11 Septembre 2025
Bien que grec, Plutarque (vers 46-125 après J. C.) est un pont culturel entre la Grèce et Rome. Dans ses Vies parallèles, il compare des figures grecques et romaines, souvent en soulignant les vertus civiques et morales. Il valorise particulièrement des figures comme Caton d’Utique, Cincinnatus ou Cicéron, qu’il présente comme des héros de la vertu, fidèles aux traditions ancestrales. et sa pensée est imprégnée de philosophie stoïcienne et platonicienne. Il voit dans la décadence des mœurs romaines une cause majeure de la chute de la République, ce qui l’amène à considérer le mos maiorum comme modèle de stabilité morale et politique et donc comme un remède à la maladie morale de Rome.
Né dans la petite ville béotienne de Chéronée, lieu historique où Philippe II de Macédoine avait vaincu les cités grecques en 338 avant J.-C., Plutarque vécut à une époque charnière où la culture grecque, tout en conservant son prestige intellectuel, s'accommodait de la domination politique romaine. Cette situation particulière explique en grande partie l'orientation de son œuvre, qui cherche constamment à réconcilier les traditions helléniques avec les réalités du pouvoir impérial, tout en proposant une vision morale universelle qui transcende les clivages culturels et temporels. L'homme Plutarque fut à la fois un intellectuel cosmopolite, ayant voyagé en Égypte et à Rome où il donna des conférences, et un notable local profondément attaché à sa patrie béotienne, exerçant diverses magistratures et assumant des fonctions sacerdotales au sanctuaire de Delphes. Cette double appartenance, locale et universelle, marque profondément son œuvre littéraire et philosophique, lui conférant cette capacité unique à articuler le particulier et le général, l'anecdotique et l'exemplaire, qui fait tout le charme et la force de ses écrits.
L'œuvre conservée de Plutarque se divise traditionnellement en deux grands ensembles : les Vies parallèles et les Œuvres morales (Moralia), cette dernière appellation recouvrant un corpus extrêmement varié de traités philosophiques, d'essais littéraires, de dialogues et d'opuscules sur les sujets les plus divers. Les Vies parallèles, qui nous sont parvenues dans leur quasi-intégralité, constituent sans doute l'aspect le plus connu de l'œuvre plutarquéenne et révèlent déjà toute l'originalité de sa méthode et de sa pensée. Loin de se contenter d'une simple narration chronologique, Plutarque organise ses biographies selon un système de rapprochements entre personnages grecs et romains, cherchant à dégager, à travers ces comparaisons, des types moraux universels et des leçons éthiques intemporelles. Cette approche comparative, qui peut sembler artificielle au lecteur moderne, répond en réalité à une conception profonde de l'histoire comme réservoir d'exemples moraux et de la biographie comme instrument pédagogique au service de la formation du caractère. Plutarque ne s'intéresse pas à l'histoire pour elle-même, mais pour les enseignements qu'elle peut fournir à ses contemporains et à la postérité, dans une perspective résolument pragmatique et édifiante qui s'inscrit dans la tradition de l'historiographie morale antique.
La philosophie de Plutarque se caractérise par son éclectisme assumé et revendiqué, position qui reflète l'esprit de son époque mais qui correspond aussi à un choix délibéré de sa part. Formé dans la tradition platonicienne de l'Académie, Plutarque n'en demeure pas moins ouvert aux apports des autres écoles philosophiques, puisant librement dans l'aristotélisme, le stoïcisme, et même, avec plus de réticences, dans l'épicurisme qu'il combat vigoureusement. Cette attitude syncrétique ne procède pas d'un manque de rigueur intellectuelle, mais d'une conception pragmatique de la philosophie comme art de vivre plutôt que comme système doctrinal fermé. Pour Plutarque, la vérité philosophique ne réside pas dans l'adhésion exclusive à une école particulière, mais dans la capacité à discerner, dans chaque tradition, les éléments susceptibles de contribuer à la formation d'une sagesse pratique et à l'édification morale de la personne. Cette approche se manifeste particulièrement dans ses traités sur l'éthique, où il n'hésite pas à emprunter aux stoïciens leur conception de la vertu comme bien suprême tout en maintenant, contre eux, la nécessité des biens extérieurs pour le bonheur complet, position qui le rapproche davantage de l'aristotélisme péripatéticien.
L'apport principal de Plutarque à la philosophie morale réside dans sa capacité à traduire les grandes questions éthiques de la tradition philosophique grecque dans un langage accessible au grand public cultivé de son époque, sans pour autant sacrifier la profondeur de la réflexion à la facilité de la vulgarisation. Ses traités moraux, qui couvrent un spectre extrêmement large de questions éthiques, psychologiques et pédagogiques, témoignent d'une remarquable finesse d'analyse et d'une profonde connaissance de la nature humaine. Le traité Sur le contrôle de la colère (De cohibenda ira), par exemple, révèle un psychologue subtil capable d'analyser avec précision les mécanismes passionnels et de proposer des remèdes pratiques fondés sur une longue observation des comportements humains. Plutarque y développe une thérapeutique de la colère qui emprunte aux stoïciens leur analyse des passions comme jugements erronés, tout en y ajoutant des considérations plus concrètes sur les moyens pratiques de prévenir et de maîtriser les emportements. Cette approche pragmatique de l'éthique, qui privilégie l'efficacité thérapeutique sur la cohérence systématique, caractérise l'ensemble de son œuvre morale et explique en grande partie son succès et sa pérennité.
La conception plutarquéenne de la vertu se distingue par son réalisme psychologique et son attention aux conditions concrètes de l'existence humaine. Contrairement aux stoïciens orthodoxes qui professent l'égalité de toutes les fautes et l'indifférence des circonstances extérieures, Plutarque reconnaît l'existence de degrés dans le vice et dans la vertu, ainsi que l'influence légitime des conditions matérielles et sociales sur l'accomplissement moral de la personneMoralia. Cette position, qui le rapproche de l'aristotélisme, s'accompagne d'une conception plus souple et plus humaine de la sagesse, qui ne requiert pas la perfection absolue mais se contente d'un progrès constant et d'un effort sincère vers le bien. Cette approche graduée de la morale trouve son expression la plus achevée dans le traité Sur les progrès dans la vertu (De profectibus in virtute), où Plutarque développe une véritable pédagogie du perfectionnement moral, analysant les signes qui permettent de reconnaître les progrès accomplis et les méthodes qui favorisent la persévérance dans l'effort éthique. Cette conception dynamique de la vertu, qui insiste sur le processus plutôt que sur le résultat, témoigne d'une remarquable modernité et annonce certains développements de la psychologie morale contemporaine.
L'originalité de Plutarque réside également dans sa capacité à articuler réflexion philosophique et observation sociologique, analysant les comportements moraux dans leur contexte social et culturel sans pour autant renoncer à formuler des principes universels. Ses traités sur la vie conjugale (Préceptes conjugaux), l'éducation des enfants (De l'éducation des enfants), ou les devoirs de l'amitié révèlent un observateur attentif des mœurs de son temps, capable de saisir les évolutions sociales et de les intégrer dans sa réflexion éthique. Le traité sur le mariage, en particulier, témoigne d'une vision remarquablement équilibrée des rapports entre hommes et femmes, reconnaissant à l'épouse un rôle actif dans la vie conjugale et prônant une forme d'égalité morale qui tranche avec les préjugés misogynes de son époque. Cette attention aux réalités sociales concrètes distingue nettement Plutarque des philosophes plus spéculatifs de son temps et explique en partie la postérité de son œuvre morale, qui continue à parler aux lecteurs modernes par sa justesse psychologique et sa pertinence pratique.
La dimension religieuse occupe une place centrale dans la pensée de Plutarque, qui assume pendant des années la fonction de prêtre d'Apollon au sanctuaire de Delphes et consacre plusieurs traités importants aux questions théologiques et cultuelles. Sa religion, profondément hellénique dans ses formes mais enrichie d'influences orientales, notamment égyptiennes, témoigne de cette synthèse culturelle caractéristique de l'époque impériale. Le traité Sur Isis et Osiris révèle un théologien soucieux de concilier les traditions mythologiques avec la philosophie rationnelle, interprétant les récits divins comme des allégories philosophiques tout en maintenant leur dimension sacrée et cultuelle. Cette approche allégorique, qui s'inscrit dans la tradition exégétique alexandrine, permet à Plutarque de sauvegarder l'héritage religieux traditionnel tout en l'adaptant aux exigences intellectuelles de son époque. Sa théologie se caractérise par un monothéisme relatif qui reconnaît l'existence d'un dieu suprême tout en maintenant la pluralité des divinités traditionnelles, conçues comme des manifestations ou des médiations de la divinité première. Cette position, qui anticipe certains développements du néoplatonisme tardif, témoigne de la capacité de Plutarque à concilier fidélité traditionnelle et innovation philosophique.
Les Dialogues pythiques (Sur les oracles de la Pythie, Sur la disparition des oracles, Sur le E de Delphes) constituent sans doute l'apport le plus original de Plutarque à la philosophie religieuse antique. Ces textes, qui prennent la forme de conversations savantes tenues dans le cadre du sanctuaire delphique, abordent les grandes questions de la théologie naturelle : la nature de la divination, les rapports entre le divin et le cosmos, la signification des symboles sacrés. Plutarque y développe une conception de la mantique qui concilie respect de la tradition oraculaire et explication rationnelle, attribuant les phénomènes divinatoires à l'action de puissances intermédiaires (daimones) qui transmettent aux hommes les volontés divines. Cette démonologie, qui emprunte au platonisme moyen ses cadres conceptuels, permet d'expliquer les apparentes contradictions et défaillances de la divination tout en maintenant son principe et sa valeur. L'originalité de cette approche réside dans sa capacité à intégrer les données de l'observation empirique (déclin de certains oracles, irrégularité des phénomènes mantiques) dans un système théologique cohérent qui sauvegarde l'essentiel de la croyance traditionnelle. Cette méthode, qui caractérise l'ensemble de l'œuvre plutarquéenne, témoigne d'un esprit remarquablement conciliateur, soucieux de préserver les acquis du passé tout en s'adaptant aux exigences du présent.
L'apport de Plutarque à la poésie et à la critique littéraire, bien que moins connu que son œuvre morale et historique, n'en demeure pas moins significatif et révélateur de sa conception de la culture et de l'éducation. Ses traités sur les poètes (Comment il faut lire les poètes, Sur la malignité d'Hérodote) témoignent d'une approche originale de la littérature, qui privilégie la dimension éthique et pédagogique de l'œuvre d'art sans négliger pour autant ses qualités esthétiques. Plutarque développe une véritable herméneutique poétique qui cherche à dégager, derrière la lettre du texte, les enseignements moraux et philosophiques qu'il recèle. Cette approche allégorique, héritée de la tradition stoïcienne d'interprétation homérique, permet de sauvegarder la valeur éducative des grands textes de la tradition littéraire grecque tout en neutralisant leurs aspects les plus choquants pour la morale contemporaine. Le traité Comment il faut lire les poètes révèle un pédagogue soucieux de former le jugement critique de ses lecteurs, leur apprenant à distinguer, dans les œuvres littéraires, ce qui mérite d'être imité de ce qui doit être rejeté. Cette conception utilitaire de la littérature, qui peut paraître réductrice au lecteur moderne, s'inscrit dans une tradition pédagogique antique qui considère la poésie comme un instrument privilégié de formation morale et intellectuelle.
La critique plutarquéenne se distingue par sa finesse psychologique et sa capacité à analyser les ressorts secrets de la création littéraire. Ses observations sur l'art d'Homère, dispersées dans l'ensemble de son œuvre, témoignent d'une remarquable perspicacité critique et d'une profonde compréhension des mécanismes narratifs et poétiques. Plutarque saisit avec une acuité particulière la dimension psychologique de l'épopée homérique, analysant avec subtilité la caractérisation des personnages et la progression dramatique du récit. Ses remarques sur la technique narrative d'Homère, notamment sur l'art de la description et du dialogue, révèlent un lecteur attentif aux effets esthétiques et conscient des moyens techniques mis en œuvre pour les obtenir. Cette sensibilité littéraire, qui complète heureusement sa préoccupation morale, fait de Plutarque l'un des critiques les plus pénétrants de l'Antiquité, capable de concilier jugement esthétique et exigence éthique sans sacrifier l'un à l'autre.
La conception de la biographie comme genre littéraire autonome, distinct de l'historiographie proprement dite explique en grande partie l'influence de Plutarque sur la littérature européenne. En privilégiant le portrait moral sur la narration événementielle, en insistant sur les détails révélateurs du caractère plutôt que sur les grandes actions publiques, Plutarque inaugure une tradition biographique qui trouvera ses prolongements dans la littérature moderne. Sa formule célèbre selon laquelle "ce ne sont pas toujours les actions les plus éclatantes qui révèlent le mieux la vertu ou le vice, mais souvent un mot, une plaisanterie, une bagatelle" témoigne d'une conception psychologique de la biographie qui privilégie l'analyse du caractère sur le récit des exploits. Cette approche, révolutionnaire pour son époque, explique la modernité persistante des Vies parallèles et leur capacité à nourrir l'inspiration des écrivains et des moralistes de tous les siècles. La technique du portrait plutarquéen, avec son art du trait révélateur et de l'anecdote significative, a profondément marqué la tradition biographique occidentale et continue d'influencer les biographes contemporains.
Cependant, l'œuvre de Plutarque soulève aussi des problèmes considérables qui ont été pointés par la critique moderne. Sa méthode historique, en particulier, prête le flanc à de légitimes critiques sur le plan de la rigueur scientifique. Plutarque privilégie systématiquement l'anecdote édifiante sur l'analyse critique des sources, l'exemplum moral sur la vérité historique, ce qui conduit parfois à des déformations significatives de la réalité historique. Ses portraits, pour saisissants qu'ils soient sur le plan littéraire, procèdent souvent d'une reconstruction a posteriori qui projette sur les personnages historiques des préoccupations et des valeurs anachroniques. Cette tendance à l'idéalisation et à la moralisation de l'histoire pose des problèmes méthodologiques considérables qui ont été soulignés par l'historiographie moderne, plus soucieuse d'objectivité scientifique que d'édification morale. De même, sa philosophie éclectique, si elle présente l'avantage de la souplesse et de l'adaptabilité, souffre parfois d'un manque de cohérence systématique qui peut dérouter le lecteur habitué aux grandes constructions philosophiques de l'époque classique.
La question de l'originalité philosophique de Plutarque constitue un autre problème majeur soulevé par les spécialistes. Son éclectisme, sa tendance à emprunter librement aux différentes traditions philosophiques sans toujours en maîtriser parfaitement les subtilités, son goût pour la vulgarisation au détriment parfois de la précision conceptuelle, tout cela pose la question de savoir dans quelle mesure Plutarque peut être considéré comme un philosophe original plutôt que comme un simple compilateur et vulgarisateur de doctrines antérieures. Cette critique, pour sévère qu'elle soit, ne rend peut-être pas justice à la spécificité de l'entreprise plutarquéenne, qui vise moins à l'innovation philosophique qu'à la transmission pédagogique et à l'adaptation pratique des enseignements de la sagesse antique. L'originalité de Plutarque réside peut-être moins dans la formulation de doctrines nouvelles que dans sa capacité à rendre vivantes et actuelles les grandes leçons de la philosophie grecque, à les traduire dans un langage accessible à ses contemporains et à en montrer la pertinence pour les problèmes concrets de l'existence humaine.
L'influence de Plutarque sur la postérité intellectuelle européenne fut immense et durable, touchant des domaines aussi variés que l'historiographie, la philosophie morale, la littérature et la pédagogie. Parmi ses continuateurs les plus directs, il faut citer d'abord les biographes de l'Antiquité tardive comme Diogène Laërce (IIIe siècle) qui, dans ses Vies et doctrines des philosophes illustres, emprunte à Plutarque sa méthode du portrait moral et son goût pour l'anecdote révélatrice, tout en l'appliquant spécifiquement aux philosophes. Les historiens chrétiens des premiers siècles, notamment Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique, s'inspirent également de la technique plutarquéenne du portrait édifiant, adaptant ses méthodes narratives à la célébration des héros de la foi chrétienne.
À la Renaissance, la redécouverte de Plutarque par Jacques Amyot, dont la traduction française des Vies (1559) et des Œuvres morales (1572) marqua un tournant dans la réception européenne de l'auteur grec, eut des conséquences considérables sur la littérature et la pensée de l'époque moderne. Michel de Montaigne, dans ses Essais, se révèle profondément tributaire de la méthode et de l'inspiration plutarquéennes : comme son modèle antique, il privilégie l'observation psychologique sur la spéculation abstraite, cultive l'art de l'exemple et de l'anecdote significative, et développe une sagesse pratique fondée sur la connaissance de soi et l'acceptation de la condition humaine. L'influence de Plutarque sur Montaigne est si profonde qu'on peut considérer les Essais comme une transposition moderne des Moralia, adaptée aux préoccupations et à la sensibilité de la Renaissance française.
William Shakespeare puisa abondamment dans les Vies parallèles pour construire ses tragédies romaines (Jules César, Antoine et Cléopâtre, Coriolan, Timon d'Athènes), reprenant non seulement les données historiques mais aussi la psychologie des personnages telle que la présentait Plutarque. Le dramaturge anglais sut admirablement exploiter la dimension tragique des portraits plutarquéens, transformant les analyses morales de son modèle antique en situations dramatiques d'une intensité saisissante. Cette filiation directe entre Plutarque et Shakespeare témoigne de la capacité de l'œuvre plutarquéenne à nourrir la création littéraire à travers les siècles, fournissant aux écrivains modernes des modèles psychologiques d'une richesse et d'une complexité exceptionnelles.
Les moralistes français des XVIIe et XVIIIe siècles, de La Rochefoucauld à Vauvenargues en passant par La Bruyère, s'inscrivent également dans la lignée plutarquéenne par leur goût commun pour l'observation psychologique, l'analyse des passions humaines et la formulation de maximes morales. Jean-Jacques Rousseau, dans ses Confessions et ses traités pédagogiques, manifeste une dette évidente envers la tradition plutarquéenne de la biographie morale et de la réflexion éducative. Les Révolutionnaires français, et particulièrement Robespierre, trouvèrent dans les Vies parallèles un répertoire d'exemples républicains et de vertus civiques qui nourrirent leur idéologie politique et leur rhétorique. Cette utilisation politique de Plutarque, si elle témoigne de la pérennité de son influence, révèle aussi les dangers d'une lecture anachronique qui projette sur l'Antiquité des valeurs et des concepts modernes.
Au XIXe siècle, l'historiographie romantique, avec des figures comme Thomas Carlyle et son culte des "grands hommes", perpétue la tradition plutarquéenne de l'histoire exemplaire, même si elle l'enrichit d'une dimension plus spécifiquement moderne centrée sur le génie individuel et l'influence des personnalités exceptionnelles sur le cours de l'histoire. Ralph Waldo Emerson, leader du transcendantalisme américain, se réclame explicitement de Plutarque dans ses Essays et ses Representative Men, développant une philosophie morale éclectique qui emprunte à diverses traditions tout en privilégiant l'expérience concrète sur la spéculation abstraite.
La tradition critique de Plutarque commence dès l'Antiquité avec des auteurs qui contestent sa méthode historique et sa philosophie éclectique. Lucien de Samosate (vers 125-192), dans son traité Comment il faut écrire l'histoire, critique implicitement la méthode plutarquéenne en défendant une conception plus rigoureuse de l'historiographie, insistant sur la nécessité de l'impartialité et de la vérification des sources contre la tendance moralisatrice de ses contemporains. Les philosophes néoplatoniciens, notamment Plotin et ses disciples, tout en respectant la tradition platonicienne dont se réclame Plutarque, développent une approche plus systématique et plus spéculative qui contraste avec l'éclectisme pragmatique de l'auteur de Chéronée.
À l'époque moderne, l'émergence d'une historiographie plus scientifique entraîne une critique systématique de la méthode plutarquéenne. Edward Gibbon, dans son Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain, tout en reconnaissant les qualités littéraires de Plutarque, critique sévèrement son manque de rigueur critique et sa tendance à privilégier l'anecdote édifiante sur l'analyse objective des causes historiques. Les historiens allemands du XIXe siècle, héritiers de la méthode critique développée par Barthold Georg Niebuhr et Leopold von Ranke, rejettent massivement l'approche plutarquéenne, lui reprochant son subjectivisme moral et son indifférence aux exigences de la critique historique moderne.