloupéen. Le Gwo Ka, un genre musical de la Guadeloupe pratiqué depuis l'époque de l'esclavage et caractérisé par l'utilisation de tambours appelés « ka »3, constitue bien plus qu'un simple genre musical, représentant plutôt une philosophie de vie, un système de valeurs, et un répertoire de tactiques de résistance transmis à travers des générations de Guadeloupéens. Le Gwo Ka est né durant la période de l'esclavage comme expression et perpétuation de la musique africaine par les esclaves des anciennes plantations, avec l'étymologie du mot « Gwo Ka » provenant de la déformation créole du terme français « gros-quart », référant aux tonneaux à partir desquels les esclaves confectionnaient leurs instruments de percussion. Pour les esclaves de la Guadeloupe, malgré les interdictions explicites du Code Noir qui prohibait les rassemblements et les pratiques culturelles des esclaves, la musique constituait un moyen de fuite, d'évasion et de communication, au même titre que la langue créole guadeloupéenne. Le Gwo Ka représentait un espace de liberté culturelle dans les conditions de l'asservissement total, un lieu où les esclaves pouvaient affirmer leur humanité, leur créativité et leur volonté face aux structures déshumanisantes de l'esclavage. Cette fonction du Gwo Ka de servir de moyen de communication clandestine et de résistance culturelle a persisté après l'abolition de l'esclavage en 1848, le Gwo Ka devenant un élément central des mobilisations sociales et politiques guadeloupéennes au cours des deux derniers siècles. La philosophie du Gwo Ka, telle qu'exprimée à travers sa pratique et sa transmission, s'articule autour de plusieurs principes de base.

1°) le Gwo Ka symbolise une philosophie de vie généreuse, essentiellement enracinée dans la communauté et la valorisation de la contribution collective. La pratique du Gwo Ka, notamment dans sa forme traditionnelle des « swaré léwoz », soirées musicales organisées principalement par et pour les travailleurs agricoles des domaines sucriers, implique une participation démocratique où chaque individu a un rôle à jouer, même si ce rôle évolue au cours de la soirée. Les participants et le public forment un cercle dans lequel les danseurs et le soliste entrent à tour de rôle, en faisant face aux tambours, le public frappant des mains et chantant le refrain imposé par le soliste. Cette structure circulaire et participative du Gwo Ka encode une vision philosophique de la vie sociale caractérisée par l'inclusion, par l'interdépendance, et par la valorisation des talents et des contributions individuels dans le contexte d'un projet collectif.

2°) le Gwo Ka représente une philosophie festive et affirmatrice de la vie, dans laquelle même les thèmes les plus sombres ou les plus douloureux sont exprimés dans le contexte d'une célébration collective et d'une affirmation de la dignité humaine. Cette orientation philosophique du Gwo Ka témoigne d'une capacité particulière à transformer le traumatisme et la douleur en occasion de rassemblement et de renouvellement collectif. En cela, le Gwo Ka constitue une philosophie de la résilience, non pas une résilience passive ou fataliste, mais plutôt une résilience active et créative, transformant les conditions d'oppression en occasions de création artistique et de refondation communautaire.

3°) le Gwo Ka a historiquement servi de langage politique et protestataire, particulièrement dans les contextes de mobilisation sociale et politique. Bien que le Gwo Ka ait longtemps été considéré avec mépris par les structures coloniales et postcoloniales, en raison de son association avec les esclaves et les paysans pauvres noirs, il a connu une revitalisation à partir des années 1960 et 1970, grâce aux mouvements nationalistes qui ont cherché à récupérer et à valoriser la culture guadeloupéenne. Cette revitalisation a culminé dans l'inscription du Gwo Ka au patrimoine culturel immatériel de l'humanité par l'UNESCO en 2014. Le rôle politique le plus éminent du Gwo Ka dans la Guadeloupe contemporaine est devenu flagrant durant la grande grève générale de 2009 organisée par le collectif LKP4, moment au cours duquel le Gwo Ka a servi comme langage de mobilisation, de rassemblement et d'expression du combat pour la justice économique et sociale.

Le Liyannaj Kont Pwofitasyon (LKP) : philosophie de la résistance économique au néocolonialisme

Le collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon, littéralement « Collectif contre l'exploitation outrancière » 4 ou abrégé en LKP, représente l'une des plus importantes mobilisations sociales et politiques de la Guadeloupe contemporaine, incarnant une philosophie de résistance profondément enracinée dans les réalités matérielles d'exploitation économique et de dépendance que l'île subit sous le système néocolonial français. Le LKP, regroupant une cinquantaine d'organisations syndicales, associatives, politiques et culturelles de la Guadeloupe, a été créé à la suite des premiers mouvements de décembre 2008 concernant le prix de l'essence en Guadeloupe, moment au cours duquel une montée en puissance de la conscience populaire concernant la vie chère, les prix exorbitants des produits de base, et l'exploitation systématique par les monopoles commerciaux locaux et français a abouti à une grève générale extraordinaire.

La grève générale de 2009, qui s'est déroulée du 20 janvier au 4 mars 2009 et a pratiquement paralysé l'ensemble de l'économie guadeloupéenne durant quarante-quatre jours, s'est enracinée dans une critique fondamentale de la condition économique de la Guadeloupe en tant que territoire surexploité au sein du système français et du capitalisme global. Cette critique s'articule autour de plusieurs éléments clés. Premièrement, la Guadeloupe, depuis les années 1950, présente une balance commerciale structurellement déficitaire, s'élevant à 3,6 milliards d'euros en 2024, ce qui signifie que l'île importe considérablement plus qu'elle n'exporte, créant une dépendance systématique envers les importations et les transferts publics de l'État français et de l'Union européenne. Cette situation n'a pas toujours été le cas, en 1790 la Guadeloupe exportait, en valeur, trois fois plus qu'elle n'importait, révélant une transformation radicale des structures économiques de l'île résultant du déclin de l'économie sucrière, de l'absence de diversification économique significative, et de l'intégration forcée dans l'économie française et les structures du commerce mondial.

Ensuite, la Guadeloupe est caractérisée par une dépendance alimentaire et énergétique massive, avec soixante-dix-sept pour cent des denrées alimentaires, des boissons et des produits à base de tabac provenant de l'extérieur, pour l'essentiel de la métropole française. Cette situation résulte d'une politique systématique de désindustrialisation et de destruction des capacités productives locales, au profit d'une économie de service et d'une intégration forcée aux marchés français et mondiaux. Les approvisionnements métropolitains qui dominent l'économie guadeloupéenne, combinés aux coûts de transport internationaux, aux marges commerciales excessives et aux monopoles commerciaux, aboutissent à des prix deux fois supérieurs à ceux pratiqués en métropole pour des produits identiques. Cette structure économique encode une forme subtile mais systématique de domination économique, dans laquelle la Guadeloupe demeure une colonie économique de la France, consommant des produits français à des prix artificiellement gonflés, tandis que les profits et les valeurs ajoutées s'échappent du territoire vers la métropole et les grands monopoles commerciaux.

Par ailleurs, le LKP a articulé une critique systématique des monopoles commerciaux, en particulier du groupe GBH et de la compagnie CMA-CGM, qui contrôlent respectivement les importations de produits de base et le transport maritime des marchandises vers la Guadeloupe. Ces monopoles imposent des tarifs excessifs et des marges commerciales consubstantielles, résultant en ce que le rapport du LKP a caractérisé comme une « pwofitasyon » ou surexploitation systématique des consommateurs guadeloupéens. Le passage à l'approvisionnement en carburant via la SARA (Société auxiliaire de raffinage antillais), par exemple, aurait résulté en une augmentation estimée de vingt-cinq virgule six centimes d'euros par litre pour le SP95 et de vingt virgule six centimes d'euros par litre pour le gazole, soit près de vingt pour cent d'augmentation. De plus, les enquêtes menées sur les pratiques de la SARA ont révélé que la compagnie achetait de l'essence toute raffinée dans la région des Caraïbes, la stockait à Sainte-Lucie, et la revendait au prix fort aux Antilles, tout en utilisant des faux bordereaux pour tromper les autorités fiscales européennes.

La philosophie politique du LKP, articulée à travers le contexte de la grève générale de 2009, s'enracine dans une critique marxiste classique des structures d'exploitation capitaliste, combinée avec une analyse postcoloniale des rapports de dépendance et de domination qui caractérisent la position de la Guadeloupe dans le système français et global. Le collectif a articulé cent quarante-six revendications distribuées en dix domaines distincts, couvrant le niveau et les conditions de vie, l'éducation, la formation professionnelle, l'emploi, les droits syndicaux et les libertés syndicales, les services publics, la production agricole et la pêche, l'aménagement du territoire et les infrastructures, la culture, et l'arrêt de la surexploitation. Parmi ces revendications, les plus importantes ont inclus un relèvement immédiat et conséquent d'au moins deux cents euros des bas salaires, des retraites et des minima sociaux; une taxation équitable des produits locaux; la suppression de la taxation excessive des carburants; et la transparence complète dans la fixation des prix de l'eau, des transports, du carburant, des loyers, du gaz, de l'électricité et des télécommunications.

Ce qui distingue le LKP des autres mouvements sociaux est son ancrage dans une vision globale de transformation structurelle, plutôt que simplement dans des revendications ponctuelles de salaires ou de conditions de travail. La philosophie du LKP s'articule autour d'une compréhension que l'exploitation systématique des Guadeloupéens provient des structures économiques héritées du système colonial-esclavagiste, perpétuées à travers le système néocolonial français d'assimilation et d'intégration forcée. Le combat du LKP ne porte donc pas simplement sur les prix des carburants ou sur les salaires, mais sur la possibilité même d'une autonomie économique et politique de la Guadeloupe, sur le droit à l'autodétermination des Guadeloupéens concernant les structures économiques qui gouvernent leur vie quotidienne. En cela, le LKP représente une continuation des luttes historiques du peuple guadeloupéen pour la libération, depuis 1802 et la révolte de Louis Delgrès, jusqu'aux mobilisations contemporaines pour la justice économique et sociale.

Le féminisme caribéen : Gerty Archimède et Maryse Condé

La pensée philosophique guadeloupéenne a aussi été marquée par l'émergence d'une tradition féministe caribéenne singulière, caractérisée par une attention particulière envers les façons dont l'oppression coloniale, le racisme, et le patriarcat se sont entrelacés dans les sociétés caribéennes, produisant des formes spécifiques d'oppression et de marginalisation pour les femmes noires et créoles. Cette tradition féministe caribéenne s'incarne de manière particulière dans les figures de Gerty Archimède, première avocate noire de France et figure majeure du féminisme et de l'anticolonialisme guadeloupéens, et de Maryse Condé, écrivaine, critique littéraire, et intellectuelle guadeloupéenne majeure dont l'œuvre a décortiqué les rapports complexes entre colonialisme, identité, et féminisme dans le contexte caribéen.

Gerty Archimède, née en 1909 en Guadeloupe, a connu une trajectoire remarquable et pionnière, constituant non seulement la première femme inscrite au barreau de la Guadeloupe en 1939 et par conséquent la première femme avocate des Antilles françaises, mais également l'une des premières femmes députées de Guadeloupe, élue à l'Assemblée nationale de la Quatrième République. Fille d'un maire de Morne-à-l'Eau, elle provenait d'un milieu d'élites politiques locales, cependant elle a consacré sa carrière juridique et politique non pas à la défense des intérêts de l'élite, mais à la lutte pour les droits des femmes guadeloupéennes, en particulier les femmes pauvres et travailleuses. En tant que député à l'Assemblée nationale du 19 novembre 1946 au 27 avril 1951, Gerty Archimède a siégé à la Commission de la justice et de la législation et à la Commission des territoires d'outre-mer, positions à partir desquelles elle a poursuivi un agenda féministe et progressiste ambitieux. Ses accomplissements incluaient la présentation en 1947 du projet de loi permettant aux femmes d'accéder à diverses professions judiciaires, marquant une première victoire majeure dans la lutte pour l'égalité juridique des femmes en France. Et au-delà de ses accomplissements institutionnels au sein de l'Assemblée nationale, l'impact profond de Gerty Archimède réside dans son engagement envers l'organisation des femmes guadeloupéennes elles-mêmes, en particulier sa création en 1948 d'une branche de l'Union des femmes françaises, qu'elle par la suite transforma en Union des femmes guadeloupéennes. À travers cette organisation, Archimède a mobilisé les femmes guadeloupéennes pour faire de la loi de départementalisation du 19 mars 1946, qui avait transformé les colonies de la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane en départements français, un véritable levier d'amélioration des conditions de vie sur l'île, en particulier en défendant l'accès des femmes à la sécurité sociale, aux retraites et à une protection juridique contre l'exploitation et la discrimination. Gerty Archimède incarnait donc un modèle particulier de féminisme caribéen, ancré non dans l'abstraction théorique ou dans la critique purement idéologique, mais dans l'organisation concrète des femmes guadeloupéennes et la lutte pour l'amélioration matérielle de leurs conditions de vie. Son engagement envers la défense de la paix et contre la propagande anticommuniste de la Guerre froide, son appartenance au Parti communiste français et sa position au sein du groupe du PCF à l'Assemblée nationale, révélaient également une orientation politique qui situait la libération des femmes caribéennes dans le contexte plus large de la lutte contre le capitalisme impérialiste et pour la libération des peuples colonisés.

Maryse Condé, la figure contemporaine la plus éminente du féminisme caribéen, a poursuivi et approfondi cette tradition, en particulier par sa critique implacable de la manière dont les mouvements nationalistes et anticolonialistes, notamment la Négritude et la Créolité, ont reproduit et légitimé l'oppression des femmes noires et créoles. Dans son essai fondateur de 1979, intitulé « La Parole des femmes », Condé a interrogé la façon dont les auteures antillaises sont reçues et les obstacles spécifiques qu'elles rencontrent, articulant une critique du féminisme radical occidental qui n'aurait pas pris en compte les réalités spécifiques des femmes caribéennes, tout en également exposant la manière dont un militantisme nationalist antillais avait tendu à marginaliser et à réduire au silence les voix des femmes antillaises. En particulier, la position de Marie Condé envers le mouvement de la Créolité, bien qu'elle soit elle-même reconnue comme écrivaine majeure travaillant dans le contexte créole antillais, a révélé sa insistance sur le droit à la dissidence, à la critique, et à l'autonomie intellectuelle même au sein des mouvements qu'on pourrait penser lui être proches idéologiquement. Refusant de se soumettre aux prescriptions de définition de l'identité créole proposées par l'« Éloge de la Créolité », Condé a déclaré qu'elle refusait d'être catégorisée ou instrumentalisée à des fins politiques ou idéologiques. Cette position de refus de l'identification et de l'assignation identitaire constitue elle-même une forme d'affirmation philosophique, une insistance sur le droit de l'individu à l'autodétermination intellectuelle et à la critique, même au sein des collectivités politiques et culturelles auxquelles il ou elle peut appartenir par divers aspects de son identité. L'œuvre littéraire et critique de Marie Condé, notamment son roman Segu, lauréat du Prix de la nouvelle Académie en 2018, a continuellement exploré les problématiques de la représentation des femmes du monde noir, l'intolérance, les inégalités, le racisme, le sexisme, le nationalisme et l'extrémisme dans les sociétés caribéennes et africaines. À travers ses écrits et ses interventions publiques, Condé a insisté sur l'importance de la reconnaissance de la diversité d'expériences et de perspectives au sein des sociétés caribéennes, refusant les réductions identitaires et les essentialisations qui tendraient à présenter une vision monolithique de l'identité caribéenne ou de la femme caribéenne. Cette orientation féministe pluraliste et critique constitue une contribution majeure à la pensée philosophique guadeloupéenne et caribéenne, ouvrant l'espace pour une pluralité de voix, de perspectives et de trajectoires intellectuelles.

Cyril Serva : philosophie anticoloniale et pensée de l'autonomie

Parmi les figures intellectuelles les plus importantes de la Guadeloupe contemporaine figure Cyril Serva, philosophe né à Gosier en 1950 et mort en 2001, figure emblématique de l'engagement intellectuel envers la réflexion sur la décolonisation et l'autonomie guadeloupéenne. Bien que Serva soit mort en 2001 et que sa présence publique ait été relativement discrète comparée à celle de certains autres intellectuels caribéens, son œuvre philosophique et ses contributions à la revue Études Guadeloupéennes ont constitué une articulation particulièrement lucide et rigoureuse de la condition de la Guadeloupe en tant que « colonie départementalisée » et de la nécessité pour la Guadeloupe de sortir de cette condition par la construction d'une autonomie véritable. La pensée de Cyril Serva s'enracine dans une compréhension critique de la loi de départementalisation du 19 mars 1946, loi qui avait transformé les anciennes colonies de la Guadeloupe, la Martinique, la Réunion et la Guyane française en départements français, prétendument sur un pied d'égalité avec les départements métropolitains5 6. Cependant, cette égalité institutionnelle, bien que symboliquement importante, a demeuré largement formelle et nominale, l'article 73 de la Constitution de la Quatrième République précisant que « Le régime législatif des départements d'outre-mer est le même que celui des départements métropolitains, sauf exceptions déterminées par la loi »5. Cet article contenait en lui-même, dans sa clause d'exceptions, la possibilité d'une perpétuation des formes de domination et d'inégalité, et en pratique, les exceptions se sont avérées être nombreuses et substantielles, particulièrement dans les domaines sociaux, économiques et culturels. La pensée de Cyril Serva pointait envers le fait que la départementalisation, bien qu'elle ait été conçue par ses partisans comme un pas vers l'égalité et l'assimilation à la métropole, avait en réalité résulté en une forme nouvelle et plus subtile de colonialisme, une « décolonisation par intégration » dans laquelle la Guadeloupe avait cédé sa souveraineté politique et économique à l'État français, tout en recevant en échange une intégration sélective dans les structures françaises plutôt qu'une égalité véritable. Cette intégration sélective avait produit une dépendance économique croissante, une absence de contrôle véritable sur les politiques économiques et sociales affectant la Guadeloupe, et une marginalisation persistante des Guadeloupéens dans les structures de pouvoir politique français.

Cyril Serva, à travers ses contributions à la revue Études Guadeloupéennes, a proposé une réflexion sur la manière de sortir de cette condition de « colonie départementalisée ». Son engagement envers une pensée autonomiste et anticoloniale s'exprimait à travers une affirmation que « La Guadeloupe doit être le fait des Guadeloupéens eux-mêmes »7 8, formulation qui résume sa philosophie politique. Cette affirmation de l'autodétermination guadeloupéenne n'était pas une simple revendication d'indépendance politique ou d'autonomie administrative, mais plutôt une insistance profonde sur le droit du peuple guadeloupéen à décider lui-même des structures politiques, économiques et culturelles qui gouvernent sa vie collective. Cette insistance envers l'autodétermination s'enracinait dans une reconnaissance que la condition matérielle de la Guadeloupe (sa dépendance économique, sa marginalisation politique, son absence de contrôle sur ses propres ressources et ses propres structures) était le résultat direct de siècles de colonialisme, d'esclavage et de domination extérieure. La pensée de Cyril Serva s'inscrivait aussi dans un cadre plus large de réflexion anticoloniale contemporaine, contemporaine de l'émergence de penseurs tels que Frantz Fanon (bien que Fanon ait porté son attention principalement sur l'Algérie et l'Afrique), et s'appuyant sur les traditions de pensée anticoloniale qui s'étaient développées au cours du vingtième siècle. Cependant, la spécificité de la pensée de Serva résidait dans sa articulation d'une vision de la décolonisation non pas simplement comme rupture politique radicale ou révolution violente, mais comme une transformation systématique et réfléchie des structures, des mentalités et des pratiques, aboutissant à la construction véritable d'une Guadeloupe autonome et auto-gouvernée. Cette orientation envers une décolonisation réfléchie et systématique s'opposait non seulement au projet d'assimilation française, mais également aux visions purement marxistes-léninistes ou révolutionnaires qui auraient pu privilégier la rupture radicale sans proposer de vision claire concernant les structures alternatives à construire.

La matrifocalité et l'organisation sociale guadeloupéenne

Un autre élément important de la pensée philosophique guadeloupéenne réside dans la réflexion sur l'organisation familiale et sociale spécifique de la Guadeloupe et des sociétés caribéennes en général, ce que les anthropologues et sociologues ont appelé la « matrifocalité ». Ce phénomène anthropologique et social, caractérisé par l'importance centrale des femmes dans l'organisation familiale et sociale, loin d'être simplement une particularité démographique ou un résidu cultural exotique, représente plutôt un élément structurant et systématique de l'organisation sociale caribéenne avec de profondes racines dans l'histoire de l'esclavage et de la colonisation.

La matrifocalité caribéenne s'enracine historiquement dans l'expérience du système esclavagiste, dans lequel les femmes esclaves devaient assumer la responsabilité de la reproduction de la force de travail esclave tout en travaillant elles-mêmes dans les plantations et les domaines. Le système esclavagiste, en refusant de reconnaître le mariage légal entre esclaves et en permettant la séparation des familles par la vente, produisit une situation dans laquelle les femmes esclaves se retrouvaient à assurer la subsistance et la survie quotidienne de leurs familles, tandis que les hommes esclaves se voyaient systématiquement exclus des structures familiales et du rôle économique de pourvoyeur. Cette structure économique et sociale de l'esclavage a laissé des traces profondes dans l'organisation sociale caribéenne postesclavagiste, résultant en des structures familiales dans lesquelles les femmes jouent le rôle économique central et sont l'élément stable et organisateur de la vie familiale et communautaire.

La reconnaissance et la théorisation de la matrifocalité comme élément central de la structure sociale guadeloupéenne, plutôt que comme pathologie ou déficit familial comme l'auraient suggéré certaines analyses occidentales et patriarcales de la famille caribéenne, constitue elle-même une contribution importante à la philosophie guadeloupéenne. Cette reconnaissance refuse l'imposition de structures familiales occidentales bourgeoise comme modèle universel et valorise plutôt les structures sociales réelles que les populations guadeloupéennes ont développées historiquement en réponse aux conditions matérielles auxquelles elles ont été confrontées. En cela, la réflexion sur la matrifocalité s'inscrit dans une philosophie plus large de valorisation des formes de vie et d'organisation sociale que les peuples opprimés ont développées en réaction à l'oppression, reconnaissant dans ces formes une créativité, une ingéniosité et une sagesse qui méritent respect et reconnaissance plutôt que condescendance ou pathologisation.

La décolonialité contemporaine et la question de l'identité guadeloupéenne

Dans le contexte plus récent des années 2000 et 2010, la pensée philosophique guadeloupéenne s'est engagée dans une réflexion sérieuse sur ce que certains penseurs ont appelé la « décolonialité », c'est-à-dire la possibilité d'une décolonisation qui dépasse la simple critique du colonialisme pour s'engager dans une transformation systématique et profonde des structures de domination, des mentalités et des pratiques hérités du colonialisme. Cette notion invite à aller au-delà de l'affirmation selon laquelle l'ensemble des territoires souhaite obtenir l'indépendance, et à déconstruire l'équation selon laquelle la décolonisation est égale à l'indépendance, reconnaissant plutôt que la domination coloniale persiste souvent en dépit d'une absence officielle de colonisation, sous des formes subtiles et systématiques.

La question de l'identité guadeloupéenne demeure au cœur de ces réflexions sur la décolonialité. Après plus de soixante-dix ans de départementalisation, la Guadeloupe n'a pas clairement résolu la question de sa propre identité, de qui elle est, et de quel avenir elle pourrait envisager. Cette absence de définition claire de l'« identité guadeloupéenne » peut, sur le long terme, avoir un impact non négligeable dans le développement politique, économique, social et culturel. Les inégalités socio-économiques et politiques persistentes sur le territoire depuis des décennies, la précarité, le chômage chronique, les crises de l'eau et de l'énergie, et la vie chère persistent malgré l'intégration administrative formelle à la France.

En réponse à cette situation, certains penseurs guadeloupéens ont proposé des réflexions alternatives, notamment la notion d'« autonomie alimentaire » et de souveraineté économique, comme moyens de sortir de la dépendance économique chronique et de la situation de « colonie départementalisée »6. L'essai « Manifeste pour une autonomie alimentaire », proposé par certains intellectuels guadeloupéens, suggère que la revalorisation de l'identité guadeloupéenne pourrait s'effectuer par le biais de la culture et de l'agronomie, par la production et la consommation locales, qui pourraient servir de rempart face aux conflits internationaux, au coût des matières premières et aux pénuries. Cette proposition relie l'enjeu identitaire à l'enjeu matériel de l'autonomie économique et de la souveraineté alimentaire, inscrivant la construction d'une identité authentiquement guadeloupéenne dans le contexte plus large de la lutte pour l'autodétermination et l'émancipation.

Vers une synthèse philosophique de la pensée guadeloupéenne

La pensée philosophique guadeloupéenne se caractérise par une orientation particulière vers l'action, l'engagement concret et la transformation matérielle des conditions d'existence. Contrairement à une vision souvent académique ou abstraite de la philosophie, la pensée guadeloupéenne s'enracine profondément dans les réalités matérielles d'exploitation et de dépendance économiques, dans les luttes historiques pour la liberté et la dignité, et dans une volonté d'autodétermination et d'autonomie. De la révolte de Louis Delgrès en 1802 à travers les mobilisations sociales du LKP en 2009, en passant par l'engagement féministe de Gerty Archimède, les contributions critiques de Maryse Condé, et la pensée anticoloniale de Cyril Serva, la Guadeloupe a développé une tradition philosophique distinctive, caractérisée par une insistance envers la justice matérielle, l'égalité réelle, et le droit des Guadeloupéens à déterminer eux-mêmes le cours de leur histoire collective.

Cette pensée guadeloupéenne refuse l'imposition de définitions identitaires ou essentialisées, valorisant plutôt une pluralité de voix, de perspectives et de trajectoires (on est proche du perspectivisme). Tandis que la Négritude et la Créolité ont fourni des cadres intellectuels importants pour la compréhension des réalités caribéennes et antillaises, la Guadeloupe a développé une critique lucide de ces mouvements, refusant de s'y soumettre entièrement et insistant sur l'autonomie intellectuelle et la possibilité d'une pensée autochtone ancrée dans les réalités guadeloupéennes spécifiques. La philosophie populaire du Gwo Ka, la réflexion sur la matrifocalité caribéenne, l'engagement féministe de femmes intellectuelles majeures, et l'articulation d'une vision de décolonisation systématique et anticoloniale constituent ensemble une tradition philosophique riche et complexe, digne d'études approfondies et de reconnaissance internationale.

La pensée philosophique guadeloupéenne offre, enfin, une contribution potentiellement universelle aux enjeux globaux contemporains. Dans un moment historique caractérisé par une crise écologique globale, par des inégalités économiques croissantes, par la persistence de formes subtiles de colonialisme et d'impérialisme, et par des questionnements profonds concernant la justice, l'égalité et l'autodétermination, la pensée guadeloupéenne—avec sa insistance envers la justice matérielle, l'autonomie populaire, la résistance créative aux formes d'oppression systématique, et l'affirmation de la dignité humaine—offre des ressources intellectuelles précieuses pour une réflexion et une action transformatrices. Loin d'être une tradition marginale ou régionale, la philosophie guadeloupéenne constitue un apport significatif à la pensée politique et philosophique contemporaine, offrant des perspectives novatrices et éclairantes sur les possibilités d'émancipation, de justice et d'autodétermination dans nos mondes contemporains complexes et inégalitaires.

 

 

 

PHILOSOPHIE INSULAIRE / La pensée philosophique guadeloupéenne

Proclamation du 10 mai 1802
Basse-Terre (Guadeloupe)

Rédigée par le Citoyen Monnereau

À L’UNIVERS ENTIER,
LE DERNIER CRI DE L’INNOCENCE ET DU DÉSESPOIR.

C’est dans les plus beaux jours d’un siècle à jamais célèbre par le triomphe des lumières et de la philosophie, qu’une classe d’infortunés, qu’on veut anéantir, se voit obligée d’élever la voix vers la postérité pour lui faire connaître, lorsqu’elle aura disparu, son innocence et ses malheurs.

Victimes de quelques individus, altérés de sang et qui ont osé tromper le gouvernement français, une foule de citoyens, toujours fidèles à la patrie, se voient enveloppés dans une proscription méditée par l’auteur de tous les maux.

Le général Richepance, dont nous ne connaissons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que comme général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par une proclamation dont toutes les expressions sont si bien mesurées que, lors même qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort sans s’écarter des termes dont il se sert ; à ce style, nous avons reconnu l’influence du contre-amiral Lacrosse, qui nous a juré une haine éternelle… Oui, nous aimons à croire que le général a été, lui aussi, trompé par cet homme perfide, qui sait employer également les poignards et la calomnie.

Quels sont donc ces coups d’autorité dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de ces braves militaires dont nous aimions à calculer le moment de l’arrivée, et qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la république ? Ah ! plutôt, si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au port de la Liberté (nom donné par Hugues à la Pointe-à-Pitre), le système d’une mort lente dans les cachots continue à être suivi ; eh bien ! nous choisissons de mourir plus promptement.

Osons le dire, les maximes de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd’hui. Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle de la philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent d’hommes noirs, ou tirant leur origine de cette couleur, que dans les fers de l’esclavage.

Et vous, premier consul de la république, vous guerrier philosophe, de qui nous attendions la justice qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayons à déplorer notre éloignement du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent fait admirer ! Ah ! sans doute, un jour vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps, et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre nous pour consommer notre ruine.

Citoyens de la Guadeloupe, vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point craindre les vengeances dont on nous menace, à moins qu’on ne veuille vous faire un crime de n’avoir pas dirigé vos armes contre nous, vous avez entendu les motifs qui ont excité notre indignation. La résistance à l’oppression est un droit naturel ; la Divinité même ne peut être offensée que nous discutions notre cause ; elle est celle de la justice et de l’humanité. Nous ne la souillerons pas par l’ombre même du crime ; oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs ; pour vous, restez dans vos foyers, ne craignez rien de notre part, nous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d’employer tous nos moyens pour les faire respecter par tous.

Et toi, postérité, accorde une larme à nos malheurs, et nous mourrons satisfaits I

Le commandant provisoire de la Basse-Terre,
Louis Delgrès.

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