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La Garenne de philosophie

Vie de Blaise Pascal

La vie de Blaise Pascal s’inscrit dans une période charnière de l’histoire intellectuelle européenne, où les avancées mathématiques et physiques coïncident avec des bouleversements théologiques et philosophiques. Né dans une famille de la petite noblesse de robe, il grandit dans un milieu où l’érudition se mêle à une piété rigoureuse, marquée par le jansénisme, un mouvement religieux qui insiste sur la grâce divine et la déchéance humaine après le péché originel. Son existence, bien que brève, se caractérise par une intensité rare, rythmée par des découvertes scientifiques majeures, des polémiques théologiques et une quête spirituelle tourmentée. Pour saisir la complexité de son itinéraire, il convient d’en restituer les étapes avec précision, en croisant les témoignages de ses contemporains, ses écrits personnels et les archives disponibles.

Pour resserrer cette chronologie en jalons datés: 19 juin 1623 (naissance) – 27 juin 1623 (baptême) – 1626 (deuil maternel) – 1631 (arrivée à Paris) – 1639 (départ du père pour Rouen) – février 1640 (Essai pour les coniques) – 1642 (idée de la machine arithmétique) – 1644 (présentation au prince de Condé) – 1645 (Lettre dédicatoire au chancelier Séguier) – 15 novembre 1647 (instructions pour l’expérience au puy de Dôme) – 23‑24 septembre 1647 (entretiens avec Descartes) – 19 septembre 1648 (expérience du puy de Dôme) – fin 1648 (Récit de la grande expérience) – 22 mai 1649 (privilège royal pour la pascaline) – 24 septembre 1651 (mort d’Étienne Pascal) – 4 janvier 1652 (entrée de Jacqueline à Port‑Royal) – mai 1653 (profession de Jacqueline) – 23 novembre 1654 (Mémorial) – 29 août 1654 (lettre de Fermat à Pascal) – 1654 (rédaction du Traité du triangle arithmétique) – 23 janvier 1656 (première Provinciale) – 24 mars 1656 (miracle de la Sainte‑Épine) – 24 mars 1657 (dix‑huitième Provinciale) – 1658 (De l’esprit géométrique; défis de la cycloïde en juin et en août; publications en octobre) – janvier 1659 (Théorie de la roulette) – novembre 1661 (fondation de la société des carrosses) – 19 janvier 1662 (lettres patentes) – 26 février 1662 (essais) – 18 mars, 11 avril, 2 mai, 24 juin 1662 (ouvertures successives de lignes) – 19 août 1662 (décès) – 1663 (Traitez de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air) – 1665 (édition du Traité du triangle arithmétique) – 2 janvier et 21 janvier 1670 (achevé d’imprimer et diffusion initiale des Pensées).

1623 : Naissance et origines familiales

Blaise Pascal voit le jour le 19 juin 1623 à Clermont-Ferrand, en Auvergne, dans une province alors marquée par des tensions entre la monarchie centrale et les parlements provinciaux. Son père, Étienne Pascal (1588–1651), est un magistrat respecté, président à la Cour des aides de Clermont, mais aussi un mathématicien amateur passionné, proche du cercle de Marin Mersenne, un moine minime qui joue un rôle clé dans la diffusion des idées scientifiques en Europe. Sa mère, Antoinette Begon, meurt en 1626, laissant Étienne veuf avec trois enfants : Gilberte (1620–1687), Blaise et Jacqueline (1625–1661). Cette disparition précoce marque profondément le jeune Blaise, qui grandit dans un foyer où la rigueur intellectuelle le dispute à une éducation religieuse stricte. Étienne Pascal, soucieux de l’instruction de ses enfants, décide en 1631 de s’installer à Paris pour leur offrir un environnement plus stimulant. Il fréquente alors les salons scientifiques et les académies informelles où se discutent les travaux de Descartes, Galilée ou Kepler.

Blaise Pascal naît le 19 juin 1623 à Clermont, aujourd'hui Clermont-Ferrand, dans la province d'Auvergne. Son père Étienne Pascal occupe la fonction de président de la Cour des aides de Clermont, une juridiction royale chargée de juger les litiges fiscaux. Sa mère Antoinette Begon appartient à une famille de magistrats clermontois. Le jeune Blaise est le troisième enfant et seul garçon d'une fratrie qui comprend deux sœurs : Gilberte, née en 1620, et Jacqueline, née en 1625. La famille Pascal appartient à la petite noblesse de robe auvergnate, cette catégorie sociale qui tire son statut de l'exercice de charges judiciaires ou administratives plutôt que de traditions guerrières ancestrales.

Le 5 septembre 1626, Antoinette Pascal, la mère de Blaise, meurt subitement à l'âge de vingt-huit ans. Les circonstances exactes de cette disparition demeurent obscures dans les documents d'époque. Cette perte marque profondément la structure familiale et confère au père Étienne Pascal une responsabilité éducative totale sur ses trois enfants. Veuf à trente-huit ans, Étienne Pascal décide de ne jamais se remarier et consacre son existence à l'éducation de sa progéniture ainsi qu'à ses travaux scientifiques personnels, car il s'intéresse activement aux mathématiques et entretient une correspondance avec plusieurs savants de son temps.

En 1631, Étienne Pascal prend la décision capitale de quitter Clermont pour s'installer à Paris avec ses trois enfants. Cette migration répond à plusieurs motivations : faciliter l'éducation de ses enfants dans un environnement intellectuel plus stimulant, participer aux activités de la communauté savante parisienne, et peut-être aussi s'éloigner des souvenirs douloureux associés à la mort de son épouse. La famille s'établit dans une demeure du quartier du Marais, proche des cercles intellectuels et scientifiques de la capitale. Étienne Pascal décide d'assurer lui-même l'instruction de son fils unique plutôt que de le confier à un collège jésuite ou à un autre établissement. Cette décision reflète une conception particulière de la pédagogie : il souhaite contrôler personnellement le rythme et le contenu des apprentissages, en adaptant l'enseignement aux capacités et à la curiosité de l'enfant.

Vers 1632-1633, Étienne Pascal élabore un programme pédagogique spécifique pour Blaise. Selon sa conception éducative, il convient de retarder l'apprentissage des mathématiques jusqu'à ce que l'enfant ait solidement maîtrisé les langues anciennes, particulièrement le latin et le grec. Cette approche s'inscrit dans la tradition humaniste qui privilégie la formation rhétorique et littéraire comme fondement de toute éducation cultivée. Le jeune Blaise étudie donc d'abord la grammaire latine, les auteurs classiques, et les rudiments de philosophie. Pour autant, cette restriction volontaire produit un effet inattendu : elle attise la curiosité naturelle de l'enfant pour les domaines qui lui sont provisoirement interdits. Selon les témoignages familiaux recueillis plus tard par sa sœur Gilberte, le jeune Blaise interroge son père sur la nature de la géométrie, discipline dont on lui refuse l'accès.

1635–1640 : L’éveil mathématique et les premières découvertes

Dès l’âge de douze ans, Blaise Pascal manifeste un talent exceptionnel pour les mathématiques. Son père, craignant qu’une précocité excessive ne nuise à son développement, lui interdit temporairement l’étude de cette discipline. Pour autant, l’enfant, fasciné par la géométrie d’Euclide, reconstitue seul les démonstrations des Éléments en utilisant des termes qu’il invente, comme « rond » pour « cercle » ou « bâton » pour « ligne ». Impressionné, Étienne lui permet de reprendre ses études sous la direction de mathématiciens parisiens. À quatorze ans, en 1637, Pascal assiste aux réunions de l’académie de Mersenne, où il rencontre des savants comme Gilles de Roberval ou Pierre Hérigone. C’est dans ce contexte qu’il rédige, en 1639, un Essai pour les coniques, traité de géométrie projective qui généralise les travaux d’Apollonios et de Desargues. Ce texte, bien que publié seulement en 1640 sous le titre Théorème de Pascal, lui vaut une reconnaissance immédiate : à seize ans, il est considéré comme l’un des géomètres les plus prometteurs d’Europe. Le théorème en question, connu aujourd’hui sous le nom d’hexagramme mystique, établit une propriété fondamentale des coniques (ellipses, paraboles, hyperboles) en montrant que les points d’intersection des côtés opposés d’un hexagone inscrit dans une conique sont alignés. Cette découverte, bien que purement théorique, annonce déjà sa capacité à lier abstraction et intuition géométrique.

Plus en détail.

Vers 1634-1635, se produit un épisode devenu légendaire dans les biographies pascaliennes, même si son exactitude historique fait débat parmi les chercheurs contemporains. Selon Gilberte Périer dans sa Vie de Monsieur Pascal rédigée après la mort de son frère, Blaise, alors âgé de onze ou douze ans, découvre seul et sans livre les trente-deux premières propositions d'Euclide. Privé de manuels de géométrie par la volonté paternelle, il aurait retrouvé par lui-même des théorèmes fondamentaux en utilisant ses propres termes : il appelait une ligne un bâton et un cercle un rond. Face à cette démonstration précoce de génie mathématique, Étienne Pascal aurait renoncé à son projet pédagogique initial et autorisé son fils à étudier les Éléments d'Euclide. Cette anecdote, largement diffusée et embellie au fil du temps, illustre en tout cas la précocité exceptionnelle de Pascal dans le domaine des mathématiques abstraites. Les historiens modernes demeurent divisés sur la véracité littérale de cet épisode, certains y voyant une reconstruction hagiographique destinée à magnifier le génie du jeune prodige, d'autres considérant qu'il contient probablement un noyau de vérité historique même si les détails ont été romancés.

À partir de 1635, Étienne Pascal participe régulièrement aux réunions savantes organisées par le père Marin Mersenne dans son couvent de la Place Royale, aujourd'hui Place des Vosges. Ces assemblées hebdomadaires, qui se tiennent généralement le jeudi, constituent le principal foyer de la vie scientifique parisienne avant la création de l'Académie des sciences. Mersenne, religieux minime doté d'une curiosité encyclopédique, entretient une correspondance avec l'ensemble des savants européens et fait circuler théories, expériences et controverses. Dans son couvent se rencontrent mathématiciens, physiciens, philosophes et ingénieurs. On y discute des récentes découvertes de Galilée, des travaux de Descartes, des problèmes d'optique et de mécanique. Étienne Pascal devient un membre régulier de cette académie informelle, où il présente ses propres recherches mathématiques, notamment sur les courbes et les sections coniques.

Vers 1638-1639, alors qu'il n'a que quinze ans, Blaise Pascal commence à accompagner son père aux réunions du cercle de Mersenne. Cette introduction précoce dans le milieu savant parisien permet au jeune prodige de rencontrer les plus grands esprits scientifiques de son époque. Il y côtoie des mathématiciens comme Gilles Personne de Roberval, Pierre de Carcavy, ou Claude Mydorge, des physiciens et philosophes comme René Descartes qui fait des séjours périodiques à Paris. Ces rencontres façonnent profondément la formation intellectuelle du jeune Pascal, l'exposant aux débats méthodologiques, aux controverses théoriques et aux techniques expérimentales de pointe. L'atmosphère du cercle de Mersenne combine rigueur démonstrative et ouverture à l'innovation, méthode mathématique et souci de vérification empirique.

En février 1640, Blaise Pascal, âgé de seize ans et demi, rédige son premier ouvrage scientifique, un traité intitulé Essay pour les coniques. Ce texte bref, composé d'une seule feuille imprimée recto-verso sous forme d'affiche, contient des résultats remarquables sur les sections coniques, c'est-à-dire les courbes obtenues par l'intersection d'un cône avec un plan : ellipses, paraboles et hyperboles. Le théorème principal énoncé dans cet essai, connu aujourd'hui sous le nom de théorème de Pascal ou hexagramme mystique de Pascal, affirme que si l'on inscrit un hexagone quelconque dans une conique, les points d'intersection des côtés opposés prolongés sont alignés. Cette propriété projective possède une portée considérable en géométrie et préfigure les développements ultérieurs de la géométrie projective au dix-neuvième siècle. L'Essay pour les coniques constitue une extension des travaux de l'architecte et mathématicien lyonnais Girard Desargues, dont Pascal a étudié le Brouillon project d'une atteinte aux événements des rencontres du cône avec un plan, publié en 1639. Desargues développait une approche nouvelle de la géométrie, fondée sur les notions de perspective et de projection, rompant avec la tradition euclidienne classique. Pascal reprend ces idées novatrices et les prolonge par des résultats originaux.

Le 1er mars 1640, l'Essay pour les coniques est présenté devant les membres du cercle de Mersenne et suscite l'admiration générale. Mersenne lui-même diffuse le texte dans sa vaste correspondance européenne, le transmettant notamment aux savants italiens et aux mathématiciens hollandais. Cette publication place immédiatement le jeune Pascal au premier rang des géométres de son temps et lui confère une réputation qui franchit rapidement les frontières du royaume. Plusieurs savants demandent à Mersenne des éclaircissements sur les démonstrations complètes que Pascal annonce dans son essai, car le texte imprimé se présente comme un simple aperçu d'un traité plus vaste que Pascal promet de publier ultérieurement. Ce traité complet sur les coniques ne verra finalement jamais le jour, ou du moins aucun manuscrit n'en a été conservé, ce qui constitue l'une des pertes les plus regrettables de l'histoire des mathématiques du dix-septième siècle.

En 1640, la situation financière et politique d'Étienne Pascal se complique gravement. Les années 1630 ont été marquées par des tensions fiscales croissantes, le cardinal de Richelieu multipliant les expédients financiers pour financer la guerre contre l'Espagne et l'Empire. En 1638, le pouvoir royal avait décidé d'imposer une réduction autoritaire des rentes sur l'Hôtel de Ville de Paris, mesure qui affectait directement les rentiers, catégorie à laquelle appartient Étienne Pascal. Cette décision provoque un mécontentement considérable parmi les officiers et les bourgeois parisiens qui ont investi leurs capitaux dans ces rentes garanties par la municipalité. Étienne Pascal, comme beaucoup de ses pairs, se trouve lésé par cette mesure qu'il considère comme une spoliation et une violation des engagements royaux.

En décembre 1638, lors d'une réunion houleuse des rentiers de l'Hôtel de Ville, Étienne Pascal prend publiquement la parole pour protester contre les décisions gouvernementales et défendre les droits des créanciers de la municipalité. Son intervention, jugée séditieuse par les autorités, attire sur lui l'attention défavorable du cardinal de Richelieu. Au printemps 1639, un ordre d'arrestation est lancé contre Étienne Pascal, l'accusant de rébellion contre les décisions royales. Averti à temps, Étienne Pascal choisit la fuite et se cache, abandonnant temporairement son domicile parisien et ses enfants. Il trouve refuge dans diverses cachettes, changeant fréquemment de lieu pour échapper aux recherches. Cette situation place la famille Pascal dans une position délicate : les trois enfants demeurent à Paris sous la surveillance discrète de proches, tandis que leur père vit en fugitif dans la clandestinité.

En 1639, Jacqueline Pascal, la sœur cadette de Blaise, alors âgée de quatorze ans, fait preuve de talents littéraires et dramatiques remarquables. Elle compose des poèmes et participe à des représentations théâtrales dans les salons parisiens. Sa beauté, son esprit et son talent d'actrice lui valent une certaine notoriété dans les cercles mondains de la capitale. Cette reconnaissance sociale des talents de Jacqueline joue un rôle inattendu dans le destin familial. En janvier 1640, elle participe à une représentation théâtrale donnée en l'honneur du cardinal de Richelieu. Sa prestation séduit le cardinal, qui s'enquiert de l'identité de la jeune actrice. Apprenant qu'elle est la fille d'Étienne Pascal, le fugitif recherché pour sédition, Richelieu manifeste une forme de clémence. Cette circonstance fortuite offre à la famille Pascal une opportunité de réconciliation avec le pouvoir.

En février 1640, grâce à l'intercession de protecteurs bien placés et à l'heureuse impression produite par Jacqueline sur le cardinal, Étienne Pascal obtient son pardon. Pour autant, ce pardon s'accompagne d'une condition : Étienne Pascal doit accepter une mission administrative éloignée de Paris qui équivaut à une forme d'exil déguisé. Richelieu et son principal collaborateur financier, le surintendant Claude de Bullion, lui proposent le poste de commissaire député par Sa Majesté pour l'impôt et levée des tailles en Haute-Normandie. Cette fonction, créée pour renforcer la collecte fiscale dans une province stratégique, implique de superviser l'ensemble du système d'imposition, de régler les contentieux avec les contribuables récalcitrants, et de coordonner l'action des nombreux agents du fisc. Le poste exige compétence administrative, autorité personnelle et disponibilité totale.

En janvier 1641, Étienne Pascal s'installe à Rouen, capitale de la Normandie, pour assumer sa nouvelle charge. Il emmène avec lui ses trois enfants, car il ne souhaite pas les laisser seuls à Paris. La famille loue une vaste demeure dans le centre de Rouen, proche du palais du parlement de Normandie et des principales institutions provinciales. Rouen est alors une ville prospère d'environ soixante-dix mille habitants, deuxième ville du royaume après Paris, dotée d'une intense activité commerciale grâce à son port fluvial sur la Seine qui permet le commerce avec Paris et avec l'Angleterre via l'estuaire. La ville abrite un parlement, une cour des aides, une chambre des comptes, de nombreuses juridictions subalternes, et constitue un centre administratif, judiciaire et ecclésiastique de première importance. La société rouennaise combine une bourgeoisie marchande enrichie par le négoce du textile et des produits coloniaux, et une noblesse de robe attachée aux institutions judiciaires.

1641–1645 : La Pascaline et les premières machines calculatrices

En 1641, Étienne Pascal est nommé intendant des finances en Haute-Normandie par Richelieu. Cette fonction administrative l’amène à superviser la collecte des impôts, une tâche fastidieuse qui implique d’innombrables calculs. Observant les difficultés des comptables, Blaise Pascal conçoit l’idée d’une machine capable d’effectuer mécaniquement les quatre opérations arithmétiques. Après trois ans de travail, il présente en 1645 la Pascaline, une calculatrice à rouages et sautoirs qui permet d’additionner et de soustraire des nombres jusqu’à huit chiffres. Le principe repose sur un système de roues dentées engrenées, où chaque roue représente un ordre de grandeur (unités, dizaines, centaines, etc.) et effectue une rotation complète lorsqu’elle passe de 9 à 0, déclenchant alors la rotation de la roue suivante. Bien que l’invention soit saluée par des savants comme Leibniz, qui s’en inspirera plus tard, sa commercialisation se heurte à des problèmes techniques et à un coût de production élevé. Pascal en construit une cinquantaine d’exemplaires, dont certains sont offerts à la reine Christine de Suède ou au chancelier Pierre Séguier. Pour autant, l’échec relatif de la Pascaline ne décourage pas son inventeur, qui y voit surtout un exercice de logique mécanique. Cette période est aussi marquée par des expériences sur le vide et la pression atmosphérique, menées en collaboration avec son beau-frère Florin Périer.

Plus en détail.

En 1641-1642, Blaise Pascal, désormais âgé de dix-huit ans, assiste son père dans ses fonctions fiscales. Cette période rouennaise confronte le jeune mathématicien à des réalités administratives concrètes bien éloignées des spéculations géométriques du cercle de Mersenne. Étienne Pascal doit superviser des dizaines de paroisses, vérifier les rôles d'imposition, arbitrer les conflits entre collecteurs et contribuables, faire face aux résistances des communautés rurales écrasées par la pression fiscale croissante. Les années 1639-1643 sont marquées par de graves troubles fiscaux en Normandie : les populations rurales, exaspérées par l'alourdissement continu des tailles et par les méthodes brutales de certains collecteurs, se soulèvent périodiquement. En 1639, la révolte des Nu-pieds avait embrasé la campagne normande, obligeant le pouvoir royal à envoyer des troupes pour rétablir l'ordre. L'atmosphère demeure tendue et le travail d'Étienne Pascal s'effectue dans un contexte difficile où il faut concilier les exigences du Trésor royal et les possibilités réelles des contribuables.

C'est dans ce contexte que Blaise Pascal conçoit l'idée de sa machine arithmétique. Face à l'ampleur et à la complexité des calculs que nécessite la gestion fiscale, observant son père passer de longues heures à vérifier des colonnes de chiffres et à effectuer manuellement des additions et des soustractions fastidieuses, Pascal imagine de construire un dispositif mécanique capable d'effectuer automatiquement les opérations arithmétiques. Cette intuition associe préoccupation pratique et curiosité scientifique : il s'agit à la fois de soulager le travail de son père et d'explorer les possibilités du calcul automatique. Dès 1642, Pascal commence à concevoir les premiers plans de sa machine, réfléchissant aux mécanismes nécessaires pour représenter les nombres et pour réaliser les reports de retenue d'un rang décimal au suivant.

Entre 1642 et 1645, Pascal travaille intensément à la mise au point de sa machine arithmétique. Ce projet s'avère beaucoup plus difficile que prévu. La conception théorique du mécanisme pose déjà des problèmes délicats, nécessitant une compréhension fine des engrenages, des roues dentées et des systèmes de transmission. L'exécution pratique se révèle encore plus ardue : il faut trouver des artisans capables de réaliser avec précision les pièces nécessaires, un défi considérable dans une époque où l'horlogerie de précision demeure un art extrêmement spécialisé. Pascal fait appel à divers ouvriers rouennais, horlogers et mécaniciens, pour fabriquer les prototypes successifs. Selon ses propres témoignages ultérieurs, il conçoit et fait exécuter plus de cinquante modèles différents avant d'aboutir à un mécanisme fonctionnel et fiable. Ces essais répétés représentent un investissement financier considérable, que seule la position sociale et les ressources d'Étienne Pascal permettent d'assumer.

En 1643, Pascal parvient à réaliser un premier modèle fonctionnel de sa machine arithmétique. Ce dispositif, entièrement mécanique, permet d'effectuer des additions et des soustractions au moyen d'un système ingénieux de roues dentées. Chaque roue représente un rang décimal : unités, dizaines, centaines, et ainsi de suite. L'utilisateur entre les nombres en tournant ces roues à l'aide de stylets, et le mécanisme effectue automatiquement les reports de retenue. Lorsqu'une roue passe de neuf à zéro, elle entraîne l'avancement d'une unité de la roue du rang supérieur. Ce système de report constitue la difficulté technique principale que Pascal résout par un mécanisme à cliquet et à sautoir qui assure la transmission de la retenue même lorsque plusieurs roues consécutives doivent simultanément passer de neuf à zéro. Pour l'époque, cette réalisation représente un exploit mécanique remarquable, témoignant à la fois de capacités conceptuelles abstraites et d'un sens pratique de l'ingénierie.

En 1644, Pascal continue à perfectionner sa machine et commence à envisager sa commercialisation. Il comprend que pour protéger son invention et assurer sa diffusion, il doit obtenir une reconnaissance officielle et un privilège royal interdisant les contrefaçons. Il rédige donc une requête qu'il adresse au chancelier Pierre Séguier, demandant l'octroi d'un privilège exclusif pour la fabrication et la vente de machines arithmétiques. Dans cette requête, Pascal décrit les capacités de son invention, souligne son utilité pour tous ceux qui effectuent des calculs nombreux et complexes, et insiste sur les difficultés techniques qu'il a dû surmonter. Il déplore par avance les imitateurs qui pourraient produire des copies défectueuses compromettant la réputation de son invention.

Le 22 mai 1645, le chancelier Séguier accorde à Blaise Pascal un privilège royal pour sa machine arithmétique. Ce document officiel, enregistré par le Conseil du roi, confère à Pascal le monopole de fabrication et de vente de machines à calculer pour une durée déterminée. Le privilège interdit à quiconque de reproduire, vendre ou utiliser commercialement un dispositif de calcul mécanique sans l'autorisation expresse de l'inventeur. Cette protection juridique témoigne de la reconnaissance par les plus hautes autorités de l'originalité et de la valeur de l'invention pascalienne. Pour autant, l'obtention de ce privilège ne résout pas tous les problèmes pratiques. La fabrication des machines demeure coûteuse et délicate, nécessitant une main-d'œuvre hautement qualifiée. Pascal supervise personnellement la production de chaque exemplaire, veillant à la qualité et à la fiabilité des mécanismes. Au total, seule une vingtaine de machines seront effectivement produites du vivant de Pascal, destinées principalement à de riches particuliers, à des institutions administratives ou à des personnalités influentes à qui Pascal offre des exemplaires pour assurer la promotion de son invention.

En 1646, se produit un événement qui transforme profondément l'orientation spirituelle de la famille Pascal. En janvier, Étienne Pascal, alors âgé de cinquante-sept ans, glisse sur une plaque de glace dans une rue de Rouen et se démet gravement la hanche. Alité et souffrant, il est soigné par deux gentilshommes normands, les frères Deschamps du Pont, qui possèdent des compétences médicales et chirurgicales. Or ces deux hommes appartiennent au mouvement janséniste, cette tendance du catholicisme qui insiste sur la corruption radicale de la nature humaine après le péché originel, sur la nécessité absolue de la grâce divine pour tout acte vertueux, et sur les exigences morales rigoureuses que doit respecter le chrétien authentique. Les frères Deschamps, durant les semaines où ils soignent Étienne Pascal, conversent longuement avec lui et avec ses enfants, leur prêtant des ouvrages de dévotion, notamment les Lettres spirituelles de Jean Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, figure tutélaire du mouvement janséniste.

Entre février et mai 1646, la famille Pascal subit une conversion spirituelle qui la fait passer d'un catholicisme conventionnel et mondain à une pratique religieuse austère, exigeante et profondément intériorisée. Cette transformation touche particulièrement Jacqueline, qui développe une vocation religieuse intense, et Blaise, qui commence à réfléchir systématiquement aux questions théologiques et à la signification spirituelle de l'existence humaine. Pour autant, cette première conversion ne détourne pas immédiatement Pascal de ses activités scientifiques. Il continue à correspondre avec le père Mersenne, à travailler sur des problèmes de physique et de mathématiques, à perfectionner sa machine arithmétique. Cette période marque plutôt le début d'une tension interne entre deux orientations de l'esprit, scientifique et religieuse, qui coexisteront et parfois s'affronteront jusqu'à la fin de sa vie.

Septembre 1647 : La rencontre avec René Descartes

En octobre 1646, Pascal rencontre personnellement René Descartes lors d'une visite que le philosophe effectue à Rouen. Cette rencontre, soigneusement préparée et attendue, réunit deux des plus grands esprits du siècle. Descartes, né en 1596, est alors un philosophe et mathématicien reconnu dans toute l'Europe. Ses Méditations métaphysiques ont été publiées en 1641, son Discours de la méthode en 1637. Il a correspondu avec Mersenne au sujet de l'Essay pour les coniques du jeune Pascal et souhaite rencontrer ce prodige dont on lui a tant vanté les capacités. Les deux hommes se voient à deux reprises, les 23 et 24 septembre 1647, et non en 1646 comme on l'a longtemps cru, erreur que les recherches historiques récentes ont permis de corriger. Ces entrevues se déroulent dans la demeure des Pascal à Rouen, en présence d'Étienne Pascal et de plusieurs autres personnes.

Le 23 septembre 1647, lors de leur première rencontre, Descartes et Pascal discutent de divers sujets scientifiques. Descartes examine la machine arithmétique de Pascal et en reconnaît l'ingéniosité mécanique, tout en adoptant une attitude légèrement condescendante qui froisse l'amour-propre du jeune inventeur. Les deux hommes conversent sur la question du vide, sujet qui passionne alors les physiciens. Depuis l'expérience réalisée en Italie par Evangelista Torricelli en 1644, qui a montré qu'un tube de verre rempli de mercure puis retourné dans une cuve laisse subsister un espace vide au sommet de la colonne de mercure, la question de l'existence du vide dans la nature suscite des débats passionnés. La physique aristotélicienne traditionnelle, enseignée dans les universités, affirme que la nature abhorre le vide et qu'un vide véritable ne peut exister. Descartes partage cette conviction et développe une physique entièrement fondée sur la matière étendue et ses mouvements, excluant par principe la possibilité du vide. Pascal, au contraire, s'intéresse vivement aux expériences de Torricelli et commence à développer une interprétation différente.

Le 24 septembre 1647, Descartes et Pascal se revoient. La conversation porte sur des questions de santé, car Blaise Pascal souffre depuis quelque temps de divers maux : maux de tête violents, troubles digestifs, faiblesse générale. Descartes, qui s'intéresse aux questions médicales et a développé des théories physiologiques dans son Traité de l'homme, prodigue quelques conseils au jeune homme, lui recommandant notamment de rester au lit le plus longtemps possible chaque matin pour préserver ses forces. Cette recommandation, que Pascal suivra apparemment, deviendra un élément de sa routine quotidienne. Les relations entre Descartes et Pascal demeurent courtoises sans atteindre une véritable cordialité. Descartes, de vingt-sept ans l'aîné de Pascal, adopte la posture du maître face à un jeune disciple prometteur. Pascal, conscient de ses propres capacités et déjà sûr de ses intuitions scientifiques, supporte mal cette attitude. Leurs tempéraments intellectuels diffèrent profondément : Descartes privilégie la déduction rationnelle à partir de principes premiers, cherche à construire un système philosophique cohérent et complet embrassant l'ensemble du savoir ; Pascal privilégie l'expérience, l'observation des faits, la vérification empirique, et se méfie des vastes synthèses métaphysiques.

1647–1648 : Les expériences sur le vide et la controverse avec les aristotéliciens

Dès 1646, Pascal s’intéresse aux travaux de Torricelli sur la pression atmosphérique. Ce physicien italien a montré qu’un tube de mercure renversé dans une cuve se stabilise à une hauteur d’environ 76 cm, laissant un espace vide au-dessus du liquide. Cette observation contredit la physique aristotélicienne, qui nie l’existence du vide (horror vacui). Pour vérifier ces résultats, Pascal demande à Périer de reproduire l’expérience au sommet du Puy-de-Dôme, en Auvergne, le 19 septembre 1648. Le mercure descend effectivement à une hauteur moindre en altitude, confirmant que la colonne de mercure est soutenue par le poids de l’air. Ces expériences, décrites dans le Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs (1648), valent à Pascal une célébrité immédiate dans les milieux scientifiques. Elles provoquent aussi une vive polémique avec les partisans d’Aristote, comme le père Noël, un jésuite qui défend la théorie des « esprits subtils » pour expliquer le phénomène. Pascal répond par les Expériences nouvelles touchant le vide (1647), où il systématise ses observations et pose les bases de l’hydrostatique moderne. Ces travaux, bien que souvent associés à ceux de Torricelli ou Boyle, se distinguent par leur rigueur expérimentale et leur volonté de quantifier les phénomènes naturels.

Plus en détail.

En 1647, Pascal entreprend une série d'expériences systématiques sur le vide. Il fait fabriquer à Rouen des tubes de verre de différentes longueurs et des cuves pour reproduire et varier l'expérience de Torricelli. Il utilise non seulement du mercure, liquide dense et coûteux, comme dans l'expérience originale italienne, il emploie de l'eau, du vin rouge pour mieux visualiser les phénomènes, et d'autres liquides. Il observe que la hauteur de la colonne de liquide qui se maintient dans le tube varie selon la densité du liquide utilisé : avec de l'eau, liquide beaucoup moins dense que le mercure, il faut un tube bien plus long, d'environ dix mètres, pour observer l'espace vide au sommet. Ces variations systématiques permettent à Pascal de développer une théorie quantitative du phénomène et de réfuter les explications qualitatives traditionnelles qui attribuaient la suspension de la colonne de liquide à une prétendue horreur du vide.

En octobre 1647, Pascal rédige ses Expériences nouvelles touchant le vide, petit traité qui circule d'abord en manuscrit avant d'être imprimé. Ce texte décrit minutieusement les expériences réalisées, présente les résultats obtenus avec différents liquides, et propose une interprétation mécanique du phénomène. Pascal suggère que la colonne de liquide se maintient non par une mystérieuse horreur du vide, ni par un prétendu lien substantiel entre les parties de la matière, ni par aucune autre cause occulte, ainsi que les scolastiques aimaient à en invoquer, en réalité elle se maintient parce qu'elle est soutenue par le poids de l'air atmosphérique qui presse sur la surface du liquide dans la cuve. Cette explication, déjà pressentie par Torricelli et par d'autres savants italiens, reçoit avec Pascal une formulation claire et une confirmation expérimentale systématique. Si l'air possède un poids et exerce une pression, alors la hauteur de la colonne liquide doit dépendre de ce poids. Plus le liquide est dense, plus la colonne sera courte pour un même poids d'air. Cette théorie pneumatique de la suspension des liquides dans les tubes torricelliens s'oppose frontalement à la physique cartésienne qui nie l'existence du vide et explique tous les phénomènes par les pressions et les tourbillons d'une matière subtile supposée emplir tout l'espace.

En novembre 1647, Pascal publie également un Abrégé du traité du vide, texte programmatique annonçant un grand traité qu'il prépare sur l'ensemble de la question. Ce projet de traité systématique ne verra jamais le jour sous cette forme, divers fragments seront rédigés au cours des années suivantes sans que Pascal parvienne à produire l'ouvrage complet qu'il envisageait. L'Abrégé expose les principes méthodologiques qui guident la recherche pascalienne. Pascal y distingue deux types de connaissances : celles qui relèvent de l'autorité et de la tradition, comme l'histoire, la géographie, la jurisprudence, les langues ou la théologie, domaines où l'on doit s'en remettre aux témoignages et aux textes transmis ; et celles qui relèvent du raisonnement et de l'expérience, comme les mathématiques et la physique, domaines où l'autorité des Anciens ne doit jouer aucun rôle et où seuls comptent la démonstration logique et la vérification empirique. Cette distinction méthodologique fondamentale s'inscrit dans le mouvement général de la science moderne qui refuse de soumettre l'investigation de la nature aux dogmes des autorités anciennes, fussent-elles aussi prestigieuses qu'Aristote.

En 1647-1648, Pascal se trouve au cœur d'une controverse scientifique avec le père Étienne Noël, jésuite, recteur du collège de Clermont à Paris, établissement prestigieux où enseigne l'ordre jésuite. Le père Noël a lu les Expériences nouvelles touchant le vide et réagit vivement aux conclusions pascaliennes. Fidèle à la philosophie scolastique enseignée dans les collèges jésuites, il ne peut admettre l'existence du vide et entreprend de réfuter les interprétations de Pascal. Le 26 octobre 1647, il adresse à Pascal une longue lettre dans laquelle il propose une explication alternative : l'espace situé au sommet du tube torricellien, que Pascal considère comme vide, serait en réalité rempli d'air raréfié ou d'une matière subtile qui aurait pénétré à travers le verre ou le mercure. Cette thèse de la matière subtile, inspirée de la physique cartésienne, permet de sauver le principe selon lequel la nature abhorre le vide.

Le 29 octobre 1647, Pascal rédige une réponse détaillée au père Noël. Cette lettre constitue un document remarquable de polémique scientifique, où la courtoisie formelle masque à peine la fermeté du désaccord. Pascal démonte méthodiquement les arguments du père Noël, montrant les contradictions internes de son explication, l'absence de preuves empiriques pour étayer l'hypothèse de la matière subtile, et la faiblesse logique d'un raisonnement qui invoque une entité hypothétique pour éviter une conclusion dérangeante pour les dogmes philosophiques traditionnels. Pascal insiste sur le fait qu'en science, on ne doit admettre que ce qui est rigoureusement démontré ou solidement établi par l'expérience, et qu'on ne doit pas multiplier les entités explicatives au-delà du nécessaire. Il formule ainsi, de manière indépendante, un principe méthodologique semblable au rasoir d'Ockham médiéval : ne pas postuler l'existence d'entités superflues pour expliquer les phénomènes.

En décembre 1647, Pascal retourne à Paris avec sa famille. Étienne Pascal, ayant terminé sa mission en Normandie, peut regagner la capitale. La famille s'installe rue Brisemiche, dans le quartier du Marais. Ce retour à Paris permet à Pascal de renouer avec le cercle de Mersenne et de participer aux discussions savantes parisiennes. Pour autant, sa santé se dégrade sensiblement. Depuis plusieurs mois, Pascal souffre de maux chroniques : violentes céphalées, douleurs abdominales, faiblesse générale, insomnie. Ces troubles, dont la nature exacte demeure difficile à identifier avec les catégories médicales modernes, l'affectent durablement et l'obligent à modérer ses activités intellectuelles. Les médecins consultés proposent divers diagnostics et recommandent le repos, les saignées, diverses diètes, sans guère de résultats probants. Cette fragilité physique accompagnera Pascal jusqu'à sa mort prématurée et conditionnera largement le rythme de ses travaux.

En 1648, Pascal conçoit une expérience décisive pour trancher la question du vide et valider sa théorie pneumatique. Si la colonne de mercure se maintient dans le tube torricellien parce qu'elle est soutenue par le poids de l'air atmosphérique, alors en transportant l'appareil à une altitude élevée, là où l'air est moins dense et exerce donc une pression moindre, on devrait observer une diminution de la hauteur de la colonne de mercure. Cette prédiction découle logiquement de la théorie pascalienne et offre un moyen de la vérifier expérimentalement. Pour autant, réaliser cette expérience pose des difficultés pratiques : il faut transporter un appareil fragile en verre et mercure au sommet d'une montagne suffisamment haute pour que la différence de pression soit mesurable, et effectuer des mesures précises en deux points d'altitude différente. Pascal, résidant à Paris, ne dispose pas à proximité de relief adapté. Il se tourne donc vers sa famille clermontoise.

Le 15 novembre 1647, Pascal rédige une lettre à son beau-frère Florin Périer, magistrat à Clermont marié à sa sœur Gilberte, lui exposant son projet d'expérience et lui demandant de la réaliser en Auvergne où se dresse le puy de Dôme, montagne de mille quatre cent soixante-cinq mètres d'altitude parfaitement adaptée à ce dessein. Pascal détaille précisément le protocole expérimental : effectuer une première mesure de la hauteur du mercure au pied de la montagne, à Clermont même, en laissant sur place un observateur chargé de vérifier que cette hauteur demeure constante durant toute la journée ; transporter l'appareil au sommet du puy de Dôme et y mesurer la hauteur du mercure ; redescendre et effectuer une mesure de contrôle. Cette rigueur méthodologique témoigne d'une conscience aiguë de la nécessité de prévenir les sources d'erreur et de s'assurer de la fiabilité des résultats. Florin Périer reçoit la lettre de Pascal et accepte de réaliser l'expérience, ne peut l'exécuter immédiatement car l'hiver auvergnat rend l'ascension du puy de Dôme difficile et dangereuse. Il attend donc le retour de la belle saison.

Le 19 septembre 1648, profitant d'une période de beau temps stable, Florin Périer réunit un groupe de cinq témoins respectables, clercs, magistrats et médecins clermontois, et entreprend l'ascension du puy de Dôme. Au pied de la montagne, dans le jardin du couvent des Minimes de Clermont situé à environ cinq cents mètres d'altitude, l'équipe effectue une première mesure de contrôle : la colonne de mercure s'élève à vingt-six pouces et trois lignes et demie, selon les unités de mesure de l'époque. Un observateur, le père Chastin, reste au couvent avec un appareil témoin pour surveiller que cette hauteur demeure constante durant la journée. Le groupe commence alors l'ascension du puy de Dôme, transportant avec précaution l'appareil de verre et de mercure. Arrivés au sommet après plusieurs heures de marche, ils installent le dispositif et procèdent à la mesure. La colonne de mercure s'élève désormais à vingt-trois pouces et deux lignes seulement. La différence est considérable, de l'ordre de trois pouces, soit environ huit centimètres, bien au-delà de toute erreur de mesure possible. L'expérience est répétée cinq fois au sommet, en différents endroits et avec différentes configurations, produisant toujours le même résultat. Lors de la descente, le groupe effectue une mesure intermédiaire à un point d'altitude moyenne et constate que la hauteur du mercure prend une valeur intermédiaire. De retour au couvent des Minimes, ils vérifient que l'appareil témoin est demeuré constant toute la journée. Le protocole expérimental a été scrupuleusement respecté, les résultats sont sans ambiguïté.

Le 22 septembre 1648, Florin Périer rédige un compte rendu détaillé de l'expérience qu'il adresse immédiatement à Pascal à Paris. Ce document décrit minutieusement les circonstances, les témoins, les mesures effectuées, et conclut au succès complet de l'expérience. La réception de cette lettre à Paris constitue un moment de triomphe scientifique pour Pascal. L'expérience du puy de Dôme confirme brillamment sa théorie pneumatique et ruine définitivement les explications fondées sur l'horreur du vide ou sur des matières subtiles hypothétiques. La nouvelle se répand rapidement dans le milieu savant parisien. Mersenne diffuse l'information dans sa correspondance européenne. L'expérience du puy de Dôme devient rapidement célèbre et s'impose comme une démonstration modèle de la méthode expérimentale moderne.

En octobre 1648, Pascal rédige le Récit de la grande expérience de l'équilibre des liqueurs, texte qui présente l'expérience du puy de Dôme et en tire les conséquences théoriques. Il y développe une théorie générale de la pression atmosphérique, expliquant divers phénomènes jusqu'alors mystérieux : pourquoi les pompes aspirantes ne peuvent élever l'eau au-delà d'une certaine hauteur, environ dix mètres ; pourquoi les soufflets deviennent difficiles à ouvrir lorsqu'on bouche leur orifice ; pourquoi certaines ventouses adhèrent fortement à la peau. Tous ces phénomènes s'expliquent par le poids de l'air et la pression qu'il exerce sur tous les corps. Pascal généralise sa théorie en formulant le principe général selon lequel les fluides transmettent les pressions de manière uniforme, principe qui porte aujourd'hui son nom et qui fonde l'hydrostatique moderne.

1648–1651 : La maladie, la conversion et le retrait du monde

À partir de 1647, la santé de Pascal se dégrade. Il souffre de migraines violentes, de troubles digestifs et probablement d’une forme de tuberculose ou de maladie neurologique (certains historiens évoquent une possible sclérose en plaques). Ces maux, qui l’accompagneront jusqu’à sa mort, coïncident avec une crise spirituelle. En 1646, son père se blesse grièvement en glissant sur de la glace ; soigné par deux médecins jansénistes, il se rétablit miraculeusement, ce que la famille interprète comme un signe de la Providence. Sous leur influence, Étienne et ses enfants se rapprochent du monastère de Port-Royal, haut lieu du jansénisme. En 1651, après la mort de son père, Pascal se retire temporairement de la vie mondaine. Il rédige alors des Mémoires sur la grâce et la prédestination, où il défend les thèses d’Augustin d’Hippone contre les jésuites, accusés de minimiser le péché originel. Ces textes, bien que non publiés de son vivant, circulent parmi les théologiens et alimentent les tensions entre jansénistes et jésuites, qui culmineront plus tard dans la querelle des Provinciales.

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Il se passe peu de hoses dans la vie de Blaise Pascal, car la france est troublée par la Fronde. La famille Pascal part d'ailleurs se réfugier à Clermont-Ferrand lors de plusieurs séjours en 1649. Toutefois, le 22 mai 1649, Louis XIV accorde un privilège royal exclusif pour fabriquer et vendre des machines à calculer, un ancêtre de nos brevets; à partir de cette date, Pascal cherche des procédés moins coûteux de fabrication, sans parvenir à une production de série.

Le 24 septembre 1651, Étienne Pascal meurt à Paris à l'âge de soixante-trois ans. Cette disparition affecte profondément ses trois enfants. Blaise perd un père qui a été aussi son éducateur, son premier interlocuteur scientifique, son protecteur financier. Gilberte, mariée à Florin Périer et mère de famille, pleure un père aimant. Jacqueline, la cadette, trouve dans ce deuil l'occasion d'actualiser sa vocation religieuse jusque-là contrariée. En effet, depuis la conversion de 1646, Jacqueline manifestait le désir d'entrer au couvent de Port-Royal, haut lieu du mouvement janséniste situé à la fois à Paris et dans la vallée de Chevreuse. Pour autant, Étienne Pascal s'était opposé à ce projet, souhaitant garder auprès de lui sa fille cadette qui tenait la maison et lui prodiguait affection et soins. Blaise lui-même, attaché à sa sœur, voyait avec réticence ce départ qui le priverait de sa compagnie.

En octobre 1651, Jacqueline Pascal annonce fermement son intention d'entrer à Port-Royal. Cette décision provoque un conflit familial douloureux avec Blaise. Les désaccords portent moins sur la vocation religieuse elle-même, que Blaise respecte en principe, que sur des questions matérielles et successorales. Jacqueline souhaite apporter au monastère une dot substantielle prélevée sur l'héritage paternel. Blaise s'y oppose, considérant que cette donation diminuerait le patrimoine familial et avantagerait indûment le couvent. Des négociations tendues s'engagent durant plusieurs mois. Jacqueline, soutenue par les religieuses de Port-Royal et par son directeur de conscience, tient bon. Blaise finit par accepter un compromis : Jacqueline entrera au couvent sans dot immédiate, celle-ci étant différée à la mort de Blaise qui, sans descendance, laissera alors sa fortune à ses sœurs. 

Parallèlement à ces recherches mathématiques, Pascal continue à travailler sur des questions de physique. En 1651-1652, il rédige divers textes sur l'hydrostatique et sur la pression des fluides. Ces travaux, restés longtemps à l'état de manuscrits et publiés seulement après sa mort, développent une théorie mathématique complète de l'équilibre des liqueurs. Pascal y démontre que la pression en un point d'un liquide dépend uniquement de la hauteur de liquide au-dessus de ce point et de la densité du liquide, indépendamment de la forme du récipient qui le contient. Cette loi contre-intuitive, connue sous le nom de paradoxe hydrostatique, montre qu'un petit volume d'eau dans un tube étroit peut exercer une force considérable s'il est situé en hauteur. Pascal en tire des applications pratiques, notamment la presse hydraulique, dispositif permettant de multiplier les forces par l'utilisation intelligente de la pression des fluides. Ces travaux d'hydrostatique, bien qu'ils demeurent longtemps confidentiels, constituent une contribution majeure à la physique et seront reconnus comme tels au dix-huitième siècle.

1652–1654 : La période mondaine et les probabilités

Malgré ses inclinations religieuses, Pascal ne rompt pas avec le monde profane. Entre 1652 et 1654, il fréquente les salons parisiens, notamment celui de la marquise de Sablé, où il côtoie des libertins comme le chevalier de Méré. C’est dans ce contexte qu’il aborde le problème des partis, posé par Méré : comment répartir équitablement les mises d’un jeu de hasard interrompu avant son terme ? Pour résoudre cette question, Pascal correspond avec Pierre de Fermat, un magistrat toulousain également mathématicien. Leur échange, considéré comme l’acte de naissance du calcul des probabilités, aboutit à la formulation du triangle arithmétique (ou triangle de Pascal), une table numérique qui permet de calculer les coefficients du binôme et les probabilités combinatoires. En 1654, Pascal publie le Traité du triangle arithmétique, où il expose ces résultats et leurs applications aux jeux de hasard. Ce texte, bien que technique, contient des réflexions sur l’incertitude et le hasard qui annoncent ses futures méditations philosophiques. Parallèlement, il travaille sur les intégrales et les indivisibles, anticipant certaines idées du calcul infinitésimal que Leibniz et Newton développeront plus tard.

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Le 4 janvier 1652, Jacqueline Pascal entre comme postulante au monastère de Port-Royal de Paris, établissement féminin dirigé par la mère Angélique Arnauld et devenu le foyer spirituel du jansénisme français. Pour Blaise Pascal, cette séparation marque une période difficile. Il se retrouve seul, célibataire, sans attaches familiales quotidiennes, dans une situation matérielle confortable grâce à l'héritage paternel laissant une large aisance financière. Sa santé demeure fragile, ses douleurs chroniques limitent ses activités. Il entre dans une phase de sa vie où les préoccupations mondaines prennent temporairement le pas sur les recherches scientifiques et les préoccupations religieuses.

Entre 1652 et 1654, Pascal mène une vie qualifiée par certains biographes de période mondaine, expression qui demande à être nuancée. Il ne s'agit pas d'une débauche ni d'une vie dissolue, Pascal conserve une conduite morale irréprochable selon les normes de son temps. Il fréquente simplement les salons parisiens, entretient des amitiés mondaines, notamment avec le chevalier de Méré et le seigneur de Miton, deux gentilshommes cultivés qui incarnent l'idéal de l'honnête homme du dix-septième siècle. Ces hommes du monde, sans être des savants professionnels, s'intéressent aux sciences, aux lettres, à la philosophie morale, et incarnent un idéal de sociabilité raffinée combinant culture intellectuelle et élégance des manières. Les conversations avec le chevalier de Méré portent sur des questions de morale pratique, sur l'art de plaire en société, sur les règles de la civilité, sur les problèmes de la décision en situation d'incertitude.

C'est précisément dans ce contexte mondain que naît un problème mathématique qui conduira Pascal à jeter les fondements du calcul des probabilités. Le chevalier de Méré, amateur de jeux de hasard comme beaucoup de gentilshommes de l'époque, pose à Pascal plusieurs questions sur les jeux de dés et sur les paris. L'une de ces questions concerne le problème des partis : comment répartir équitablement la mise entre deux joueurs si une partie est interrompue avant son terme ? Supposons que deux joueurs jouent à un jeu de hasard en plusieurs manches, le premier qui atteint un certain nombre de victoires remporte la totalité de la mise. Si le jeu est interrompu avant qu'aucun joueur n'ait atteint ce nombre, comment déterminer la part de la mise qui revient légitimement à chacun en fonction de sa situation au moment de l'interruption ? Ce problème, déjà posé au quinzième siècle par le mathématicien italien Luca Pacioli sans qu'aucune solution satisfaisante n'ait été trouvée, passionne Pascal.

En 1654, Pascal entre en correspondance avec Pierre de Fermat, magistrat toulousain et mathématicien de génie, au sujet du problème des partis. Fermat, de vingt-deux ans l'aîné de Pascal, s'est illustré par des découvertes remarquables en théorie des nombres et en géométrie analytique. Les deux hommes échangent plusieurs lettres entre juillet et octobre 1654, développant deux méthodes différentes pour résoudre le problème. Fermat utilise une approche combinatoire, dénombrant les différentes issues possibles du jeu s'il avait continué jusqu'à son terme. Pascal développe une méthode récursive fondée sur le calcul des espérances mathématiques, considérant que la part de chaque joueur doit correspondre à l'espérance de gain qu'il possède compte tenu de la situation actuelle. Les deux méthodes conduisent aux mêmes résultats numériques pour tous les cas particuliers examinés, ce qui confirme leur validité. Cette correspondance, bien que brève, pose les fondements conceptuels du calcul des probabilités, en introduisant les notions d'espérance mathématique, de probabilité conditionnelle, et en développant les premières méthodes systématiques pour calculer les chances dans les jeux de hasard.

1654 : La « nuit de feu » et la conversion définitive

Le 23 novembre 1654, entre 22h30 et minuit, Pascal vit une expérience mystique qui bouleverse sa vie. Dans un mémorial cousu dans son vêtement et découvert après sa mort, il décrit cette « nuit de feu » comme une rencontre directe avec Dieu : « Feu. Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. » Ce texte, écrit d’une main tremblante, exprime une certitude absolue en la présence divine, contrastant avec le doute méthodique des rationalistes. Dès lors, Pascal se consacre à une vie de piété et d’ascèse. Il rompt avec ses amis mondains, vend sa bibliothèque scientifique (à l’exception des œuvres de mathématiques et de la Bible) et se retire à Port-Royal-des-Champs, où sa sœur Jacqueline, entrée en religion en 1652, réside comme moniale. Pour autant, il ne renonce pas entièrement à la science : il continue à travailler sur la cycloïde, une courbe géométrique qu’il étudie en 1658 dans le cadre d’un concours lancé par ses pairs.

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Le 23 novembre 1654 se produit l'événement qui transforme radicalement l'orientation de la vie de Pascal et qui est connu sous le nom de nuit du Mémorial. Ce soir-là, entre environ dix heures et demi du soir et minuit et demi, Pascal vit une expérience mystique intense dont il consigne immédiatement le souvenir sur un parchemin qu'il gardera cousu dans la doublure de son pourpoint jusqu'à sa mort, le changeant de vêtement en vêtement à chaque fois qu'il modifie sa garde-robe. Ce texte, découvert après sa mort par un domestique, constitue un document exceptionnel sur la vie intérieure de Pascal. Rédigé de manière elliptique, avec des mots isolés, des phrases sans verbe, des majuscules expressives, il témoigne d'une expérience spirituelle bouleversante que Pascal qualifie lui-même de certitude, certitude, sentiment, joie, paix. Le texte commence par une notation chronologique précise : l'an de grâce 1654, lundi 23 novembre, jour de saint Clément, pape et martyr, et autres au martyrologe, veille de saint Chrysogone, martyr, et autres. Cette précision calendaire manifeste le désir de fixer dans sa mémoire la date exacte de cette expérience fondatrice. Le texte du Mémorial invoque successivement Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. Cette formule capitale distingue le Dieu vivant de la foi biblique, celui qui se révèle personnellement aux patriarches et qui établit avec l'homme une relation d'alliance, du Dieu abstrait des philosophes, simple principe premier ou cause première nécessaire à l'architecture rationnelle d'un système métaphysique. Cette distinction structure toute la pensée religieuse ultérieure de Pascal et fonde sa critique des prétendues preuves rationnelles de l'existence de Dieu développées par la philosophie scolastique ou par Descartes. Le Dieu dont Pascal fait l'expérience en cette nuit du 23 novembre n'est pas le terme d'un syllogisme ni la conclusion d'un raisonnement, il est une présence vivante qui s'impose avec une évidence immédiate, produisant certitude et joie. Le texte se poursuit par des notations émotionnelles : joie, joie, joie, pleurs de joie, expressions d'un bouleversement affectif profond accompagnant la certitude intellectuelle. Pascal consigne ensuite des résolutions pratiques : oubli du monde et de tout, hormis Dieu. Cette formule exprime la décision de renoncer aux attachements mondains et de consacrer désormais son existence au service de Dieu. Dans les jours qui suivent cette expérience, Pascal prend contact avec les solitaires de Port-Royal des Champs, le monastère cistercien situé dans la vallée de Chevreuse qui sert de retraite à un groupe d'hommes laïcs retirés du monde pour mener une vie de prière, d'étude et de travail manuel sous la direction spirituelle des religieuses et des théologiens jansénistes. Parmi ces solitaires figurent plusieurs personnalités remarquables : Antoine Arnauld, théologien brillant et polémiste redoutable ; Pierre Nicole, philosophe et moraliste ; Antoine Le Maître, ancien avocat célèbre converti à la vie pénitente ; Claude Lancelot et Antoine Arnauld, auteurs d'ouvrages grammaticaux novateurs. Pascal demande à être admis parmi eux pour effectuer des retraites spirituelles. Il ne s'agit pas de devenir religieux ni même d'entrer dans les ordres, Pascal demeure laïc toute sa vie, il souhaite simplement disposer d'un lieu de recueillement et d'un encadrement spirituel pour approfondir sa conversion.

En janvier 1655, Pascal effectue une première retraite à Port-Royal des Champs, où il demeure environ deux semaines. Ce séjour l'immerge dans l'atmosphère spirituelle janséniste : offices liturgiques austères, longues oraisons silencieuses, lectures spirituelles commentées, conversations théologiques avec les solitaires, travail manuel dans les jardins et les ateliers du monastère. Cette discipline rigoureuse correspond au tempérament de Pascal et à son exigence morale. Il y trouve des interlocuteurs intellectuels de premier ordre, capables de discuter avec lui de questions théologiques complexes. Les échanges avec Antoine Arnauld s'avèrent particulièrement fructueux. Arnauld, formé à la Sorbonne, possède une culture théologique immense et une capacité dialectique redoutable. Il initie Pascal aux subtilités de la théologie de la grâce, aux controverses entre jansénistes et jésuites, aux enjeux doctrinaux des débats sur le libre arbitre, la prédestination, et la suffisance ou l'efficacité de la grâce divine.

En février 1655, Pascal assiste à Port-Royal à un miracle qui le frappe profondément. Le 24 mars 1656 en réalité, selon la chronologie corrigée par les historiens, Marguerite Périer, nièce de Pascal et fille de Gilberte, pensionnaire au couvent de Port-Royal de Paris, souffrait depuis plusieurs années d'une fistule lacrymale, affection douloureuse et suppurante située au coin interne de l'œil gauche. Les médecins consultés avaient déclaré cette affection incurable sans intervention chirurgicale dangereuse et mutilante. Or le 24 mars 1656, lors d'une cérémonie religieuse au cours de laquelle on présentait aux fidèles une relique de la Sainte Épine, fragment supposé de la couronne d'épines du Christ, Marguerite Périer s'approche pour vénérer la relique. La religieuse qui tient la relique touche avec celle-ci les yeux de Marguerite. Dans les heures qui suivent, la jeune fille constate que sa douleur disparaît. Le lendemain, la fistule s'est résorbée. Les médecins appelés à examiner Marguerite constatent une guérison complète et inexplicable médicalement. Cette guérison est rapidement attribuée à un miracle et utilisée par les jansénistes comme une confirmation divine de la justesse de leur théologie. Blaise Pascal, très proche de sa nièce et témoin indirect de cet événement, en est profondément impressionné. Il y voit une intervention providentielle en faveur de Port-Royal, alors en butte aux persécutions du pouvoir royal et aux attaques des jésuites. Cette guérison miraculeuse contribue à renforcer son engagement aux côtés des jansénistes et à légitimer à ses yeux leur combat théologique. Il envisage même de rédiger un traité sur les miracles pour en établir la possibilité rationnelle et la crédibilité historique, projet qu'il n'achèvera pas ainsi que l'organise les fragments retrouvés après sa mort.

1656–1657 : Les Provinciales et la polémique contre les jésuites

En 1656, un théologien janséniste, Antoine Arnauld, est condamné par la Sorbonne pour ses écrits sur la grâce. Pour le défendre, Pascal rédige une série de lettres satiriques publiées sous le pseudonyme de Louis de Montalte. Les Lettres écrites par Louis de Montalte à un provincial de ses amis (1656–1657), connues sous le nom de Provinciales, sont un chef-d’œuvre de polémique. Sous couvert d’une correspondance fictive, Pascal y dénonce la casuistique jésuite, c’est-à-dire l’art de résoudre les cas de conscience par des distinctions subtiles, qu’il accuse de relativisme moral. La dix-huitième lettre, par exemple, ridiculise la doctrine du probabilisme, qui permet d’agir selon une opinion probable même si une opinion plus probable existe. Le style de Pascal, mêlant ironie et rigueur logique, fait des Provinciales un modèle de prose française. Le livre est condamné par Rome en 1657, mais sa diffusion clandestine assure son succès. Cette affaire renforce la réputation de Pascal comme défenseur intrépide de la foi, tout en lui valant l’hostilité durable des jésuites.

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En 1656, la situation des jansénistes se dégrade rapidement. Depuis plusieurs années, les théologiens jésuites et les docteurs de Sorbonne hostiles au jansénisme multiplient les démarches pour obtenir une condamnation officielle des thèses développées dans l'Augustinus, ouvrage posthume de Cornélius Jansen publié en 1640 qui constitue la référence doctrinale du mouvement. Le débat porte principalement sur la théologie de la grâce. Les jansénistes, suivant leur lecture de saint Augustin, soutiennent que la nature humaine, radicalement corrompue par le péché originel, est incapable d'aucun bien sans le secours de la grâce divine, que cette grâce est donnée gratuitement par Dieu selon un décret éternel insondable à la raison humaine, et qu'elle est efficace, c'est-à-dire qu'elle produit infailliblement son effet dans l'âme des prédestinés. Cette doctrine, jugée proche du calvinisme par ses adversaires, semble nier le libre arbitre humain et rendre Dieu responsable de la damnation des réprouvés.

Le 1er février 1656, la Sorbonne examine une série de propositions attribuées à l'Augustinus et vote leur censure. Antoine Arnauld, principal défenseur du jansénisme parmi les théologiens de Sorbonne, est convoqué pour s'expliquer. Les débats s'étendent sur plusieurs séances tumultueuses. Les adversaires d'Arnauld lui reprochent non seulement ses positions théologiques prétendument hérétiques, ainsi que son manque de respect envers l'autorité ecclésiastique et son obstination dans l'erreur. Le climat politique général est défavorable aux jansénistes. Mazarin, qui gouverne le royaume pendant la minorité puis les premières années du règne personnel de Louis XIV, se méfie de Port-Royal qu'il considère comme un foyer potentiel d'opposition. Les jésuites, très influents à la cour et auprès de la hiérarchie ecclésiastique, orchestrent une campagne systématique contre leurs rivaux jansénistes.

Le 31 janvier 1656, lors d'une séance houleuse de la Sorbonne, Antoine Arnauld est formellement censuré et exclu de la Faculté de théologie. Cette condamnation représente un coup terrible pour les jansénistes. Arnauld, leur meilleur théologien et leur polémiste le plus redoutable, se trouve réduit au silence officiel. Ses livres risquent l'interdiction, ses écrits futurs ne pourront être publiés légalement, sa capacité à défendre publiquement Port-Royal se trouve gravement compromise. Face à cette situation critique, les amis d'Arnauld cherchent des moyens de poursuivre le combat en contournant la censure. C'est dans ce contexte que Pascal entre en scène comme polémiste. Du 9 février 1656 au 24 mars 1657, Pascal rédige et publie dix-huit Provinciales en tout, rythme de production impressionnant compte tenu de la difficulté du sujet et des risques encourus.

Le 23 janvier 1656, Pascal publie anonymement la première Lettre écrite à un provincial par un de ses amis sur le sujet des disputes présentes de la Sorbonne. Ce texte court, d'une vingtaine de pages, adopte une forme épistolaire fictive : un Parisien bien informé écrit à un ami de province pour lui expliquer les controverses théologiques qui agitent la Sorbonne. Le ton est délibérément naïf et innocent : le narrateur se présente comme un observateur extérieur aux disputes, cherchant simplement à comprendre de quoi il retourne. Cette posture rhétorique permet à Pascal d'exposer ironiquement les subtilités byzantines des théologiens scolastiques qui discutent de distinctions incompréhensibles au commun des mortels. La lettre porte sur la notion de grâce suffisante et de grâce efficace. Les jésuites accusent les jansénistes de nier la grâce suffisante, ce qui constituerait une hérésie. Les jansénistes répondent qu'ils admettent la grâce suffisante au sens où tout homme reçoit une grâce qui serait suffisante s'il n'y résistait pas, ils précisent que cette grâce suffisante ne suffit pas effectivement sans la grâce efficace qui, elle, opère infailliblement.

Cette première Provinciale remporte un succès immédiat et considérable. Le style clair, vif, ironique tranche avec la lourdeur habituelle des controverses théologiques. Le public lettré, jusqu'alors rebuté par des débats techniques réservés aux spécialistes, découvre avec délice une polémique accessible et spirituelle. La lettre circule sous le manteau, recopiée manuscrite, puis imprimée clandestinement. Les autorités tentent de saisir les exemplaires sans parvenir à endiguer la diffusion. L'anonymat de l'auteur alimente la curiosité et les spéculations. Certains attribuent le texte à Antoine Arnauld lui-même, d'autres à Pierre Nicole, d'autres encore à divers écrivains de Port-Royal. Pascal demeure dans l'ombre, ce qui lui permet de continuer à publier malgré la censure.

Encouragé par ce succès, Pascal rédige une deuxième Provinciale, publiée le 29 janvier 1656, soit six jours seulement après la première. Ce rythme rapide de publication sera maintenu durant plusieurs mois, les Provinciales paraissant à intervalles réguliers, généralement hebdomadaires ou bihebdomadaires. La deuxième lettre poursuit l'exposition ironique des controverses sur la grâce, introduisant la notion de pouvoir prochain. Les théologiens discutent gravement pour savoir si l'homme possède un pouvoir prochain d'accomplir les commandements divins. Le narrateur feint de chercher le sens de cette expression obscure, interroge des docteurs de différentes tendances, et découvre que chacun lui donne une définition différente et incompatible. Pascal ridiculise ainsi la vacuité de disputes qui portent sur des mots sans contenu réel, suggérant que la condamnation d'Arnauld repose sur des arguties verbales plutôt que sur de véritables désaccords doctrinaux.

Les Provinciales troisième et quatrième, publiées en février 1656, changent de tactique. Pascal cesse de se moquer des subtilités théologiques pour s'attaquer directement à la morale relâchée qu'il attribue aux jésuites. Il entreprend de montrer que les casuistes jésuites, par leurs méthodes d'interprétation accommodante des préceptes moraux, vident ceux-ci de leur substance et permettent aux pécheurs de se donner bonne conscience sans véritablement se corriger. Cette accusation de laxisme moral constitue le cœur des Provinciales suivantes et représente l'aspect qui aura le plus d'impact sur l'opinion publique et sur la postérité littéraire.

Les lettres cinq à dix, publiées entre mars et août 1656, constituent une charge systématique contre la casuistique jésuite. Pascal y développe une méthode polémique redoutablement efficace : il cite littéralement des passages d'ouvrages de casuistes jésuites espagnols, italiens ou français, montrant les subterfuges par lesquels ces auteurs permettent d'échapper aux obligations morales les plus élémentaires. Le procédé consiste à faire parler un jésuite fictif qui expose complaisamment sa méthode à un interlocuteur scandalisé. Le jésuite fictif explique doctement comment les casuistes utilisent la direction d'intention pour rendre licites des actions apparemment condamnables. Selon cette méthode, il suffit de diriger son intention vers une fin honnête pour qu'une action objectivement mauvaise devienne moralement acceptable. Ainsi, un domestique peut voler son maître s'il dirige son intention non vers le vol lui-même mais vers la compensation d'un salaire insuffisant. Un gentilhomme peut tuer en duel s'il dirige son intention non vers le meurtre mais vers la défense de son honneur. Un ecclésiastique peut accepter de l'argent pour une ordination simonique s'il dirige son intention vers la reconnaissance d'un service rendu plutôt que vers la vente du sacrement. Ces exemples, que Pascal prétend extraire fidèlement des ouvrages de casuistes, provoquent l'indignation des lecteurs par leur cynisme apparent.

Pascal cite en particulier les œuvres du jésuite espagnol Antonio Escobar y Mendoza, dont la Théologie morale compilait les opinions de vingt-quatre casuistes jésuites et qui était devenue la cible privilégiée des critiques du laxisme moral. Il mentionne aussi les travaux du jésuite italien Antonio Diana, du jésuite portugais Emmanuel Sa, du jésuite belge Leonardus Lessius, et de nombreux autres théologiens de la Compagnie de Jésus. La précision des références, avec indication des tomes, des chapitres et des numéros de propositions, confère à la polémique une apparence de rigueur documentaire. Les jésuites accuseront par la suite Pascal de citer hors contexte, de sélectionner les opinions les plus extrêmes de casuistes isolés pour les présenter comme la doctrine commune de la Compagnie, et de tronquer les citations pour leur faire dire le contraire de leur sens véritable. Un débat érudit s'engagera sur la fidélité des citations pascaliennes, débat qui n'est toujours pas complètement tranché par les historiens contemporains.

La cinquième Provinciale, publiée le 20 mars 1656, introduit la critique de la doctrine du probabilisme. Cette doctrine morale, développée par certains théologiens jésuites et dominicains, affirme qu'en matière de conscience, lorsqu'une question est douteuse et que les docteurs sont partagés, il est licite de suivre une opinion probable même si l'opinion contraire est plus probable. Autrement dit, si un casuiste respectable a soutenu qu'une action est permise, on peut légitimement la faire même si la plupart des autres docteurs la condamnent. Cette doctrine, destinée à l'origine à libérer les consciences scrupuleuses de l'anxiété paralysante, conduit selon Pascal à un laxisme généralisé. Il suffit de chercher parmi les innombrables casuistes jusqu'à trouver un auteur qui autorise ce que l'on souhaite faire, et cette unique opinion rend l'action licite. Le probabilisme transforme ainsi la morale chrétienne en un vaste répertoire d'excuses et de permissions, vidant les commandements divins de leur caractère contraignant.

Les Provinciales sixième et septième, publiées en avril 1656, poursuivent cette critique en l'appliquant à des domaines spécifiques : l'homicide, le duel, la restitution des biens mal acquis, l'usure. Pascal montre comment les casuistes multiplient les distinctions subtiles pour créer des exceptions aux interdictions morales les plus claires. Concernant l'homicide, certains casuistes admettent qu'un homme peut tuer pour défendre non seulement sa vie ainsi que son honneur, voire ses biens matériels. Ils autorisent même, dans certaines circonstances précises, le meurtre d'un calomniateur ou d'un agresseur verbal. Sur la question du duel, officiellement interdit par l'Église et par les édits royaux, les casuistes développent des subterfuges permettant aux gentilshommes de satisfaire aux exigences de l'honneur sans techniquement participer à un duel. Il suffit de se rendre au lieu du rendez-vous non avec l'intention de se battre en duel, interdite, avec la simple intention de se promener, permise, et si l'adversaire s'y trouve par hasard et qu'une altercation s'ensuit, on peut se défendre sans péché.

La huitième Provinciale, publiée le 28 mai 1656, aborde la question de la restitution. La morale chrétienne traditionnelle exige que celui qui a acquis des biens injustement les restitue à leur légitime propriétaire sous peine de damnation éternelle. Cette obligation rigide posait des problèmes pratiques considérables, notamment pour les héritiers qui avaient reçu des fortunes constituées par des moyens douteux. Les casuistes développaient donc des méthodes pour atténuer ou même supprimer dans certains cas l'obligation de restitution. Pascal cite des cas où le casuiste dispense de restituer au motif que la restitution causerait un préjudice notable au détenteur actuel, ou que le créancier ne réclame pas son dû, ou que l'identité du propriétaire légitime est incertaine. Ces accommodements, présentés comme des applications de l'équité et de la justice, apparaissent sous la plume de Pascal comme des encouragements au vol et à l'appropriation frauduleuse.

Les neuvième et dixième Provinciales, publiées en juillet 1656, constituent le sommet de la satire pascalienne. Elles accumulent les exemples de casuistique relâchée dans des domaines variés : mensonge, médisance, équivocation mentale, restriction mentale. Pascal présente la méthode des restrictions mentales, par laquelle on peut techniquement dire la vérité tout en trompant sciemment son interlocuteur. Il suffit d'ajouter mentalement à sa phrase prononcée une restriction qui en change le sens. Ainsi, un domestique peut affirmer que son maître est absent en ajoutant mentalement sauf en ce lieu précis où nous nous trouvons. Un témoin peut jurer qu'il n'a pas vu un événement en ajoutant mentalement de l'œil droit. Ces subterfuges, que Pascal présente comme des caricatures de raisonnement moral, provoquent l'hilarité scandalisée des lecteurs et contribuent puissamment au discrédit de la casuistique jésuite.

À partir de la onzième Provinciale, publiée le 18 août 1656, le ton change. Pascal abandonne partiellement l'ironie mordante des lettres précédentes pour adopter un style plus grave et plus didactique. Les lettres onze à dix-huit s'adressent directement aux Pères jésuites et entreprennent une réfutation systématique de leurs positions théologiques. Pascal y développe une conception rigoriste de la morale chrétienne, fondée sur l'Écriture sainte, sur les Pères de l'Église particulièrement saint Augustin, et sur les conciles. Il oppose cette morale exigeante et intransigeante à la morale relâchée des casuistes qui, selon lui, ont corrompu la pureté de l'enseignement évangélique par des accommodements indignes.

La onzième Provinciale traite de l'amour de Dieu. Pascal y soutient contre certains théologiens jésuites que l'amour de Dieu constitue une obligation permanente du chrétien et non pas simplement une perfection facultative. Il cite des textes patristiques et scripturaires affirmant la centralité de la charité dans la vie spirituelle. Certains casuistes avaient soutenu qu'il suffisait d'aimer Dieu une fois dans sa vie, au moment de la confession ou à l'article de la mort, et que cette unique acte de charité suffisait au salut. Pascal dénonce cette minimisation de l'obligation d'amour comme une trahison de l'Évangile. Le premier commandement, aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, ne peut se réduire à un acte ponctuel et exceptionnel, il doit structurer l'existence entière du fidèle.

Les douzième et treizième Provinciales, publiées en septembre et octobre 1656, défendent Antoine Arnauld contre les accusations d'hérésie portées contre lui. Pascal y expose la doctrine janséniste de la grâce en la distinguant soigneusement du calvinisme avec lequel ses adversaires tentent de la confondre. Il montre que les jansénistes affirment l'existence du libre arbitre, que la grâce efficace n'est pas une contrainte mécanique ainsi qu'une délectation victorieuse qui entraîne la volonté sans la violenter, que Dieu offre à tous les hommes les moyens suffisants pour leur salut même si seuls les élus reçoivent la grâce efficace qui opère effectivement leur conversion. Ces distinctions théologiques subtiles visent à démontrer que la doctrine de Port-Royal demeure dans les limites de l'orthodoxie catholique et ne mérite aucune censure.

La quatorzième Provinciale, publiée le 23 octobre 1656, répond aux accusations selon lesquelles les jansénistes renouvelleraient les hérésies anciennes déjà condamnées par l'Église. Les adversaires de Port-Royal prétendaient retrouver dans l'Augustinus les erreurs de Calvin sur la prédestination, de Luther sur le serf arbitre, des jansénistes hollandais sur la constitution de l'Église. Pascal s'attache à réfuter ces assimilations point par point, citant abondamment saint Augustin pour montrer que la doctrine janséniste de la grâce n'est rien d'autre que la doctrine augustinienne, reconnue et vénérée par toute la tradition catholique. Si les jansénistes sont hérétiques, alors saint Augustin lui-même serait hérétique, absurdité que personne n'ose soutenir ouvertement.

Les quinzième et seizième Provinciales, publiées en novembre et décembre 1656, entreprennent une contre-attaque vigoureuse en retournant l'accusation d'hérésie contre les jésuites. Pascal les accuse de renouveler l'hérésie pélagienne, cette doctrine du cinquième siècle condamnée par l'Église et qui affirmait la capacité de l'homme à mériter son salut par ses propres forces sans nécessiter la grâce divine. En soutenant que la grâce suffisante est donnée à tous et que l'homme peut par son libre arbitre coopérer efficacement avec cette grâce, les jésuites réhabilitent selon Pascal l'erreur de Pélage. Cette accusation renverse habilement la situation polémique : ce ne sont plus les jansénistes qui sont hérétiques, ce sont leurs accusateurs.

La dix-septième Provinciale, publiée le 23 janvier 1657, constitue l'une des plus longues et des plus importantes de la série. Pascal y dénonce les persécutions dont Port-Royal fait l'objet de la part du pouvoir politique et de la hiérarchie ecclésiastique, instrumentalisés selon lui par les jésuites. Il établit une distinction capitale entre la violence et la vérité. La violence des persécuteurs, qui peuvent certes faire souffrir et tuer, ne peut contraindre les consciences ni établir la vérité. Seuls les arguments rationnels et les témoignages authentiques peuvent convaincre légitimement. Pascal place ainsi le conflit entre jansénistes et jésuites dans une perspective plus large : il s'agit d'un affrontement entre la vérité désarmée et l'erreur appuyée sur la force. Cette rhétorique victimaire, classique dans les polémiques religieuses, vise à gagner la sympathie de l'opinion publique en présentant les jansénistes comme des martyrs de la vérité persécutés injustement.

La dix-huitième et dernière Provinciale, publiée le 24 mars 1657, constitue une longue récapitulation des thèmes précédents. Pascal y résume l'ensemble de son argumentation, réaffirme les principes de la morale chrétienne contre les accommodements casuistiques, et appelle à un retour à la pureté de l'Évangile et de la tradition patristique. Il termine par un appel aux jésuites eux-mêmes, les exhortant à renoncer à leurs erreurs et à leur laxisme, à écouter les avertissements charitables qui leur sont adressés, et à se réformer avant qu'il ne soit trop tard. Ce ton d'exhortation finale, qui succède à l'ironie dévastatrice des premières lettres et à la polémique vigoureuse des lettres médianes, confère à l'ensemble de l'œuvre une structure rhétorique savamment construite.

Le succès des Provinciales est immense et dépasse les espérances de leurs auteurs et commanditaires. Les dix-huit lettres, diffusées d'abord séparément puis réunies en volume, circulent dans tout le royaume et même à l'étranger. Elles sont traduites rapidement en latin pour toucher le public savant européen, puis en plusieurs langues vernaculaires. Les milieux littéraires parisiens s'enthousiasment pour ce style nouveau, clair, vif, spirituel, qui tranche avec la lourdeur pédante des controverses théologiques habituelles. Madame de Sévigné écrit à sa fille qu'elle attend chaque nouvelle Provinciale avec impatience et qu'elle les trouve admirables. Le public mondain, habituellement indifférent aux subtilités doctrinales, se passionne pour ces textes accessibles qui transforment des débats abscons en récits plaisants et en dialogues alertes.

Pour autant, les Provinciales suscitent des réactions violentes de la part de leurs cibles. Les jésuites publient de nombreuses réfutations, dénonçant les citations tronquées, les interprétations malveillantes, les amalgames abusifs. Le père François Annat, confesseur du roi Louis XIV et l'un des principaux adversaires de Port-Royal, rédige plusieurs réponses aux Provinciales, accusant leur auteur anonyme de mensonge, de calomnie et de mauvaise foi. D'autres jésuites entreprennent de vérifier systématiquement les citations de Pascal et prétendent démontrer qu'il a falsifié ses sources. Un débat érudit s'engage sur la fidélité des références pascaliennes, chaque camp produisant des éditions d'ouvrages de casuistes pour prouver ou contester l'exactitude des citations.

En septembre 1657, les Provinciales sont mises à l'Index librorum prohibitorum par le Saint-Office romain, c'est-à-dire qu'elles sont officiellement interdites aux catholiques sous peine de péché. Cette condamnation romaine témoigne de l'impact considérable de l'œuvre, qui inquiète la hiérarchie ecclésiastique par son efficacité polémique. En France, le pouvoir royal ordonne la saisie et la destruction des exemplaires. Les imprimeurs clandestins qui ont produit les différentes éditions sont recherchés et risquent des sanctions sévères. Pour autant, ces mesures répressives ne parviennent pas à empêcher la diffusion de l'œuvre, qui circule sous le manteau et se recopie manuscrite lorsque les exemplaires imprimés font défaut.

Au-delà de leur impact immédiat sur la controverse janséniste, les Provinciales exercent une portée durable sur la langue et la littérature françaises. Les historiens de la littérature y voient souvent l'acte de naissance de la prose classique française, caractérisée par la clarté, la précision, l'élégance sobre et l'efficacité rhétorique. Le style de Pascal, dépouillé de toute ornementation superflue, concentré sur l'expression exacte de la pensée, deviendra un modèle pour les écrivains ultérieurs. Voltaire, pourtant hostile au jansénisme, déclarera que les Provinciales marquent la première œuvre de génie en prose que l'on ait vue en France. Ce jugement, souvent repris, consacre Pascal comme l'un des créateurs de la prose française moderne.

1655–1658 : Les Écrits sur la grâce.

Les premiers mois de 1655 sont consacrés à une lecture intensive des Pères de l'Église, particulièrement saint Augustin, et à des discussions approfondies avec les théologiens de Port-Royal, notamment Antoine Arnauld. La condamnation d'Antoine Arnauld par la Sorbonne le 31 janvier 1656 constitue un événement déclencheur qui pousse Pascal à intervenir publiquement dans la controverse. Cette intervention prend d'abord la forme des Provinciales, dont la première paraît le 23 janvier 1656. Pour autant, parallèlement à la rédaction de ces lettres polémiques destinées au grand public, Pascal travaille à des textes théologiques plus techniques, plus systématiques et plus savants, qui constituent précisément les Écrits sur la grâce. Ces textes ne visent pas le même public que les Provinciales : alors que celles-ci s'adressent aux honnêtes gens cultivés dans un style accessible et plaisant, les Écrits sur la grâce s'adressent à des théologiens et adoptent un style technique utilisant le vocabulaire scolastique spécialisé.

Après la mort de Pascal le 19 août 1662, on retrouve des manuscrits qui passent entre les mains de sa sœur Gilberte Périer et des théologiens de Port-Royal chargés de trier et d'éditer ses papiers. Ceux-ci découvrent les Écrits sur la grâce parmi les documents laissés par Pascal. Pour autant, ils décident de ne pas les publier immédiatement. Cette décision s'explique par le contexte de répression qui s'aggrave après la mort de Pascal. En 1661, Louis XIV a pris personnellement le pouvoir et durcit la politique à l'égard des jansénistes. Port-Royal subit des pressions croissantes, les religieuses sont sommées de signer un formulaire condamnant les cinq propositions attribuées à Jansénius. Dans ce climat de persécution, publier des textes défendant explicitement la théologie janséniste aurait constitué une provocation dangereuse. Les manuscrits des Écrits sur la grâce sont donc conservés dans les archives de Port-Royal sans être publiés. Ils circulent peut-être manuscrits dans un cercle restreint de théologiens jansénistes, leur servant de référence dans les débats internes, sans que nous ayons de preuves documentaires de cette circulation. Lorsque Port-Royal est supprimé en 1709-1710 et ses bâtiments rasés en 1711 sur ordre de Louis XIV, une partie des archives est dispersée ou détruite. Pour autant, certains manuscrits importants, dont ceux de Pascal, sont préservés et conservés précieusement par les derniers jansénistes. 

Au dix-huitième siècle, les Écrits sur la grâce demeurent inédits. Les différentes éditions des Pensées publiées durant ce siècle ne mentionnent pas ces textes théologiques, concentrant l'attention sur les fragments apologétiques. Le siècle des Lumières, peu intéressé par les subtilités théologiques de la controverse janséniste qu'il considère comme une querelle dépassée, ne manifeste guère de curiosité pour ces manuscrits techniques. Voltaire lui-même, qui admire le style des Provinciales et commente abondamment les Pensées, ignore ou feint d'ignorer l'existence des Écrits sur la grâce. Ce n'est qu'au dix-neuvième siècle, période de renouveau des études historiques et d'intérêt romantique pour le passé religieux de la France, que les Écrits sur la grâce sont exhumés des archives et publiés. Victor Cousin, philosophe et éditeur de textes classiques, retrouve les manuscrits dans les fonds de la Bibliothèque royale devenue Bibliothèque nationale. Il en publie une première édition en 1844 dans son édition des œuvres de Pascal. Cette publication fait sensation dans le monde érudit car elle révèle une facette peu connue de Pascal, celle du théologien systématique capable de traiter avec rigueur technique les questions les plus ardues de la théologie spéculative. L'édition Cousin présente néanmoins des défauts. Elle n'établit pas avec certitude l'ordre dans lequel Pascal a rédigé les différents textes, elle ne rend pas compte de toutes les variantes manuscrites, elle modernise l'orthographe et la ponctuation selon les usages du dix-neuvième siècle. Les éditions ultérieures, notamment celle de Faugère en 1844, puis celles du vingtième siècle par Brunschvicg, Chevalier, Lafuma et Mesnard, affinent progressivement l'établissement du texte, identifient les sources théologiques utilisées par Pascal et proposent des datations plus précises des différentes strates de rédaction. L'édition critique de référence des Écrits sur la grâce se trouve aujourd'hui dans les Œuvres complètes de Pascal dirigées par Jean Mesnard, dont le volume consacré aux œuvres théologiques a paru en 1991. Cette édition présente le texte avec toutes ses variantes, l'accompagne d'une introduction historique et doctrinale détaillée, l'annote copieusement pour identifier les sources patristiques et scolastiques, et propose une datation argumentée de chaque section. Selon Mesnard et son équipe, la rédaction principale se situe effectivement entre début 1655 et fin 1657, avec des retouches possibles jusqu'en 1658. 

L'ensemble des Écrits sur la grâce comprend plusieurs textes distincts de longueur variable. Le texte principal, le plus développé et le plus systématique, porte dans les éditions modernes le titre d'Écrit sur la grâce générale ou De la grâce générale. Ce traité expose méthodiquement les différentes conceptions théologiques de la grâce, depuis les positions pélagiennes et semi-pélagiennes condamnées par l'Église jusqu'aux positions calvinistes en passant par les doctrines catholiques des molinistes, des thomistes et des disciples de saint Augustin. Pascal y défend la position augustinienne telle qu'interprétée par les jansénistes, montrant qu'elle constitue l'unique doctrine authentiquement orthodoxe, fidèle à l'enseignement des Pères et des conciles. Un second texte, plus bref, traite spécifiquement de la conversion du pécheur et du rôle respectif de la grâce divine et de la volonté humaine dans cet événement spirituel fondamental. Pascal y analyse les différentes étapes de la conversion, depuis l'état de péché initial jusqu'à la justification finale, en montrant comment la grâce efficace agit à chaque étape sans violenter le libre arbitre, produisant plutôt une délectation victorieuse qui entraîne la volonté librement vers le bien. Ce texte révèle une préoccupation pastorale et spirituelle qui complète l'approche plus abstraite et systématique du premier traité. D'autres fragments plus courts abordent des questions spécifiques : la distinction entre grâce suffisante et grâce efficace, la question de savoir si Dieu veut sincèrement sauver tous les hommes ou seulement les élus, le problème de la prescience divine et de la prédestination, les rapports entre la doctrine de saint Augustin et celle de saint Thomas d'Aquin. Ces fragments témoignent d'un travail d'approfondissement progressif, Pascal revenant sur certaines questions pour préciser sa pensée, répondre à des objections, nuancer ses formulations. L'état manuscrit de ces textes, avec leurs ratures, leurs additions marginales et leurs reprises, indique qu'il s'agit d'un chantier en cours plutôt que d'œuvres achevées destinées à la publication.

L'intérêt des Écrits sur la grâce pour la compréhension de Pascal dépasse la simple curiosité érudite. Ces textes permettent de mieux comprendre les fondements théologiques des Provinciales, dont ils constituent en quelque sorte l'arrière-plan doctrinal. Ils montrent que Pascal ne se contentait pas de polémique brillante mais s'était livré à un travail théologique approfondi, maîtrisant les subtilités techniques du débat sur la grâce. Ils éclairent aussi certains passages obscurs des Pensées, notamment ceux qui touchent à la prédestination, au libre arbitre et à la concupiscence, en révélant les présupposés théologiques sur lesquels Pascal construisait son anthropologie et son apologétique. Ces textes révèlent par ailleurs les méthodes de travail intellectuel de Pascal. On y voit comment il procède pour exposer systématiquement une question complexe : il commence par définir les termes, distingue soigneusement les différentes positions en présence, expose équitablement les arguments de chaque école avant de réfuter celles qu'il juge erronées, cite abondamment les autorités patristiques et conciliaires pour fonder sa propre position. Cette méthode scolastique, héritée de la tradition théologique médiévale et moderne, contraste avec le style libre et brillant des Provinciales, montrant que Pascal maîtrisait différents registres d'écriture selon les publics visés et les objectifs poursuivis.
Sur le plan doctrinal, les Écrits sur la grâce confirment que Pascal adhère pleinement à la théologie janséniste dans sa version la plus stricte. Il défend sans ambiguïté la doctrine de la grâce efficace par elle-même, qui opère infailliblement la conversion du pécheur sans violenter sa liberté. Il rejette fermement le molinisme jésuite et sa théorie de la grâce suffisante donnée à tous et que le libre arbitre peut rendre efficace par son consentement. Il soutient que Dieu, par un décret éternel de prédestination, a choisi certains hommes pour le salut et permet que les autres se damnent par leurs péchés. Cette position, que les adversaires assimilaient au calvinisme, est soigneusement distinguée par Pascal de la doctrine protestante : contrairement aux calvinistes, il affirme que Dieu donne à tous les hommes une grâce suffisante pour accomplir les commandements naturels et pour ne pas pécher mortellement, même si seuls les élus reçoivent la grâce efficace qui opère effectivement leur salut.

Les discussions savantes sur la datation précise des Écrits sur la grâce se poursuivent parmi les spécialistes. Certains chercheurs proposent de distinguer plusieurs étapes de rédaction. Une première version aurait été composée en 1655, peu après la seconde conversion de Pascal, sous forme de notes préparatoires destinées à clarifier pour lui-même les positions en présence. Une deuxième étape, située en 1656, correspondrait à la rédaction des versions les plus élaborées, parallèlement à la composition des Provinciales. Une troisième étape, en 1657-1658, consisterait en révisions et compléments apportés aux textes antérieurs. Cette hypothèse d'une composition en plusieurs strates expliquerait certaines répétitions et certaines variations terminologiques observables dans les manuscrits. D'autres chercheurs proposent une datation légèrement différente, situant l'essentiel de la rédaction en 1656-1657, après les premières Provinciales plutôt qu'avant ou parallèlement. Selon cette hypothèse, Pascal aurait d'abord rédigé les Provinciales à partir de ses discussions avec les théologiens de Port-Royal et de ses lectures, puis aurait ressenti le besoin de systématiser pour lui-même la doctrine qu'il avait défendue de manière plus dispersée dans les lettres polémiques. Les Écrits sur la grâce constitueraient ainsi une réflexion théologique approfondie postérieure à l'intervention polémique, permettant à Pascal de vérifier la cohérence et la solidité doctrinale de ses positions. Quelle que soit la datation exacte retenue, il apparaît certain que la période 1655-1657 constitue le moment où Pascal s'immerge le plus profondément dans la théologie spéculative et où il produit ses textes théologiques les plus techniques. Cette immersion correspond à une phase spécifique de son itinéraire spirituel et intellectuel, située entre sa conversion mystique de novembre 1654 et son engagement dans le projet apologétique qui dominera ses dernières années. Les Écrits sur la grâce témoignent ainsi d'un moment particulier où Pascal, converti depuis peu aux exigences rigoureuses du christianisme augustinien, cherche à en comprendre rationnellement les fondements dogmatiques avant d'en proposer une défense apologétique destinée aux incroyants.

 

 

1658–1662 : Les dernières années, entre science et piété

Les dernières années de Pascal sont marquées par une santé déclinante et une activité intellectuelle intense. En 1658, il publie un Traité de la cycloïde, où il résout des problèmes de quadrature et de centre de gravité liés à cette courbe, surnommée « l’hélène des géomètres » en raison des querelles qu’elle suscite. La même année, il propose un système de transport en commun à Paris, ancêtre des omnibus, qui ne sera pas réalisé. En 1659, il écrit un Avis aux provinciaux pour répondre à ses détracteurs, puis se consacre à la rédaction des Pensées, une œuvre inachevée destinée à convertir les libertins et les indifférents. Ce recueil de fragments, publié posthumément en 1670, explore des thèmes comme la misère de l’homme sans Dieu, la nécessité de la grâce et le pari sur l’existence divine. Le célèbre « pari de Pascal » y est exposé : même si l’existence de Dieu est incertaine, il est rationnel de croire, car le gain potentiel (la vie éternelle) est infiniment supérieur aux pertes éventuelles. En 1661, sa sœur Jacqueline meurt, ce qui le plonge dans un deuil profond. Atteint de douleurs insupportables et de paralysies partielles, il se tourne vers les œuvres de charité, accueillant des pauvres chez lui et finançant des hospices. Il meurt le 19 août 1662, à l’âge de trente-neuf ans, après avoir reçu les derniers sacrements. Ses derniers mots, rapportés par sa servante, auraient été : « Que Dieu ne m’abandonne jamais. »

Plus en détail.

À partir de 1658, la santé de Pascal se dégrade progressivement. Les témoignages concordent pour décrire un homme miné par des souffrances physiques incessantes : maux de tête violents et quasi permanents, troubles digestifs graves, insomnies chroniques, douleurs dans les membres. Les médecins consultés restent impuissants face à cette constellation de symptômes dont ils ne parviennent pas à identifier la cause. Les diagnostics rétrospectifs proposés par les médecins modernes à partir des descriptions d'époque varient considérablement : certains évoquent une tumeur cérébrale, d'autres une tuberculose généralisée, d'autres encore une forme de cancer gastrique ou intestinal. L'impossibilité d'un diagnostic certain reflète les limites de la médecine du dix-septième siècle, dépourvue des moyens d'investigation dont disposera la médecine ultérieure.

Malgré ses souffrances, Pascal entreprend entre 1658 et 1662 la rédaction d'une Apologie de la religion chrétienne, vaste projet destiné à convaincre les libertins, les sceptiques et les indifférents de la vérité du christianisme. Ce projet apologétique occupe ses pensées et mobilise ses forces déclinantes durant les dernières années de sa vie. Pascal n'achèvera jamais cette œuvre. À sa mort, on ne retrouvera qu'un ensemble de notes, de fragments, de réflexions éparses, classées dans des liasses ou écrites sur des feuilles volantes, formant un matériau hétérogène et inachevé. Ces fragments seront publiés après sa mort sous le titre de Pensées, titre qui ne vient pas de Pascal lui-même et qui ne correspond à aucun plan d'ensemble clairement établi. Entre 1658 et 1661, Pascal travaille par intermittence à ce projet apologétique. Les périodes où ses douleurs s'atténuent lui permettent de noter ses réflexions, d'ébaucher des arguments, de rédiger des développements plus ou moins élaborés. Il discute avec ses proches de Port-Royal de son projet, leur expose ses idées, sollicite leurs réactions. En 1658, probablement en novembre, Pascal présente devant un petit cercle d'amis réunis à Port-Royal un exposé oral de son plan apologétique. Ce que l'on appelle la conférence de Port-Royal constitue l'un des rares moments où Pascal expose de manière suivie sa conception d'ensemble. Les témoins de cette conférence, qui en ont laissé des relations écrites après la mort de Pascal, s'accordent sur les grandes lignes du projet pascalien, même si les détails divergent d'un témoignage à l'autre.

Selon ces témoignages, Pascal envisageait une apologie en deux parties principales. La première partie devait décrire la condition humaine dans sa misère et sa grandeur contradictoires, montrant l'homme comme un être déchiré entre sa nature déchue qui le porte vers le mal et sa capacité rationnelle qui lui permet d'entrevoir des vérités supérieures. Cette peinture de la condition humaine devait conduire le lecteur libertin à reconnaître sa propre misère et à ressentir le besoin d'une rédemption. La seconde partie devait présenter le christianisme comme la seule explication cohérente de cette condition contradictoire et comme l'unique voie de salut offerte à l'homme. Pascal entendait montrer que le mystère du péché originel, incompréhensible à la raison pure, rend compte parfaitement de la dualité de la nature humaine, à la fois capable de grandeur et inclinée vers la bassesse. Les fragments retrouvés après la mort de Pascal et publiés sous le titre de Pensées reflètent ce projet apologétique inachevé. Ces textes, de longueur très variable allant de quelques mots à plusieurs pages, abordent des thèmes multiples : la misère de l'homme sans Dieu, les divertissements qui empêchent l'homme de penser à sa condition, l'ennui existentiel qui surgit dès que cesse l'agitation distractrice, la disproportion de l'homme dans l'univers infini, les contradictions de la nature humaine, les preuves historiques du christianisme, les prophéties bibliques, les miracles, l'argument du pari. Cette dernière réflexion, connue sous le nom de pari de Pascal, constitue l'un des fragments les plus célèbres et les plus discutés de l'œuvre pascalienne.

Le fragment du pari développe un argument pragmatique original en faveur de la croyance religieuse. S'adressant au libertin qui ne parvient pas à croire en Dieu et qui considère l'existence de Dieu comme une question indécidable rationnellement, Pascal propose de raisonner en termes de calcul d'espérance, appliquant au domaine religieux la méthode probabiliste qu'il avait développée pour les jeux de hasard. Il faut parier, affirme Pascal, on ne peut s'abstenir de choisir car la vie elle-même constitue un choix implicite entre vivre comme si Dieu existait ou vivre comme s'il n'existait pas. Dès lors, il convient de calculer l'espérance mathématique de chaque option. Si l'on parie que Dieu existe, que l'on vit en conséquence selon les commandements chrétiens, et que Dieu existe effectivement, on gagne le bonheur éternel infini. Si Dieu n'existe pas, on perd les plaisirs finis auxquels on a renoncé. Si l'on parie que Dieu n'existe pas et qu'on se trompe, on perd tout et subit la damnation éternelle. Le calcul d'espérance conduit donc rationnellement à parier en faveur de l'existence de Dieu, car l'espérance du côté de la foi est infinie tandis que l'espérance du côté de l'incroyance demeure finie. Cet argument suscite immédiatement les objections que Pascal lui-même anticipe dans le fragment. Le libertin rétorque qu'il ne peut se forcer à croire, que la croyance n'est pas un acte volontaire qu'on pourrait décider par calcul rationnel. Pascal répond que le pari ne vise pas à produire immédiatement la foi, qu'il s'agit seulement de montrer qu'il est raisonnable de chercher à croire, de se mettre en situation de recevoir la foi. Il conseille au libertin de prendre de l'eau bénite, de faire dire des messes, de fréquenter les pratiques religieuses même sans y croire initialement. Cette immersion dans les pratiques produira peu à peu l'accoutumance, diminuera les passions qui font obstacle à la foi, et disposera l'âme à recevoir la grâce divine qui seule opère véritablement la conversion. L'argument du pari soulève des questions philosophiques et théologiques considérables qui alimenteront des débats pendant des siècles. Les philosophes discuteront la légitimité d'un calcul utilitaire appliqué à la question religieuse, les théologiens s'interrogeront sur la nature d'une foi acquise par calcul intéressé plutôt que par don gratuit de la grâce. Pascal lui-même semble avoir perçu les limites de cet argument qu'il présente explicitement comme une première étape destinée à ébranler l'indifférence du libertin et à l'engager dans une recherche, non comme une démonstration définitive produisant la foi achevée.

 

Parallèlement à la rédaction des Provinciales, Pascal poursuit ses travaux scientifiques. En 1658, alors même qu'il s'est largement retiré de la vie scientifique profane pour se consacrer aux préoccupations religieuses, il accomplit ses derniers travaux mathématiques importants sur la cycloïde. Le Cycle des Écrits sur la cycloïde dure de 1658 à 1659.  La cycloïde est la courbe décrite par un point fixé sur un cercle qui roule sans glisser sur une droite. Cette courbe, étudiée depuis le début du dix-septième siècle, présentait des propriétés remarquables qui avaient attiré l'attention de nombreux mathématiciens. En juin 1658, Pascal, souffrant d'insomnie et de violents maux de tête, se met à réfléchir aux propriétés de la cycloïde pour se distraire de la douleur. À sa surprise, ses douleurs s'apaisent pendant qu'il se concentre sur ce problème mathématique. Il interprète ce soulagement comme un signe providentiel l'autorisant à consacrer quelques jours à cette recherche géométrique. Durant huit jours et huit nuits, entre le 7 et le 15 juin 1658, Pascal travaille intensément sur la cycloïde, retrouvant en partie sa vigueur intellectuelle d'antan. Il résout plusieurs problèmes difficiles concernant les centres de gravité, les volumes et les surfaces générés par la rotation de segments de cycloïde autour de divers axes. Ces résultats requièrent l'utilisation de techniques proto-intégrales, préfigurant le calcul infinitésimal que Newton et Leibniz développeront quelques décennies plus tard. Pascal rédige rapidement ses démonstrations et, par un procédé inhabituel pour lui, décide de les publier sous forme de défi. Il lance un concours mathématique, offrant des prix à qui résoudra les problèmes qu'il a posés sur la cycloïde, tout en publiant lui-même anonymement ses propres solutions sous un pseudonyme. En juillet 1658, Pascal publie sous le pseudonyme d'Amos Dettonville un premier texte exposant ses découvertes sur la cycloïde. Ce nom, Amos Dettonville, constitue une anagramme approximative de son véritable nom, Louis de Montalte, pseudonyme qu'il avait utilisé pour les Provinciales et qui était lui-même un anagramme déformé de son nom réel. L'histoire de ces traités commence en juin 1658, période où Pascal souffre de douleurs particulièrement intenses liées à ses affections chroniques. Depuis plusieurs années, il a pratiquement abandonné les mathématiques pour se consacrer exclusivement aux questions spirituelles et théologiques. Ses derniers travaux scientifiques importants remontent à 1654 avec le traité sur le triangle arithmétique et les recherches sur les probabilités menées avec Fermat. Entre 1654 et 1658, hormis quelques brèves réflexions occasionnelles, Pascal s'est détourné des mathématiques qu'il considère désormais comme une occupation secondaire par rapport aux préoccupations du salut éternel. Dans la nuit du 7 au 8 juin 1658, Pascal endure des douleurs dentaires si violentes qu'elles l'empêchent de dormir. Pour se distraire de la souffrance, il se met à réfléchir à des problèmes mathématiques, chose qu'il ne faisait plus depuis longtemps. Son esprit se porte sur la cycloïde, cette courbe engendrée par un point d'un cercle qui roule sans glisser sur une droite. Cette courbe était connue depuis le début du dix-septième siècle et avait déjà attiré l'attention de plusieurs mathématiciens comme Galilée, Torricelli, Roberval, Descartes, Fermat et Wren, qui avaient résolu certains problèmes la concernant sans pour autant épuiser toutes ses propriétés géométriques. Blaise Pascal rapporte lui-même, dans l'introduction de ses traités, comment cette réflexion nocturne provoquée par la douleur a fait ressurgir son intérêt pour les mathématiques. Il précise que les solutions aux problèmes de la cycloïde lui sont venues avec une facilité surprenante, comme si son esprit mathématique longtemps mis en sommeil se réveillait soudainement avec toute sa vigueur. Cette expérience le convainc que Dieu ne désapprouve pas qu'il consacre à nouveau du temps aux recherches mathématiques, puisque ces découvertes lui sont venues précisément dans un moment de souffrance acceptée chrétiennement. Il interprète cette facilité retrouvée comme une permission divine de revenir temporairement aux occupations scientifiques. Durant les jours suivants, entre le 8 et le 15 juin 1658 environ, Blaise Pascal développe rapidement les principales propriétés de la cycloïde et de ses segments. Il détermine la longueur de la courbe cycloïdale, la surface qu'elle enferme, le volume et le centre de gravité du solide engendré par sa rotation autour de son axe, et diverses autres propriétés relatives aux segments de cycloïde. Ces résultats représentent des avancées significatives car certains de ces problèmes n'avaient pas encore été résolus par les mathématiciens précédents, ou du moins leurs solutions n'avaient pas été publiées de manière accessible. Vers le 15 juin 1658, Blaise Pascal conçoit l'idée d'organiser un concours mathématique sur la cycloïde. Ce type de défi était courant dans la communauté scientifique du dix-septième siècle, les savants se lançant mutuellement des problèmes difficiles pour éprouver leurs talents respectifs et établir des hiérarchies de compétence. Pascal rédige donc un texte intitulé Celeberrimae Matheseos Academiae Parisiensi, adresse latine aux mathématiciens de Paris et d'ailleurs, dans lequel il propose un ensemble de problèmes concernant la cycloïde et promet des prix aux premiers qui en fourniront les solutions. Ce texte, daté du mois de juin 1658, est imprimé et diffusé dans les cercles savants européens. Le texte du concours, rédigé en latin comme il était d'usage pour les communications scientifiques internationales, énonce plusieurs problèmes précis. Pascal demande de déterminer la longueur de la courbe cycloïdale, l'aire de la surface qu'elle délimite avec sa base, le volume du solide engendré par la rotation de cette surface autour de l'axe des abscisses, le centre de gravité de ce solide, et des propriétés analogues pour les demi-cycloïdes et les segments quelconques de cycloïde. Il fixe un délai pour la soumission des solutions et annonce qu'un jury de mathématiciens compétents examinera les réponses et désignera les gagnants. Les prix offerts ne sont pas de nature pécuniaire, ils consistent en la gloire d'avoir résolu publiquement des problèmes difficiles et en la reconnaissance par les pairs. BlaisePascal signe ce défi du pseudonyme Amos Dettonville, anagramme approximative de Louis de Montalte, le pseudonyme qu'il avait utilisé pour les Provinciales. Ce choix de pseudonyme révèle que Pascal souhaite maintenir une certaine distance avec cette publication scientifique, peut-être par scrupule religieux, considérant qu'il ne convient pas d'attacher son nom personnel à des travaux qui, bien que légitimes, demeurent secondaires par rapport aux préoccupations spirituelles. Pour autant, le pseudonyme était relativement transparent pour les initiés, et plusieurs contemporains identifient rapidement Pascal comme l'auteur du défi. Entre juin et octobre 1658, Pascal reçoit plusieurs réponses à son concours. Le mathématicien anglais John Wallis, professeur de géométrie à Oxford, soumet une solution partielle à certains des problèmes posés. Le jésuite français Antoine Lalouvère envoie aussi des propositions de solutions. Le mathématicien toulousain François de Sluze adresse des remarques. Pour autant, aucune de ces réponses ne satisfait pleinement Pascal qui les juge soit incomplètes, soit insuffisamment démontrées, soit erronées sur certains points. Il décide donc, conformément aux règles qu'il avait fixées, de publier lui-même les solutions complètes et rigoureusement démontrées.

Entre juillet et octobre 1658, Pascal rédige donc une série de traités mathématiques exposant systématiquement toutes les propriétés de la cycloïde qu'il a découvertes. L'Histoire de la roulette, appelée autrement la trochoïde ou la cycloïde, datée d'octobre 1658, constitue le premier texte de cette série. Ce document retrace l'histoire de la courbe depuis ses premières mentions par les mathématiciens du début du dix-septième siècle jusqu'aux découvertes récentes. Pascal y expose les contributions successives de Galilée qui nomma la courbe cycloïde, de Mersenne qui en étudia diverses propriétés, de Roberval qui détermina la tangente en chaque point et calcula l'aire sous la courbe, de Torricelli qui vérifia ces résultats, de Descartes qui s'intéressa à la courbe, et de Christopher Wren qui établit la longueur de l'arc cycloïdal. Ce texte vise à situer les découvertes de Pascal dans un contexte historique et à préciser ce qui relève de ses prédécesseurs et ce qui constitue sa contribution propre.
Le Récit de l'examen et du jugement des écrits envoyés pour le prix, daté de novembre 1658, relate les résultats du concours mathématique lancé par Pascal durant l'été. Ce texte examine les réponses soumises par différents mathématiciens, notamment celles de John Wallis et d'Antoine Lalouvère. Pascal y explique pourquoi il juge ces réponses insuffisantes ou incomplètes, soit parce qu'elles ne résolvent qu'une partie des problèmes posés, soit parce que les démonstrations présentées manquent de rigueur, soit parce que certains résultats avancés sont erronés. Ce récit justifie la décision de Pascal de ne décerner le prix à personne et de publier lui-même les solutions complètes.
La Suite de l'histoire de la roulette, datée de décembre 1658, prolonge le texte d'octobre en apportant des compléments historiques et en répondant à des critiques formulées entre-temps. Ce texte précise notamment les relations entre les travaux de Pascal et ceux de ses prédécesseurs, répond aux réclamations de priorité soulevées par certains mathématiciens, et défend l'originalité de sa méthode et de plusieurs de ses résultats. Pascal y développe aussi des considérations méthodologiques sur la manière correcte de démontrer les propriétés géométriques en utilisant la méthode des indivisibles.
L'Addition à la suite de l'histoire de la roulette, datée de janvier 1659, constitue un complément supplémentaire rendu nécessaire par la poursuite de la polémique, particulièrement avec John Wallis. Le mathématicien anglais avait vivement contesté les jugements de Pascal sur sa contribution au concours et revendiquait la priorité sur certains résultats. Pascal répond point par point à ces objections, précise encore davantage ce qui distingue ses démonstrations de celles de ses prédécesseurs, et maintient que sa contribution principale réside dans la systématisation complète de toutes les propriétés de la cycloïde et dans l'application rigoureuse de la méthode des indivisibles à l'ensemble des problèmes concernant cette courbe.
Les Lettres de A. Dettonville contenant quelques-unes de ses inventions en géométrie, publiées en 1659, constituent le recueil principal des traités mathématiques proprement dits. Ce volume rassemble l'ensemble des démonstrations techniques des propriétés de la cycloïde : la Lettre à Monsieur de Carcavy qui expose la méthode générale, la Lettre à Monsieur A.D.D.S. sur les centres de gravité, le Traité des trilignes rectangles et de leurs onglets, le Traité des sinus du quart de cercle, le Traité général de la roulette, et diverses autres lettres techniques. Ce recueil, imprimé à Paris chez Guillaume Desprez, représente l'ouvrage scientifique définitif de Pascal sur la question.
La chronologie exacte de la rédaction de ces différents textes peut être établie de la manière suivante. Durant l'été 1658, probablement entre juin et août, Pascal rédige les traités mathématiques techniques qui formeront le corps principal des Lettres de A. Dettonville. Ces traités, qui contiennent les démonstrations proprement dites des propriétés de la cycloïde, constituent le travail mathématique fondamental. Ils sont rédigés avant les textes historiques et polémiques, puisque Pascal doit d'abord établir solidement ses résultats avant de les situer historiquement et de les défendre contre les critiques.
En octobre 1658, après avoir achevé les démonstrations mathématiques, Pascal rédige l'Histoire de la roulette pour situer ses découvertes dans le contexte des travaux antérieurs. Ce texte historique vise à clarifier les apports respectifs des différents mathématiciens qui se sont intéressés à la cycloïde et à préciser ce que Pascal considère comme sa contribution propre. La rédaction de ce texte intervient au moment où Pascal examine les réponses reçues au concours et constate qu'aucune ne satisfait pleinement ses exigences.
En novembre 1658, Pascal rédige le Récit de l'examen et du jugement des écrits pour expliquer publiquement pourquoi il ne décerne le prix à aucun des concurrents. Ce texte examine successivement les contributions de Wallis, de Lalouvère et d'autres, en expliquant précisément leurs mérites et leurs insuffisances. Pascal y fait preuve d'une certaine sévérité qui provoquera des réactions indignées, notamment de la part de Wallis qui se sentira injustement traité.
En décembre 1658, face aux protestations suscitées par son jugement du concours, Pascal rédige la Suite de l'histoire de la roulette pour répondre aux premières critiques et pour préciser certains points de sa position. Ce texte prolonge la discussion historique commencée en octobre en apportant des compléments sur les contributions de Wren et d'autres mathématiciens. Pascal y défend sa manière de juger les travaux soumis et justifie les critères de rigueur qu'il a appliqués.
En janvier 1659, la polémique continuant et s'intensifiant, particulièrement avec Wallis qui a publié des réponses acerbes, Pascal rédige l'Addition à la suite de l'histoire de la roulette pour apporter des précisions supplémentaires et pour répondre aux nouvelles objections. Ce texte, qui sera le dernier de Pascal sur la question, montre une certaine lassitude face à une controverse qui s'enlise dans des querelles de priorité et de susceptibilité. Pascal y réaffirme ses positions tout en manifestant son désir de clore définitivement le débat.
Au cours de l'année 1659, probablement au premier semestre, Pascal fait imprimer l'ensemble du recueil des Lettres de A. Dettonville qui rassemble tous les traités mathématiques rédigés durant l'été 1658. Cette publication constitue l'aboutissement du projet et met à la disposition de la communauté mathématique l'ensemble des démonstrations techniques. L'ouvrage, qui représente un volume substantiel, sera diffusé dans les cercles savants européens et constituera la référence définitive pour les travaux de Pascal sur la cycloïde.
Cette chronologie corrigée révèle que le travail de Pascal sur la cycloïde s'étend sur une période plus longue que celle que j'avais initialement indiquée, allant de l'été 1658 au début de 1659 pour les textes historiques et polémiques, et aboutissant à la publication du recueil principal en 1659. La rédaction des démonstrations mathématiques proprement dites se concentre effectivement durant l'été 1658, probablement entre juin et septembre, comme je l'avais mentionné. Pour autant, les textes historiques et les réponses aux polémiques s'échelonnent d'octobre 1658 à janvier 1659, montrant que Pascal a dû consacrer plusieurs mois supplémentaires à défendre et à contextualiser ses découvertes.
Cette chronologie étendue modifie quelque peu l'interprétation qu'on peut donner de cet épisode dans la vie de Pascal. Au lieu d'un bref retour aux mathématiques concentré sur quelques mois de l'été 1658, nous voyons Pascal engagé pendant près de huit mois, de juin 1658 à janvier 1659, dans un travail mathématique intense comprenant non seulement la recherche et la démonstration des résultats, mais aussi leur mise en perspective historique et leur défense face aux critiques et aux revendications de priorité. Cette période de huit mois représente un investissement considérable pour un homme gravement malade et préoccupé avant tout par les questions spirituelles.
La polémique avec Wallis et d'autres mathématiciens explique probablement pourquoi Pascal a dû prolonger son engagement dans ce travail mathématique au-delà de ce qu'il avait initialement prévu. Après avoir établi les démonstrations durant l'été 1658, Pascal espérait sans doute pouvoir clore rapidement le dossier en publiant ses résultats et en décernant le prix du concours. Pour autant, les contestations soulevées par son jugement du concours et les réclamations de priorité l'ont obligé à rédiger texte après texte pour justifier ses positions, préciser ses apports par rapport à ceux de ses prédécesseurs, et répondre aux critiques formulées contre lui. Cette polémique a certainement pesé sur Pascal et a pu contribuer à renforcer sa résolution de ne plus se consacrer aux mathématiques. L'âpreté des querelles de priorité, les susceptibilités froissées, les accusations d'ingratitude et de dénigrement des travaux d'autrui ont dû lui apparaître comme des manifestations de l'amour-propre et de la vanité qui caractérisent selon lui le monde savant. Dans les Pensées, Pascal développera des réflexions sévères sur la libido dominandi qui anime les savants et sur leur quête de gloire mondaine. L'expérience de la polémique autour de la cycloïde a probablement alimenté ces réflexions critiques. Il est également remarquable que cette période de travail mathématique intense, d'octobre 1658 à janvier 1659, coïncide avec une période où Pascal souffre de troubles de santé particulièrement graves. Les témoignages de Gilberte Périer mentionnent que durant l'hiver 1658-1659, Pascal endure des douleurs extrêmes, des insomnies fréquentes, des troubles digestifs aigus. Le fait qu'il ait pu produire des textes mathématiques exigeants et mener des controverses techniques dans un tel état physique témoigne d'une volonté et d'une force intellectuelle remarquables, mais aussi peut-être d'une forme d'obstination qui l'empêchait de se ménager malgré la faiblesse de son corps. Après janvier 1659, une fois l'Addition à la suite de l'histoire de la roulette achevée, Pascal cesse définitivement toute activité mathématique. Les deux années et demie qui lui restent à vivre, de février 1659 à août 1662, sont entièrement consacrées aux préoccupations spirituelles et à la rédaction fragmentaire de l'Apologie. La publication du recueil des Lettres de A. Dettonville en 1659 constitue la seule œuvre scientifique que Pascal ait fait imprimer de son vivant, si l'on excepte les opuscules de jeunesse sur les sections coniques et sur la machine arithmétique. Tous ses autres travaux mathématiques et physiques, y compris le Traité du triangle arithmétique et le Traité sur l'équilibre des liqueurs et le Traité sur la pesanteur de la masse de l'air, ne seront publiés qu'après sa mort. Cette singularité révèle l'importance que Pascal attachait à ce dernier travail mathématique, importance suffisante pour justifier les efforts nécessaires à une publication de son vivant malgré son état de santé précaire. 

Ces traités sont rédigés en latin et présentent une organisation rigoureuse dans la tradition des mathématiques classiques, avec des définitions, des lemmes, des propositions et des démonstrations détaillées. La Lettre de A. Dettonville à Monsieur de Carcavy sert d'introduction générale et expose la méthode que Pascal emploiera dans les traités suivants. Adrien de Carcavy était un mathématicien parisien, bibliothécaire du roi, qui servait d'intermédiaire dans la correspondance scientifique entre les savants français et étrangers. Cette lettre, datée d'octobre 1658, explique comment Pascal conçoit la méthode des indivisibles qu'il utilisera pour démontrer les propriétés de la cycloïde. Cette méthode, développée antérieurement par Cavalieri et utilisée par Roberval, Torricelli et d'autres, consiste à concevoir les surfaces comme des sommes de segments infiniment petits et les volumes comme des sommes de surfaces infiniment minces. Pascal en donne une version particulièrement claire et systématique. La Lettre de A. Dettonville à Monsieur A.D.D.S. concernant quelques-unes de ses inventions en géométrie développe des considérations générales sur les centres de gravité et les méthodes pour les déterminer. Ce texte, daté également d'octobre 1658, pose les fondements théoriques nécessaires pour aborder les problèmes spécifiques de la cycloïde. Pascal y expose sa méthode pour trouver les centres de gravité de figures planes et de solides de révolution en utilisant la méthode des indivisibles de manière rigoureuse. Le troisième traité, intitulé Traité des trilignes rectangles et de leurs onglets, aborde des questions géométriques plus générales liées aux surfaces délimitées par trois lignes dont deux sont perpendiculaires. Ces considérations préparent les applications à la cycloïde en établissant des résultats intermédiaires dont Pascal aura besoin. Ce traité, rédigé en septembre-octobre 1658, témoigne de la volonté de Pascal de ne pas se limiter à la cycloïde mais d'établir des principes généraux applicables à d'autres courbes. Le Traité des sinus du quart de cercle examine les propriétés des sinus considérés comme des segments géométriques dans un quart de cercle. Ce texte, également d'octobre 1658, développe des outils mathématiques que Pascal utilisera ensuite pour traiter la cycloïde, cette courbe étant étroitement liée au cercle générateur par sa définition même. Les résultats sur les sinus permettent d'établir des relations entre les éléments de la cycloïde et ceux du cercle. Le Traité général de la roulette constitue une synthèse sur les problèmes liés à la cycloïde. La roulette est le nom que Pascal donne à la cycloïde, terme qui souligne le mouvement de roulement du cercle générateur. Ce traité, rédigé en septembre-octobre 1658, expose systématiquement toutes les propriétés que Pascal a découvertes : dimensions linéaires, surfaces, volumes, centres de gravité. Il commence par définir précisément la courbe et ses éléments, puis établit méthodiquement chaque propriété par des démonstrations rigoureuses utilisant la méthode des indivisibles et les résultats établis dans les traités préparatoires. Pascal démontre notamment que la longueur de l'arc de cycloïde entier égale exactement quatre fois le diamètre du cercle générateur, résultat élégant qui avait été conjecturé mais non rigoureusement démontré auparavant. Il établit que l'aire sous la cycloïde vaut trois fois l'aire du cercle générateur. Il calcule le volume du solide engendré par la rotation de cette aire autour de son axe et trouve qu'il égale cinq fois le volume du cylindre circonscrit. Il détermine le centre de gravité de ce solide et établit ses coordonnées exactes. Ces résultats, exprimés en rapports simples de nombres entiers, révèlent l'harmonie mathématique de la cycloïde. La Lettre de Amos Dettonville contenant quelques-unes de ses inventions en géométrie, récapitule l'ensemble des découvertes et répond aux objections soulevées par certains correspondants durant l'été 1658. Ce texte fait le point sur le concours, discute les réponses reçues et justifie pourquoi Pascal les juge insuffisantes. Il précise aussi certains points de méthode et répond à des critiques techniques formulées par Wallis et d'autres. L'écriture de Ces écrits sur la cycloïde constituent la dernière œuvre que Pascal a lui-même fait imprimer et diffuser, représentant en quelque sorte son testament scientifique. La publication de ces histoires et traités suscite des réactions diverses dans la communauté mathématique européenne. Leibniz, qui les lira quelques années plus tard, reconnaîtra qu'ils constituent une contribution majeure au développement du calcul infinitésimal. Christian Huygens, contemporain de Pascal et lui-même grand géomètre, apprécie la rigueur des démonstrations. Pour autant, certains mathématiciens, notamment Wallis en Angleterre, contestent la prétention de Pascal à la nouveauté complète de tous ces résultats, soutenant que certaines propriétés de la cycloïde avaient déjà été établies par des prédécesseurs comme Wren ou Torricelli. Une polémique s'ensuit, assez âpre, sur les questions de priorité et d'originalité. Pascal répond à ces critiques dans un texte complémentaire rédigé en novembre-décembre 1658, intitulé Suite de la Lettre circulaire touchant la cycloïde. Dans ce texte, il défend l'originalité de ses méthodes et de plusieurs de ses résultats, reconnaît que certains résultats partiels avaient été obtenus précédemment par d'autres, notamment la longueur de l'arc de cycloïde par Wren, et précise que sa contribution propre consiste surtout dans la systématisation complète de toutes les propriétés de la courbe et dans la rigueur des démonstrations utilisant la méthode des indivisibles. Après novembre 1658, Pascal cesse définitivement de travailler sur les mathématiques. Ce travail est considéré comme une étape vers le développement du calcul infinitésimalLa crise de santé qu'il traverse à la fin de 1658 et au début de 1659 l'affaiblit considérablement. Ses dernières années, de 1659 à 1662, sont marquées par des souffrances physiques intenses et par une concentration exclusive sur les questions spirituelles et sur la rédaction fragmentaire de l'Apologie de la religion chrétienne qui deviendra les Pensées.  

En 1661, la persécution contre Port-Royal s'intensifie considérablement. Louis XIV, qui a pris le pouvoir personnel après la mort de Mazarin en mars 1661, se montre hostile au jansénisme qu'il considère comme un foyer de résistance potentielle à l'autorité royale. Influencé par les jésuites et par les évêques hostiles à Port-Royal, le jeune roi décide de briser le mouvement janséniste. En avril 1661, il ordonne la signature par tous les ecclésiastiques d'un formulaire condamnant les cinq propositions prétendument extraites de l'Augustinus. Ce formulaire ne se contente pas d'affirmer que ces propositions sont hérétiques, il exige de reconnaître qu'elles se trouvent effectivement dans l'Augustinus au sens où l'entendait Jansen. Cette exigence pose un problème de conscience insoluble pour les jansénistes qui, tout en admettant que les cinq propositions sont condamnables si on les comprend dans un sens hérétique, contestent qu'elles se trouvent dans l'Augustinus au sens incriminé. Face à cette persécution, Port-Royal se divise. Certains, comme Antoine Arnauld, refusent catégoriquement de signer le formulaire sans réserves et choisissent l'exil ou la clandestinité. D'autres, soucieux de préserver l'existence du monastère et de ses œuvres éducatives, cherchent des compromis, envisageant de signer avec des restrictions mentales ou des réserves explicites. Jacqueline Pascal, religieuse à Port-Royal sous le nom de sœur Sainte-Euphémie, appartient au camp de la résistance intransigeante. Elle refuse absolument de signer et écrit à son frère Blaise des lettres brûlantes où elle l'exhorte à soutenir la résistance. Pour autant, la majorité des religieuses de Port-Royal, sur les conseils de leurs directeurs spirituels et sous la pression des autorités ecclésiastiques, finissent par signer le formulaire avec des restrictions qui préservent leur conscience tout en évitant la suppression du monastère.

Le 4 octobre 1661, Jacqueline Pascal meurt à Port-Royal à l'âge de trente-six ans. Les causes exactes de sa mort demeurent obscures. Les documents d'époque parlent de fièvres et d'épuisement, certains biographes évoquent une forme de dépression ou de désespoir spirituel face aux compromissions de Port-Royal. Blaise Pascal, déjà affaibli par ses propres maladies, est profondément affecté par la disparition de cette sœur cadette qui avait été sa compagne intellectuelle et spirituelle. Il perd en elle sa dernière attache familiale proche, Gilberte vivant en Auvergne avec sa famille. Ce deuil aggrave son isolement et contribue peut-être à la détérioration de son état général.

En 1662, Pascal conçoit un dernier projet dont la réalisation pratique marque curieusement un retour aux préoccupations utilitaires. Il imagine un système de transport en commun pour Paris, ce qui deviendra les premiers carrosses à cinq sols. L'idée consiste à établir des voitures publiques circulant selon des itinéraires fixes à horaires réguliers, accessibles moyennant un tarif modique de cinq sols. Ce système, ancêtre lointain des transports en commun urbains modernes, vise à faciliter les déplacements des Parisiens peu fortunés qui ne peuvent s'offrir une voiture privée. Pascal obtient du roi en janvier 1662 des lettres patentes autorisant la création de cette entreprise. Il s'associe avec quelques personnes, dont le duc de Roannez, fidèle ami des dernières années, pour financer et organiser le service. Le 26 février 1662, ont lieu les premiers essais en ville. Le 18 mars 1662, la première ligne de carrosses publics est inaugurée, reliant la Porte Saint-Antoine à la Porte du Luxembourg à tarif unique de cinq sols. Le succès est immédiat, les Parisiens se pressent pour utiliser ce moyen de transport nouveau et commode. D'autres lignes sont rapidement établies. Le 11 avril 1662, ouvre une seconde ligne ; le 2 mai 1662, un troisième itinéraire ; le 24 juin 1662, un quatrième parcours cette fois circulaire, avec sectionnement tarifaire, c'est là une innovation de tarification par distance. C’est en tout cas une des premières tentatives d’organisation d’un transport urbain selon des horaires, des itinéraires fixes et un prix affiché. Pour autant, Pascal ne profite guère de cette réussite car sa santé décline rapidement. Ce projet de carrosses publics illustre une dimension de la personnalité pascalienne parfois occultée par l'image du génie solitaire et du mystique torturé : son sens pratique, son souci d'utilité sociale, sa capacité à concevoir des solutions concrètes à des problèmes quotidiens. Les bénéfices de l'entreprise devaient être en partie consacrés aux pauvres, témoignant de préoccupations charitables qui caractérisent les dernières années de Pascal.

Au printemps 1662, la santé de Pascal se détériore très rapidement. Les maux de tête deviennent intolérables, les troubles digestifs s'aggravent, il ne parvient plus à s'alimenter normalement. Il quitte son domicile et s'installe chez sa sœur Gilberte, venue à Paris pour s'occuper de lui. Confiné au lit, souffrant atrocement, Pascal conserve néanmoins sa lucidité et sa piété. Il demande à recevoir les derniers sacrements, souhaite qu'on transporte un malade pauvre dans sa chambre pour qu'il puisse le soigner et partager ses derniers instants avec un nécessiteux. Ce désir, jugé impraticable par son entourage qui craint la contagion, témoigne d'un souci d'identification au Christ dans la souffrance et au service des pauvres.

Le 19 août 1662, vers une heure du matin, Blaise Pascal meurt à Paris dans la maison de sa sœur, rue Rol let, paroisse Saint-Étienne-du-Mont. Il est âgé de trente-neuf ans seulement. Ses dernières paroles, selon les témoignages recueillis par Gilberte, expriment sa soumission à la volonté divine et son espérance du salut par les mérites du Christ. Le lendemain, une autopsie est pratiquée en présence de plusieurs médecins. Le rapport d'autopsie, conservé et publié par la suite, décrit de multiples lésions organiques : un estomac et un foie en mauvais état, des intestins gangrénés, le crâne présentant des anomalies. Ces descriptions, rédigées dans le langage médical du dix-septième siècle, ne permettent pas d'établir un diagnostic précis selon les critères modernes.

Le 21 août 1662, Pascal est inhumé en l'église Saint-Étienne-du-Mont, paroisse où il résidait au moment de sa mort. Les funérailles se déroulent discrètement, sans faste particulier. L'église Saint-Étienne-du-Mont, située sur la montagne Sainte-Geneviève près du Panthéon actuel, abrite sa sépulture. Au dix-neuvième siècle, lors de travaux de réfection de l'église, les ossements attribués à Pascal seront exhumés et transférés. Immédiatement après sa mort commence le travail de récupération et d'édition de ses papiers. Gilberte Périer rassemble les manuscrits laissés par son frère, découvre les liasses de fragments destinés à l'Apologie, retrouve le Mémorial cousu dans le pourpoint. Elle confie ces documents aux théologiens de Port-Royal, principalement à Étienne Périer son mari, à Pierre Nicole et au duc de Roannez, pour qu'ils organisent la publication des œuvres posthumes. Ce travail éditorial s'avère complexe et problématique. Les fragments apologétiques ne constituent pas un texte suivi prêt à publier, ils forment un ensemble hétérogène dont l'ordre et l'interprétation posent d'innombrables questions.

De manière Posthume.

L’année 1663, paraissent à Paris, chez Guillaume Desprez, les Traitez de l’équilibre des liqueurs et de la pesanteur de la masse de l’air, édités par Florin Périer: première formulation imprimée de la loi dite « de Pascal » — dans un liquide au repos, une pression appliquée se transmet intégralement dans toutes les directions — et exposé du lien entre pression atmosphérique, baromètre et temps. 1665, publication posthume du Traité du triangle arithmétique (Paris, Desprez), qui fixe la théorie annoncée en 1654; 2 janvier 1670, achevé d’imprimer de l’édition originale des Pensées; la diffusion commence autour du 21 janvier 1670. Précision utile: les Pensées, fragments d’une apologie chrétienne laissés à l’état de dossiers épinglés et de liasses thématiques, constituent un chantier interrompu par la maladie si bien que l’« ordre » ultérieur des éditions est une reconstruction. Cette première édition des Pensées de M. Pascal sur la religion et sur quelques autres sujets, publiée à Port-Royal sous la direction d'une équipe comprenant notamment le duc de Roannez, Arnauld d'Andilly, Pierre Nicole et Antoine Arnauld, connue sous le nom d'édition de Port-Royal, ne reproduit pas fidèlement les fragments pascaliens. Les éditeurs ont réorganisé l'ensemble selon un plan logique de leur conception, ils ont fusionné des fragments distincts, supprimé des passages jugés trop audacieux ou susceptibles de choquer, modifié le style pour l'adoucir et le rendre plus conforme aux normes de bienséance. Malgré ces interventions éditoriales aujourd'hui jugées inadmissibles, cette édition remporte un succès considérable et assure la diffusion de la pensée pascalienne. Elle sera rééditée de nombreuses fois et traduite en plusieurs langues. Au dix-huitième siècle, plusieurs éditions successives des Pensées paraissent, chacune proposant un ordre différent et reflétant les préoccupations philosophiques et religieuses de son époque. L'édition de Condorcet en 1776 présente un Pascal précurseur des Lumières, critique de la superstition et chantre de la raison. L'édition de Voltaire comporte des commentaires ironiques où le philosophe de Ferney admire le style de Pascal tout en rejetant son contenu religieux pessimiste. Ces réappropriations successives témoignent de la plasticité de l'œuvre pascalienne et de sa capacité à nourrir des interprétations contradictoires. Ce n'est qu'au dix-neuvième siècle que commence véritablement le travail d'établissement critique du texte des Pensées. Victor Cousin découvre en 1842 l'un des manuscrits originaux dans la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés. Cette découverte permet de comparer le texte authentique de Pascal avec les éditions anciennes et révèle l'ampleur des modifications introduites par les éditeurs de Port-Royal. Faugère publie en 1844 une édition qui se veut respectueuse de l'original. Havet en 1866, Michaut en 1896, Brunschvicg en 1897 et 1904 proposent successivement des éditions scientifiques tentant de retrouver l'ordre originel des fragments et de restituer le projet apologétique de Pascal. Au vingtième siècle, la découverte d'un second manuscrit, la copie dite de Guerrier, et l'examen attentif des deux copies manuscrites complètes réalisées après la mort de Pascal permettent d'affiner encore la reconstitution. Les éditions de Louis Lafuma en 1951 et de Philippe Sellier en 1976 puis 1991 proposent des classements fondés sur l'ordre matériel des liasses tel qu'il existait au moment de la mort de Pascal. Ces travaux érudits, poursuivis jusqu'à aujourd'hui, révèlent progressivement la complexité de la genèse des Pensées et la difficulté d'établir un texte définitif d'une œuvre inachevée et laissée à l'état de chantier. La postérité de Pascal s'étend bien au-delà du cercle janséniste initial.

La personnalité de Pascal, telle qu'elle se dégage des témoignages contemporains et de ses écrits, fascine autant qu'elle déroute. L'alliance en un même homme d'un génie mathématique précoce et d'une sensibilité mystique ardente, d'une rigueur démonstrative implacable et d'une inquiétude existentielle douloureuse, d'une capacité d'innovation technique et d'une aspiration à l'absolu spirituel, constitue une configuration psychologique rare et attachante. Les biographes ont tenté de percer le mystère de cette personnalité complexe, certains privilégiant l'unité profonde sous la diversité apparente des intérêts, d'autres insistant sur les ruptures et les conversions successives.

Les mathématiciens et les historiens des sciences reconnaissent en Pascal l'un des fondateurs de plusieurs domaines des mathématiques modernes. Le triangle arithmétique de Pascal, bien que des formes rudimentaires en aient été connues antérieurement, est systématisé par lui et appliqué au calcul combinatoire et au calcul des probabilités. Le théorème de Pascal en géométrie projective demeure un résultat fondamental enseigné encore aujourd'hui. La machine arithmétique, même si elle n'a pas connu le succès commercial espéré, préfigure les calculateurs mécaniques qui se développeront aux dix-neuvième et vingtième siècles et, plus lointainement, l'informatique moderne. Le principe de Pascal en hydrostatique constitue une loi fondamentale de la mécanique des fluides, appliquée dans d'innombrables dispositifs hydrauliques.

En physique, les expériences sur le vide et sur la pression atmosphérique de Pascal représentent une contribution décisive à la révolution scientifique du dix-septième siècle. Elles illustrent la méthode expérimentale moderne associant observation contrôlée, mesure quantitative et raisonnement hypothético-déductif. Le refus pascalien de l'horreur du vide aristotélicienne au profit d'une explication mécanique par la pesanteur de l'air marque une étape importante dans l'émancipation de la physique vis-à-vis de la métaphysique scolastique. L'unité de pression du système international, le pascal, porte son nom depuis 1971, consacrant sa place parmi les grands physiciens.

En philosophie et en théologie, l'œuvre de Pascal continue de susciter débats et commentaires. Sa critique de la raison comme instrument insuffisant pour atteindre les vérités essentielles nourrit toutes les formes de fidéisme et d'anti-intellectualisme religieux. Son insistance sur les raisons du cœur que la raison ne connaît point inspire les courants philosophiques qui privilégient l'intuition, le sentiment ou l'expérience vécue contre les systèmes rationnels abstraits. La dialectique pascalienne de la grandeur et de la misère de l'homme, du divertissement et de l'ennui, de l'infiniment grand et de l'infiniment petit, structure nombre d'anthropologies philosophiques ultérieures. La question de savoir si Pascal était véritablement janséniste ou s'il dépassait les querelles théologiques de son temps pour exprimer une expérience spirituelle plus universelle divise les interprètes. Les historiens du jansénisme l'intègrent pleinement au mouvement, soulignant sa fidélité à Port-Royal, sa défense d'Arnauld, son respect des grandes figures jansénistes. D'autres lecteurs, sensibles à l'originalité de sa pensée religieuse, estiment qu'il transcende les catégories confessionnelles et que son christianisme personnel, nourri d'Augustin et de l'Écriture ainsi que d'expérience mystique directe, ne se réduit pas aux positions doctrinales du jansénisme institutionnel. L'argument du pari, qui s'appelait au départ le Discours de la machine, demeure l'un des textes philosophiques les plus discutés de la tradition occidentale. Il soulève des questions qui touchent à l'épistémologie de la croyance religieuse, à la rationalité de la foi, aux rapports entre calcul prudentiel et conviction authentique. Les philosophes analytiques du vingtième siècle, spécialistes de la théorie de la décision et du choix rationnel en situation d'incertitude, ont consacré d'innombrables articles à examiner la validité logique de l'argument, à en identifier les présupposés, à en évaluer la force persuasive. Ce dialogue posthume entre Pascal et la philosophie analytique contemporaine témoigne de la fécondité durable de sa pensée.

Sur le plan littéraire, Pascal est reconnu comme l'un des grands prosateurs de la langue française. Son style, caractérisé par la clarté, la concision, la force expressive, la variété des registres allant de l'ironie mordante à la méditation grave, demeure un modèle d'écriture efficace. Les Provinciales et les Pensées figurent régulièrement dans les programmes d'enseignement littéraire, étudiées tant pour leur contenu que pour leur forme. La rhétorique pascalienne, notamment son art de l'argumentation indirecte, de la mise en scène dialoguée, de la progression dramatique, a été analysée en détail par les spécialistes de stylistique et de rhétorique. Sa pensée irrigue toute la tradition philosophique et littéraire française.

Au dix-septième siècle, les moralistes classiques comme La Rochefoucauld et La Bruyère subissent son empreinte dans leur analyse lucide des passions humaines et de l'amour-propre.

Au dix-huitième siècle, malgré l'hostilité des philosophes des Lumières envers son pessimisme anthropologique et sa critique de la raison, Pascal demeure une référence incontournable. Voltaire le combat vigoureusement précisément parce qu'il reconnaît son génie et sa dangerosité.

Au dix-neuvième siècle, le romantisme redécouvre Pascal et en fait l'une de ses figures tutélaires. Chateaubriand voit en lui le précurseur du mal du siècle et de l'inquiétude métaphysique moderne. Les philosophes spiritualistes comme Maine de Biran et Ravaisson admirent sa défense de l'intuition contre le rationalisme abstrait. Les penseurs catholiques, de Joseph de Maistre à Louis Veuillot, font de lui le champion de l'orthodoxie contre les prétentions rationalistes. Cette réception catholique occulte souvent les aspects proprement jansénistes de sa pensée, transformant Pascal en simple apologète catholique.

Le vingtième siècle voit se multiplier les interprétations savantes de l'œuvre pascalienne. Les philosophes existentialistes, notamment Jean-Paul Sartre et Albert Camus, retrouvent chez Pascal des thèmes qui leur sont chers : l'angoisse devant le néant, l'absurdité de la condition humaine, la nécessité d'un engagement face à l'incertitude. Cette lecture existentialiste, souvent sécularisée, détache Pascal de son enracinement théologique pour n'en retenir que l'analyse phénoménologique de la condition humaine. D'autres interprètes, notamment les spécialistes de l'histoire des sciences comme Alexandre Koyré ou Dominique Descotes, s'attachent à restituer la cohérence de l'œuvre scientifique et à montrer les liens profonds entre la démarche expérimentale pascalienne et sa conception de la connaissance religieuse.

Cette fascination qui émane de la figure de Blaise Pascal dépasse largement les cercles académiques. Iel incarne une certaine idée du génie précoce et tourmenté, consumé par son intensité intellectuelle et spirituelle. Le contraste entre la brièveté de son existence, trente-neuf ans seulement, et la profondeur durable de son œuvre nourrit une mythologie romantique du créateur foudroyé en pleine force. Les circonstances dramatiques de sa vie, les deuils familiaux, les maladies chroniques, les persécutions de Port-Royal, la conversion mystique, confèrent à sa biographie une dimension tragique qui émeut et qui inspire. Les études pascaliennes constituent aujourd'hui un champ académique vivant et international. Des centres de recherche spécialisés, comme le Centre international Blaise Pascal de Clermont-Ferrand, rassemblent les manuscrits, coordonnent les recherches, organisent des colloques réguliers. Des revues savantes, comme Courrier du Centre international Blaise Pascal ou Équinoxe, publient articles et documents nouveaux. L'édition des œuvres complètes de Pascal, entreprise monumentale dirigée par Jean Mesnard et poursuivie par ses successeurs, occupe plusieurs générations de chercheurs et n'est pas encore achevée, témoignant de la richesse et de la complexité du corpus pascalien. Pour autant, au-delà de la légende dorée et des simplifications hagiographiques, Pascal demeure d'abord un penseur rigoureux dont l'œuvre mérite d'être lue, étudiée et discutée pour elle-même. Ses contributions aux mathématiques conservent leur validité technique indépendamment de la personnalité de leur auteur. Ses expériences de physique demeurent des modèles de méthode expérimentale. Ses analyses anthropologiques dans les Pensées, débarrassées de leur contexte apologétique immédiat, offrent des intuitions fécondes sur la condition humaine. Ses réflexions sur les fondements de la croyance et sur la décision en situation d'incertitude anticipent des problématiques philosophiques contemporaines.

Chaque époque retrouve dans les textes pascaliens des accents qui lui parlent particulièrement. Chaque époque peut trouver chez Pascal des ressources conceptuelles pour penser la décision responsable face à l'imprévisible, la coexistence de la rigueur rationnelle et de la conscience des limites de la raison, l'articulation entre connaissance scientifique et interrogation existentielle. Ainsi, près de quatre siècles après sa naissance, Blaise Pascal demeure une présence vivante dans la culture intellectuelle contemporaine, non comme une figure fossilisée du passé à vénérer de loin, plutôt comme un interlocuteur actuel avec qui dialoguer, dont les questions et les réponses continuent de stimuler la réflexion et de provoquer le débat. Cette permanence atteste la profondeur et l'universalité d'une œuvre qui, enracinée dans les controverses particulières du dix-septième siècle français, parvient à les transcender pour toucher aux interrogations fondamentales qui traversent les époques et les cultures.

 

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