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La Garenne de philosophie

PLUTARQUE / Les Moralia

Les Moralia de Plutarque, un corpus de textes dont le titre signifie littéralement « Œuvres morales » et qui fut donné bien après sa mort, constituent une collection disparate d'essais, de dialogues et de discours couvrant une vaste gamme de sujets philosophiques, scientifiques, religieux et éthiques. Contrairement aux Vies parallèles, qui forment une unité thématique, les Moralia sont une compilation hétéroclite de près de quatre-vingts écrits, dont la datation et la composition exactes sont souvent sujettes à débat. Le terme Moralia est, en lui-même, une simplification de leur contenu, car ils ne se limitent pas à la morale, mais abordent la physique, la métaphysique, la rhétorique, la politique, la religion et l'histoire.  Il est impossible de leur attribuer des dates de "parution" précises dans le sens moderne du terme, car ils furent rédigés tout au long de la vie de Plutarque (vers 46-120 après J.-C.) et n'ont été compilés et organisés en tant que recueil que bien après sa mort, probablement par des éditeurs byzantins. Au-delà de la philosophie et de la religion, les Moralia ont influencé la littérature et l'éthique. Les essais tels que Comment tirer profit de ses ennemis, Sur la tranquillité de l'âme ou Sur l'éducation des enfants sont des manuels de vie et de conduite qui ont été largement lus et commentés pendant des siècles. Leurs conseils pratiques et leur sagesse populaire ont traversé les âges et ont été une source d'inspiration pour des auteurs de tous les horizons. Leur arrangement actuel, qui n'est pas thématique ou chronologique, pose un problème pour l'étude, car il ne reflète ni la pensée de Plutarque à un moment donné, ni l'ordre dans lequel il a pu écrire ces œuvres. Cette absence d'organisation initiale rend leur analyse plus complexe, mais elle témoigne de la polyvalence et de l'étendue des intérêts de l'auteur.

D'un point de vue philosophique, Plutarque s'inscrit dans la tradition platonicienne. Son approche est toutefois éclectique et syncrétique, cherchant à concilier les doctrines et les préceptes moraux pour offrir une voie pratique vers la vertu. Cette démarche ne l'empêche pas de critiquer avec véhémence les écoles rivales, en particulier le stoïcisme et l'épicurisme. Cette critique, notamment celle dirigée contre les Stoïciens, est un point de débat académique. Les traducteurs notent que Plutarque, malgré son esprit judicieux, ne fut pas exempt de partialité, manifestant une forte antipathie pour les philosophes du Portique. Il les attaque pour leur idéal d'apathie, d'impassibilité (ἀπάθεια), qu'il juge irréalisable et contre nature, et pointe les contradictions entre leurs doctrines et leur vie de loisir, qu'il rapproche de la tranquillité épicurienne, l'ataraxie comme absence de trouble de l'âme. Bien qu'il se dresse contre l'hédonisme épicurien, il partage avec les deux écoles la quête de l'ataraxie, le but de la sagesse antique, mais propose de l'atteindre non par l'absence de passion ou la radicalité, mais par la modération (μετριότης). La table ci-dessous synthétise les positions de Plutarque vis-à-vis des grandes écoles de son temps, illustrant la complexité de son positionnement qui est à la fois platonicien et profondément original.

La passibilité de Patrice Loraux vient à l'opposé de là.

En plus de son apport philosophique, les Moralia sont une mine d'informations sur la religion antique. Plutarque, en tant que prêtre du temple d'Apollon à Delphes, offre un témoignage unique sur les pratiques religieuses et les croyances du monde gréco-romain à une époque où le paganisme était confronté à de nouveaux cultes et philosophies. Des textes comme Sur les oracles de la Pythie ou Sur le E de Delphes sont des documents exceptionnels pour comprendre la théologie de l'époque, la place de l'oracle et le rôle de la religion dans la vie quotidienne. Plutarque y défend une approche rationnelle et philosophique de la religion, cherchant à la concilier avec la raison, ce qui le distingue des positions plus superstitieuses ou athées. L'intérêt de Plutarque pour la psychologie humaine et sa capacité à analyser les passions et les vertus en font un précurseur de la psychologie morale. Il pose les bases d'une réflexion sur l'introspection et sur la manière dont l'individu peut se perfectionner. Le style de Plutarque, à la fois clair et élégant, a contribué à son succès. Son usage de l'anecdote, de l'exemple historique et de la fable rend ses propos accessibles et mémorables. La richesse de son vocabulaire et la finesse de son argumentation en font un modèle de prose grecque pour les érudits et les écrivains de la Renaissance, qui le considéraient comme un maître de la rhétorique. Le problème de l'influence des Moralia est qu'elle est souvent diffuse et difficile à tracer précisément. Contrairement aux Vies parallèles dont l'influence sur des auteurs comme Shakespeare ou Corneille est évidente.

Les Dialogues pythiques de Plutarque, une trilogie d'œuvres s'inscrivant dans le vaste corpus des Moralia, représentent une exploration philosophique et théologique profonde des phénomènes oraculaires à Delphes. Plutarque, lui-même prêtre d'Apollon à Delphes, apporte une perspective unique et intime à ces discussions, mêlant son expérience personnelle à une érudition encyclopédique. Ces textes ne sont pas de simples descriptions des rites et des pratiques, mais de véritables enquêtes rationnelles et métaphysiques sur les raisons de la raréfaction des oracles, leur nature divine ou naturelle, et le sens du fameux « E » delphique. En abordant ces questions, Plutarque ne cherche pas à démythifier la religion, mais plutôt à la comprendre de l'intérieur, en conciliant la tradition religieuse avec la pensée philosophique de son temps, notamment le stoïcisme et le platonisme. L'apport de ces dialogues à la pensée occidentale est multiple. Ils constituent une source primordiale pour la connaissance des pratiques et des croyances religieuses de la fin de l'Antiquité, au moment où la religion grecque païenne est concurrencée par de nouveaux cultes et philosophies. De plus, ils témoignent d'une tentative de rationalisation du sacré, une démarche qui aura une résonance durable dans la pensée théologique et philosophique ultérieure. Plutarque s'interroge sur le déclin des oracles, non pas comme un signe de l'abandon des dieux, mais comme un phénomène qui pourrait s'expliquer par des causes naturelles, comme l'épuisement des vapeurs prophétiques, ou des causes morales et politiques, comme le déclin des cités et des mœurs. Cette approche, qui refuse l'explication unique et privilégie une pensée complexe, est l'un des aspects les plus modernes de son œuvre. Plutarque y propose une théologie qui, sans rejeter le divin, l'intègre dans un cadre causal, jetant ainsi les bases d'une réflexion sur le rapport entre le surnaturel et le monde sensible qui sera reprise par les penseurs chrétiens et les philosophes de la Renaissance.

Le premier dialogue, Sur la Pythie qui ne rend plus ses oracles en vers (De Pythiae oraculis), s'attarde sur un problème concret et observé par Plutarque lui-même : pourquoi la Pythie a-t-elle abandonné les vers homériques pour s'exprimer en prose ? Cette question, qui pourrait sembler anodine, permet à Plutarque d'engager une réflexion plus large sur la nature de l'inspiration divine. Le dialogue met en scène un certain Diogène, ami de Plutarque, et un prêtre d'Apollon, qui débattent des causes de ce changement. Plutarque rejette l'idée que les dieux auraient abandonné l'art du vers, arguant que cela irait à l'encontre de leur perfection. Il avance plutôt l'idée que le style de l'oracle dépend du médium, c'est-à-dire de la Pythie elle-même. Si la Pythie est une femme simple, le dieu ne lui impose pas un style qu'elle ne maîtrise pas. L'inspiration divine, selon Plutarque, ne remplace pas la nature de l'homme, mais la guide, la sublime. Cette distinction entre l'inspiration et la possession, où le dieu respecte les limites humaines, est cruciale. Elle permet de concilier la croyance en la divinité de l'oracle avec une approche plus psychologique et humaine du phénomène prophétique. Plutarque s'oppose ici à une vision trop mécaniste de l'oracle, où la Pythie ne serait qu'un instrument passif. Il la considère comme un collaborateur de la divinité, un canal qui transmet le message divin en le filtrant à travers sa propre personnalité. Cette idée aura des répercussions importantes dans la pensée sur l'inspiration artistique et religieuse, et sera reprise notamment par les néo-platoniciens.

Le deuxième dialogue, Sur la disparition des oracles (De defectu oraculorum), est sans doute le plus célèbre et le plus dense de la trilogie. Il traite de la question alarmante pour l'époque de la raréfaction des oracles dans le monde grec. Plutarque et ses interlocuteurs explorent diverses hypothèses pour expliquer ce déclin. Certains avancent des causes naturelles et matérielles, comme l'épuisement des "exhalaisons" (pneuma) qui sortaient de la terre et permettaient l'inspiration prophétique. Cette explication, qui fait écho aux théories scientifiques de l'Antiquité sur les gaz et les vapeurs, témoigne d'une volonté de trouver des causes rationnelles à un phénomène considéré comme divin. D'autres évoquent des causes morales et politiques, comme la décadence des cités, la corruption des mœurs, ou le désintérêt des hommes pour la religion. Mais Plutarque, par l'intermédiaire de l'un de ses personnages, Cléombrote, introduit une explication plus complexe et plus philosophique : la mort des démons. Plutarque développe une démonologie, théorie des démons, dans laquelle ces êtres intermédiaires entre les dieux et les hommes sont responsables de la transmission des messages divins. Ces démons sont mortels, et leur disparition expliquerait le silence des oracles. Cette théorie est cruciale car elle permet à Plutarque de préserver l'immortalité et la perfection des dieux tout en expliquant les imperfections et les faiblesses du monde. Le dieu est parfait et immuable, mais ses agents, les démons, sont soumis aux lois du temps. Cette distinction aura un impact majeur sur la théologie ultérieure, notamment dans le néo-platonisme et chez certains Pères de l'Église, qui reprendront l'idée d'êtres intermédiaires pour expliquer les miracles ou les manifestations divines.

Le troisième dialogue, Sur le E de Delphes (De E apud Delphos), est une énigme philosophique. Plutarque s'interroge sur le sens de la lettre « E » (epsilon) inscrite sur la porte du temple d'Apollon à Delphes. Il ne s'agit pas d'une simple question de philologie, mais d'une quête métaphysique. Les interlocuteurs proposent différentes interprétations : est-ce une forme de salutation, un impératif, une allusion à un nombre, ou un symbole philosophique ? Plutarque explore les hypothèses les plus complexes. Certains y voient l'expression du chiffre cinq (Epsilon valant cinq en grec), d'autres le début de l'adverbe « si » (ei), sous-entendant "si tu es philosophe" ou "si tu es vertueux". Mais l'interprétation la plus profonde, soutenue par Plutarque lui-même, est que le "E" est le début de la phrase « Êi » (tu es), une formule adressée par les hommes à Apollon. En répondant « Tu es », l'homme ne fait pas seulement une affirmation d'existence, il reconnaît la vérité d'Apollon. Mais le sens le plus élevé et le plus subtil est que le « E » représente la nature même de la divinité. Alors que le monde sensible est soumis au devenir, au temps et à la mort, le dieu est l'Être immuable. En disant « Êi », l'homme se libère des illusions du devenir pour accéder à la contemplation de l'Être divin. Ce dialogue est une réflexion sur la connaissance de soi, qui passe par la connaissance du divin, et sur la relation entre l'être et le devenir. Il est l'aboutissement d'une pensée qui cherche à dépasser les apparences pour atteindre la vérité métaphysique.

L'influence des Dialogues pythiques fut considérable, bien que souvent souterraine, dans la pensée occidentale. Plutarque a ouvert la voie à une réflexion sur le sacré qui n'est ni purement fideiste ni purement matérialiste. Il a posé des questions fondamentales sur la nature de la prophétie, l'inspiration, et la relation entre l'homme et le divin, questions qui seront reprises par de nombreux penseurs. Ses continuateurs sont nombreux, notamment dans le courant du néo-platonisme, où des philosophes comme Proclus et Porphyre s'inspireront de sa démonologie et de sa conception des êtres intermédiaires. Leurs théories sur les « théurgies » (rituels magiques pour se lier au divin) et sur la structure du cosmos reprennent en partie les idées de Plutarque sur les démons. Chez les Pères de l'Église, comme Eusèbe de Césarée, on peut également trouver des échos de la pensée de Plutarque. Bien qu'ils se soient opposés au paganisme, ils ont souvent utilisé les écrits de Plutarque pour comprendre et critiquer les religions antiques, tout en reprenant l'idée de l'existence d'esprits intermédiaires, les démons, mais en les associant au mal. Bien que certains Pères de l'Église aient utilisé sa démonologie, l'orthodoxie chrétienne a souvent vu dans les oracles païens l'œuvre de démons maléfiques et non de la providence divine. Saint Augustin, dans la Cité de Dieu, attribue les manifestations des dieux païens à des démons qui trompent les hommes. La pensée de Plutarque, qui cherchait à réconcilier le divin et l'humain, se heurtera au dualisme chrétien strict, où le divin et le diabolique sont clairement séparés, et où les oracles de Delphes seront considérés comme une manifestation du malin. Durant la Renaissance, l'intérêt pour Plutarque se ravive, et des humanistes comme Érasme ou Guillaume Budé s'intéressent à ses réflexions sur la piété et la raison. La tentative de Plutarque de concilier la religion et la philosophie trouve un écho dans les débats de l'époque sur la place de la foi et de la raison.

Le traité "Comment tirer profit de ses ennemis" (en latin, De capienda ex inimicis utilitate) est un texte emblématique de l'éthique pragmatique de Plutarque. Sa thèse centrale est contre-intuitive et profondément audacieuse pour l'époque : l'ennemi n'est pas une calamité à fuir, mais un instrument d'amélioration de soi et de perfectionnement moral. Plutarque s'écarte ainsi d'un idéal utopique d'un monde sans inimitiés, préférant s'ancrer dans la réalité complexe des interactions humaines pour en tirer un avantage éthique. Plutarque met en parallèle ce traité avec celui sur la flatterie, "Sur la manière de distinguer le flatteur d'avec l'ami". Le flatteur, par ses "déférences perverses" et sa fausse louange, bref sa flagornerie de patte-pelue, est une figure de la corruption insidieuse qui endort la conscience et empêche toute progression personnelle. L'ennemi, en revanche, par ses reproches, même s'ils sont motivés par la haine, agit comme un miroir forcé. Sa critique, aussi dure soit-elle, oblige l'individu à un examen de conscience rigoureux, à une "vigilante pratique des vertus" et à un perfectionnement constant. La confrontation avec l'adversité devient un exercice éthique permanent, une sorte de "diététique morale" de l'âme. Plutarque y expose une philosophie qui ne vise pas à éviter le conflit, mais à le transformer en une opportunité de croissance personnelle. Cette approche est un exemple parfait de la vision non-conséquentialiste de Plutarque. L'action n'est pas jugée bonne par ses résultats extérieurs, comme la victoire sur l'ennemi, mais par l'état moral qu'elle produit chez la personne. La meilleure "riposte à l'adversité" n'est pas la destruction de l'adversaire, mais le perfectionnement de soi-même, qui est une victoire bien plus noble et durable. L'ennemi est donc un catalyseur de la vertu, nous apprenant à "rivaliser de vertu" et à exercer notre "grandeur d'âme" et notre impassibilité. Ce traité révèle que pour Plutarque, le véritable courage moral ne consiste pas à éviter le danger de l'inimitié, mais à le transformer en un terrain fertile pour la construction de la moralité individuelle.      

Le traité De tranquillitate animi est une œuvre maîtresse qui s'inscrit au cœur des préoccupations éthiques de Plutarque. Adressé à son ami Paccius, le texte vise à lui offrir un chemin vers la paix de l'esprit. Plutarque se positionne à la croisée des grandes écoles philosophiques de son temps, cherchant à définir l'ataraxie par une voie qui lui est propre. Le socle de sa thèse est l'idée que les sources du trouble ne résident pas dans les circonstances extérieures, que ce soit l'inactivité, la richesse, la pauvreté ou la maladie. Plutôt, le mal-être est une affaire de disposition intérieure, de vices de l'âme comme "l'inexpérience, la déraison, le manque de compétence ou de connaissance" pour faire le bon usage des conditions présentes. Il illustre ce principe avec des exemples frappants : l'inaction de Laërte et d'Achille ne les délivre pas de leur chagrin, tandis que Crates le Cynique est heureux malgré sa pauvreté, et Alexandre le Grand reste misérable au sommet de son pouvoir, tourmenté par son insatiable ambition. Plutarque insiste sur le fait que "chacun de nous porte en soi-même le principe de sa tranquillité ou de ses peines".  Le remède proposé par Plutarque est l'exercice de la raison. Il ne prescrit pas une cure radicale, mais une "diététique morale" qui nous enseigne à nous "accoutumer" progressivement à la "modération et la douceur" face aux aléas de la vie. Parmi les exercices recommandés, il y a la pratique de se comparer à ceux qui sont moins fortunés et de se souvenir de ses propres biens. Au cœur de cette quête de la tranquillité se trouve la conscience, dont la pureté est la source principale du calme de l'âme. À l'inverse, une mauvaise conscience est un "ulcère dans la chair" qui ne cesse "de blesser et de piquer" l'âme. Plutarque offre une voie humaine et praticable pour les gens ordinaires, fondée sur la modération (μετριότης), ce qui le distingue de la radicalité du sage stoïcien qui se veut impassible et au-dessus de tout. L'approche de Plutarque est fondamentalement pragmatique. Il reconnaît la nature imparfaite des êtres humains et leurs passions. La tranquillité, pour lui, n'est pas une fin en soi, mais le résultat d'un exercice moral continu. Il emploie la métaphore du pilote sur le navire qui ne peut pas calmer la tempête, mais peut naviguer habilement à travers elle, utilisant son savoir-faire pour s'adapter à la situation. Cette image montre que la sagesse n'est pas une position de retrait ou d'inaction, mais une action raisonnée dans le monde, où l'on "use des unes et des autres [les joies et les peines] en évitant l'excès".   

Le traité De liberis educandis est l'un des textes les plus célèbres et les plus influents de l'œuvre de Plutarque, bien que son authenticité soit sujette à débat parmi les spécialistes. Cette contestation, loin de diminuer sa valeur, est la clé de son héritage. L'autorité immense du texte, qui en a fait un manuel de référence pour la pédagogie humaniste, provient précisément de son attribution à Plutarque, ce qui l'a élevé au rang de texte "autoritatif" au fil des siècles. L'essai défend une approche de l'éducation qui se révèle d'une modernité surprenante pour son époque. L'auteur y prône un rôle central pour les parents, et en particulier les mères, qui ne doivent pas se dérober à leur devoir "naturel" de nourrir et d'instruire leurs enfants. Il rejette avec force la violence physique et les "mauvais traitements", insistant sur l'importance de l'exhortation et de la persuasion pour former des esprits vertueux. La finalité de l'éducation, selon ce traité, est de former non seulement des esprits instruits, mais des individus dotés de moralité, capables de jugement et de vertu. Ce texte contraste avec les descriptions que Plutarque lui-même a faites de l'éducation spartiate, qui visait à former des citoyens obéissants et des soldats endurants pour la cité, sans égard pour la douceur ou les individualités. Cette différence met en lumière l'idéal humaniste et individualiste du traité  De liberis educandis, qui fut le véritable moteur de son influence posthume. Le cas de Montaigne, l'un des plus grands lecteurs de Plutarque, illustre parfaitement comment l'autorité du texte a pu être un point de départ pour une transformation radicale des idées. Montaigne s'approprie les métaphores pédagogiques du texte, notamment celle de l'âme comme un "foyer que l'on échauffe" plutôt qu'un "vase que l'on remplit". Toutefois, il va au-delà de cette opposition, en introduisant l'idée de "vidage" ou d'"oubli". Pour Montaigne, le processus d'apprentissage n'est pas une simple accumulation ou un "allumage", mais un mouvement "circulaire, infini et incomplet" qui implique une "mémoire poreuse, qui trie et comme filtre l'essentiel". Cette "éducation à l'oubli" devient la première étape d'une véritable appropriation personnelle et d'une pensée authentique, faisant de Montaigne, inspiré par Plutarque, un "inventeur" d'une nouvelle approche philosophique, l'essai.    

  L'ensemble de son œuvre a contribué à préserver et à transmettre une grande partie de la pensée hellénistique et gréco-romaine, agissant comme un pont entre l'Antiquité classique et l'Occident médiéval et moderne. 

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