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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE AFRICAINE / Jean Kambayi Bwatshia

PHILOSOPHIE AFRICAINE / Jean Kambayi Bwatshia

Jean Kambayi Bwatshia représente une voix plus récente mais déjà marquante, notamment par son travail sur la philosophie de l’éducation. Né le 1er juin 1942 dans la province du Kasaï-Oriental en pleine période coloniale, Kambayi Bwatshia a traversé les tempêtes de l'indépendance congolaise, a participé aux transformations tumultueuses du Congo-Zaïre des décennies post-coloniales Dans Penser l’école africaine, il interroge les modèles pédagogiques hérités de la colonisation, qui continuent de former des élites déconnectées des réalités locales. Bwatshia propose une pédagogie de la libération, inspirée à la fois de Paulo Freire et des méthodes traditionnelles d’apprentissage (comme l’initiation par les aînés). Pour lui, l’école doit être un lieu de reconnaissance mutuelle, où les savoirs endogènes (médicine traditionnelle, techniques agricoles, arts) sont valorisés au même titre que les disciplines académiques. Son concept d’éducation holistique vise à former des individus capables de naviguer entre plusieurs systèmes de connaissance, sans tomber dans le syncrétisme superficiel. Bwatshia a aussi travaillé sur la question linguistique, défendant l’usage des langues nationales (lingala, swahili, kikongo) comme vecteurs de pensée philosophique, contre l’hégémonie du français. Ses expériences concrètes, comme la création d’écoles alternatives au Katanga, montrent comment la philosophie peut se traduire en pratiques transformatrices. Pour autant, il reste lucide sur les limites de ces initiatives, dans un contexte où l’État a largement désinvesti le secteur éducatif.

Jean-Richard Kambayi Bwatshia incarne une trajectoire académique remarquable qui s'étend de la formation universitaire en Afrique centrale à des études avancées en Amérique du Nord, et démontre un engagement profond envers l'articulation d'une pensée historique et philosophique africaine qui refuse la subordination aux cadres analytiques imposés par les traditions intellectuelles occidentales. Il a émergé comme penseur influent capables de synthétiser l'histoire africaine, les mentalités collectives, l'anthropologie juridique et la critique politique dans un projet intellectuel cohérent de rédemption et de renaissance africaines. Sa spécialisation en histoire des mentalités—l'étude des structures mentales, des imaginaires collectifs et des représentations qui structurent les sociétés humaines—lui a permis d'apporter des contributions distinctives aux débats sur la décolonisation intellectuelle, sur la compréhension des processus historiques africains indépendamment des catégories analytiques coloniales, et sur la construction des identités nationales congolaises dans le contexte post-colonial. Kambayi Bwatshia a également occupé des positions politiques et administratives importantes, incluant le poste de ministre honoraire de l'Enseignement supérieur sous le régime de Mobutu, directeur du Centre de Recherche EUGEMONIA spécialisé dans l'histoire des mentalités et l'anthropologie juridique, et recteur contemporain de l'Université UNISIC à Kinshasa. Son parcours intellectuel et administratif illumine les possibilités et les contraintes de la pensée critique en contexte post-colonial, les tensions entre l'engagement politique et l'indépendance intellectuelle, et les efforts conscients pour reconstruire les institutions académiques africaines selon des principes de excellence, de pertinence contextuelle et de contributions originales au patrimoine intellectuel mondial.

 

Origines familiales et formation

Pour comprendre le parcours de Jean-Richard Kambayi Bwatshia, il est essentiel de retourner à ses origines familiales et aux circonstances historiques particulières de sa naissance pendant la période coloniale belge. Le nom « Kambayi Bwatshia » possède une étymologie profonde enracinée dans la langue et la cosmologie luba, signifiant littéralement « Vas leur dire que le matin commence ». Cette signification du nom n'est pas anodine : elle révèle, selon l'interprétation de Kambayi lui-même, une destinée existentielle et intellectuelle de messager, de celui qui porte le message de l'aurore, de celui qui annonce l'arrivée d'une nouvelle période ou d'une nouvelle compréhension. Cette auto-interprétation de son nom comme désignation de sa vocation de « messager donc d'enseignant » révèle une conscience que l'identité et la nomination n'opèrent pas simplement au niveau superficiel mais structurent les trajectoires existentielles et professionnelles des individus. Kambayi est originaire de la province du Kasaï-Oriental, région historiquement riche en traditions intellectuelles, artistiques et spirituelles du Congo central. Son père fonctionnait comme moniteur et pasteur protestant dans une mission protestante nommée Charleville, située en plein territoire des populations Bakuba et Bashilele dans la province du Kasaï-Occidental. La présence du père comme figure religieuse et éducatrice dans une mission protestante en pleine période coloniale signale l'orientation de la famille vers l'éducation, l'engagement religieux et l'articulation d'une spiritualité alternative à celle imposée par la colonisation européenne. Les missions protestantes, bien qu'elles constituaient un élément du projet colonial plus large, ont également parfois fourni les espaces où les élites africaines pouvaient acquérir l'éducation et, paradoxalement, les outils intellectuels pour critiquer ultérieurement la colonisation elle-même. À l'âge de dix ans, Kambayi arrive à Kinshasa avec son oncle, quittant le territoire rural du Kasaï pour la capitale coloniale en transformation. Ce déplacement d'un enfant de dix ans vers Kinshasa s'inscrit dans les dynamiques migratoires caractéristiques de la période coloniale tardive, où les jeunes hommes des familles éduquées cherchaient à accumuler l'instruction formelle et les diplômes qui leur permettraient d'accéder aux positions administratives ou professionnelles dans la structure coloniale ou, ultérieurement, dans les États post-coloniaux. À Kinshasa, Kambayi grandit et passe toute sa jeunesse, s'imprégnant de l'atmosphère urbaine de la capitale coloniale, apprenant à naviguer les hiérarchies raciales et sociales du colonialisme belge, et commençant à développer la conscience critique qui caractérisera ultérieurement son travail intellectuel. Pour autant, l'accès à l'éducation formelle pour le jeune Kambayi s'avéra complexe, révélant les structures d'exclusion religieuse et de domination qui caractérisaient le système éducatif colonial. À cette époque, l'existence d'un très petit nombre d'écoles dans la communauté protestante contrastait dramatiquement avec le monopole que la communauté catholique exerçait sur le secteur éducatif en Belgique et dans ses colonies. Cette structure d'exclusion, fondée sur les hiérarchies religieuses, contraignit les familles protestantes à inscrire leurs enfants dans les écoles catholiques s'ils souhaitaient qu'ils reçoivent une instruction formelle. Kambayi fut inscrit dans une école nommée Saint-Georges, mais dans l'obligation spécifique d'être placé dans les classes des « non-baptisés »—classification qui désignait les enfants non-catholiques comme « païens » selon la logique du système colonial et de l'hégémonie catholique.] Cette expérience d'être classificé comme « païen » ou « non-baptisé » en raison de son héritage protestant, malgré la profonde piété religieuse de sa famille, constitua probablement une leçon formative sur les structures de pouvoir qui classifient, marginalisent et stigmatisent les populations sur la base de marqueurs religieux et culturels arbitraires. Ces circonstances de l'enfance et de l'adolescence de Kambayi—l'héritage du père comme pasteur engagé dans l'éducation et la spiritualité, la migration vers le centre urbain colonial, l'expérience de discrimination religieuse malgré l'éducation familiale—constituèrent le terreau existentiel et intellectuel dans lequel se développerait ultérieurement sa vocation d'historien, de penseur critique et d'intellectuel engagé envers la cause de la libération intellectuelle et politique de l'Afrique. [3][4]

 

Parcours universitaire en histoire des mentalités

Le parcours universitaire de Kambayi s'inscrit dans un contexte historique charnière pour la Congo-Kinshasa : à peine quelques années après l'indépendance formelle obtenue le 30 juin 1960, les institutions académiques congolaises cherchaient à se reconstruire après le chaos de la période de transition. À cette époque, l'Université Pédagogique Nationale, anciennement connue sous le nom d'Institut Supérieur Pédagogique (IPN), constituait une des institutions majeures pour la formation des cadres intellectuels et des enseignants qui pourraient contribuer à la reconstruction de la nation post-coloniale. Kambayi se spécialisa en histoire contemporaine à l'UPN, une discipline particulièrement chargée de signification politique à ce moment de l'histoire, car l'écriture de l'histoire du Congo post-colonial devenait nécessairement un exercice de construction d'une nouvelle identité nationale, d'interprétation des causes de la colonisation et de la domination européenne, et d'articulation des visions futures pour la reconstruction congolaise. Il conclut son cursus « avec une grande distinction » et devint assistant, marquant ainsi son insertion dans la vie académique congolaise à une période où les jeunes intellectuels formés localement commençaient à remplacer progressivement les cadres belges qui avaient dominé l'éducation supérieure pendant la période coloniale. Le statut d'assistant à une université congolaise représentait un accomplissement remarquable, particulièrement pour un jeune homme dont le père était pasteur rural et dont la famille n'appartenant pas à l'élite urbaine établie de Kinshasa. Cette ascension rapide suggère que Kambayi possédait non seulement l'intelligence et la détermination, mais également une capacité remarquable à maîtriser les codes académiques et administratifs de la période post-coloniale. Cependant, le moment décisif dans la formation intellectuelle de Kambayi survint lorsqu'il obtint une bourse d'études l'amenant vers le Canada, particulièrement à l'Université de Montréal, où il poursuivit sa maîtrise en histoire contemporaine, mais en se concentrant spécifiquement sur l'aspect des mentalités. Cette réorientation vers l'étude des mentalités—plutôt que simplement de l'histoire politique ou économique traditionnelle—révèle une sophistication intellectuelle remarquable et une capacité à identifier les lacunes dans les approches historiques dominantes. L'histoire des mentalités, telle qu'elle était en train d'émerger comme discipline dans les universités françaises et francophones en particulier, s'intéressait à comment les structures mentales, les imaginaires collectifs, les peurs, les espoirs, les représentations et les univers psychologiques des populations structuraient les sociétés et les événements historiques, plutôt que de simplement se concentrer sur les grands personnages politiques ou les événements militaires. Pendant sa période aux universités canadiennes, Kambayi accumulait une expérience pédagogique internationale importante. Il donna cours d'introduction sur l'histoire d'Afrique contemporaine à l'Université Laval au Québec, puis à l'Université de Montréal, mettant en œuvre sa connaissance intime du continent africain et de l'histoire post-coloniale pour former les étudiants nord-américains sur les réalités historiques de l'Afrique au-delà des stéréotypes et des incompréhensions qui caractérisaient typiquement le discours académique occidental.] Cette expérience d'enseignant d'histoire africaine aux universités nord-américaines confirma sa légitimité intellectuelle internationale et révéla sa capacité à traduire et à communiquer les réalités et les perspectives africaines aux audiences occidentales. Peu après son séjour à Montréal et Laval, Kambayi se rendit à Harvard University, ce qui représenta un accès aux institutions académiques les plus prestigieuses des États-Unis. À Harvard, il suivit les cours spécialisés sur l'histoire des mentalités, approfondissant ainsi sa maîtrise de cette approche méthodologique distinctive qui allait définir sa trajectoire intellectuelle future. L'étude structurée de l'histoire des mentalités aux niveaux avancés à Harvard constitua une formation intellectuelle intense qui prépara Kambayi à devenir un expert reconnu dans ce domaine et à pouvoir l'appliquer créativement aux contextes africains en général et congolais en particulier.

Après ses études avancées au Canada et aux États-Unis, Kambayi retourna au Congo pour contribuer à la reconstruction des institutions académiques post-coloniales. Entre 1966 et 1968, il enseigna au Collège Saint-Pierre et à l'Institut Marie Goretti à Mbuji-Mayi, deux institutions d'enseignement secondaire importantes du Kasaï. Ces postes d'enseignant en lycée, bien que techniquement « en aval » des positions universitaires, représentaient des responsabilités importantes dans le contexte post-colonial congolais, car ils plaçaient Kambayi dans des positions de former les élites académiques futures du pays à un moment critique de la nation. Peu après ses années au lycée, Kambayi s'intégra formellement au Département d'Histoire de l'Université Pédagogique Nationale, où il avait initialement étudié. Il occupa progressivement les positions d'assistant, puis de chef de travaux, puis finalement de professeur ordinaire, parcourant ainsi la hiérarchie académique congolaise. Ce parcours d'environ quatre années, pendant lequel il accumula différentes positions de responsabilité au sein du même département, révèle le processus d'entrée systématique dans la vie académique congolaise, où l'avancement reposait sur une démonstration progressive de compétence, de dévouement et de contribution à l'institution. Parallèlement à son engagement institutionnel à l'UPN, Kambayi devint rapidement reconnu comme professeur d'histoire d'Afrique noire contemporaine aux universités Laval et de Montréal au Canada, positions qu'il occupa pendant deux ans jusqu'en 1980. Pendant cette même période, de 1966 à 1980, il fonctionna également comme formateur des Coopérants Canadiens pour l'Afrique au CECI (Centre canadien d'études et de coopération internationale), contribuant ainsi à la formation des travailleurs canadiens qui seraient engagés dans des projets de développement et de coopération technique en Afrique. Ces multiples engagements parallèles—positions d'enseignement au Congo, positions de professeur au Canada, formation de coopérants internationaux—révèlent la mobilité intellectuelle de Kambayi et sa reconnaissance croissante comme expert en histoire africaine et en dynamiques de développement international. Pour comprendre la contribution véritablement distinctive de Kambayi à la pensée historique et africaine, il est crucial d'explorer plus profondément ce que signifie l'histoire des mentalités comme champ intellectuel et comment son application aux contextes africains constitue un acte de décolonisation intellectuelle. L'histoire des mentalités, en tant qu'approche méthodologique et perspective analytique, rejette la conception traditionnelle de l'histoire comme simple enregistrement des faits objectifs et des événements politiques ou militaires majeurs. Au lieu de cela, l'histoire des mentalités propose que l'histoire consiste fondamentalement en l'étude des structures mentales—les façons dont les peuples pensent, imaginent, craignent, espèrent, organisent leur rapport au temps, au divin, à la mort, aux autres sociétés—et comment ces structures mentales évoluent au cours du temps et influencent les événements historiques. Cette approche de l'histoire possède des implications politiques et épistémologiques profondes pour les contextes post-coloniaux. Pendant la période coloniale, l'histoire africaine telle qu'écrite par les historiens européens tendait à représenter les Africains comme dépourvus d'histoire véritable—notion qui justifiait la colonisation en arguant que seule la colonisation pouvait apporter la « civilisation » et la « rationalité » aux peuples supposément sans histoire. L'étude des mentalités africaines—les façons dont les Africains comprenaient le temps, organisaient leur compréhension du monde, pensaient les causes et les effets des événements—offrait un moyen de documenter la sophistication intellectuelle et la complexité de la pensée africaine indépendamment de toute référence aux structures étatiques ou aux technologies matérielles que les Européens valorisaient particulièrement. En se spécialisant dans l'histoire des mentalités, Kambayi s'engagea donc dans un projet fondamentalement décolonisateur : celui de réclamer et de démontrer l'existence d'une histoire intellectuelle africaine profonde, de mentalités africaines sophistiquées, et de pensée africaine originale qui s'était développée indépendamment de toute influence européenne et qui méritait d'être étudiée et valorisée en tant que telle. Cette spécialisation révélait que la question « l'Afrique possède-t-elle une histoire ? »—question formellement posée par les historiens européens comme H.R. Trevor-Roper—reposait sur une définition excessivement restreinte de ce que constitue l'histoire. Une histoire des mentalités, des imaginaires, des structures de pensée, des cosmologies, des représentations du pouvoir et du divin, révélait que l'Afrique possédait une histoire intellectuelle d'une profondeur et d'une sophistication remarquables.

 

Engagement dans l'Administration et le Gouvernement

Entre 1980 et 1996, Kambayi occupa progressivement des responsabilités académiques et administratives croissantes au sein des institutions universitaires congolaises. En 1982, il devint chef du Département d'Histoire à l'ancien Institut de pédagogie nationale, une position de leadership intellectuelle qui le plaçait en première ligne de la détermination du curriculum historique et de la formation des futurs enseignants congolais. L'année suivante, il occupa le poste de Directeur du Centre de Recherches et de Pédagogie Appliquée au sein de la même institution, élargissant ainsi son mandat pour inclure non seulement l'enseignement mais également la coordination de la recherche académique et l'application des découvertes académiques aux contextes pédagogiques pratiques. En 1987, Kambayi devint Secrétaire Général Académique à l'Institut Supérieur de Pédagogie de Gombe (ISP/Gombe), une position administrative majeure qui l'impliqua dans la gestion globale de cette institution d'enseignement supérieur. Un an plus tard, en 1988, il assuma l'intérim à la tête du comité de gestion de l'Institut National des Bâtiments et Travaux Publics (INBTP) à Kinshasa, révélant une polyvalence administrative qui s'étendait au-delà du domaine académique spécifiquement défini. En 1989, il devint Secrétaire Général Académique à l'Institut Supérieur de Commerce de Kinshasa (ISC/Kin) et occupa ultérieurement le poste de directeur général intérimaire après la mort du directeur général de cette institution la même année. Ces positions administratives progressives révélaient la reconnaissance croissante de Kambayi comme administrateur capable et comme intellectuel digne de confiance pour diriger les institutions d'enseignement supérieur. Cependant, le moment historique le plus significatif de l'engagement politico-administratif de Kambayi survint en 1990, lors d'une rencontre avec le président Mobutu Sese Seko. À cette époque, le régime de Mobutu avait régné pendant deux décennies et demi, transformant le Congo en un État autoritaire fortement centralisé, fondé sur le culte de la personnalité du président, sur la corruption systématique, et sur l'utilisation de la violence d'État contre les opposants politiques. Néanmoins, face aux pressions internationales croissantes pour la démocratisation pendant la fin de la Guerre froide, Mobutu annnonça en 1990 un « Discours de Démocratisation » promettant des réformes politiques, notamment l'abandon de la présidence du Mouvement Populaire de la Révolution (MPR, le parti unique), l'introduction du multipartisme, et l'organisation d'élections. Pendant sa rencontre avec Mobutu en 1990, Kambayi solicita la confirmation de son poste en tant que directeur général de l'ISC/Kin. Or, Mobutu « se décida autrement », et au lieu de confirmer cette nomination, il plaça Kambayi à la tête du Ministère de l'Enseignement Supérieur, Universitaire et de la Recherche Scientifique. Cette décision révéla à la fois la reconnaissance du talent administratif de Kambayi par Mobutu et, potentiellement, le désir du dictateur vieillissant d'appointer des intellectuels réputés à des positions ministérielles pour légitimer son régime face aux pressions démocratiques croissantes. Kambayi accepta cette position ministérielle pendant le régime de Mobutu, ce qui révéla une tension fondamentale : peut-on servir un régime autoritaire tout en conservant son intégrité intellectuelle et ses principes d'engagement envers la justice et la libération ? Cette question reste complexe et admit peu de réponses simples. D'un côté, l'acceptation de Kambayi d'une position ministérielle dans le régime de Mobutu pourrait être interprétée comme une compromission de principes, une collaboration avec l'autoritarisme, une participation à la perpétuation d'un système exploitatif. D'un autre côté, on pourrait argumenter que les intellectuels africains confrontaient souvent des situations de « choisir le moins pire » : refuser complètement de participer aux gouvernements africains post-coloniaux signifiait concéder tout rôle dans la détermination de la politique éducationnelle et risquait de laisser le domaine complètement aux politiciens corrompus ou incompétents, tandis que participer offrait au moins une opportunité d'influencer les politiques éducationnelles dans une direction plus progressive. La documentation contemporaine ne révèle pas clairement les achievements spécifiques de Kambayi en tant

Direction du Centre EUGEMONIA

Après son service ministériel sous Mobutu et les transformations politiques qui ont suivi la chute du régime en 1997, Kambayi continua son travail académique mais en réorienta progressivement. En 1996, il devint maître de conférences à la Faculté de Droit à l'Université de Kinshasa, une transition vers la formation juridique qui aurait une signification intellectuelle particulière. Cette transition vers le domaine juridique ne représentait pas un abandon de sa spécialisation en histoire des mentalités mais plutôt une expansion pour incorporer l'anthropologie juridique—l'étude des systèmes juridiques non pas comme ensemble de règles formelles abstraites mais comme expressions des mentalités, des structures de pensée et des imaginaires collectifs des sociétés qui les produisent. Cette réorientation vers l'anthropologie juridique révéla une continuation de l'engagement intellectuel de Kambayi envers la compréhension profonde des structures mentales et culturelles qui caractérisaient les sociétés africaines. Les systèmes juridiques ne sont pas des structures purement rationnelles et universelles, comme la pensée juridique occidentale classique tendait à l'assumer, mais plutôt des expressions culturelles particulières qui révèlent les valeurs, les principes éthiques, les préoccupations existentielles et les structures de pouvoir d'une société donnée. En étudiant le droit à travers la lentille de l'anthropologie, Kambayi continuait à explorer les mentalités africaines—mais cette fois-ci exprimées dans les systèmes juridiques plutôt que dans d'autres domaines de la vie culturelle. Kambayi établit et dirigea le Centre de Recherche sur les Mentalités et l'Anthropologie Juridique « Eugemonia » Ce Centre représenta une institutionnalisation de son projet intellectuel, un espace dédié à la recherche systématique sur les mentalités africaines et sur les systèmes juridiques africains comme expressions de ces mentalités. La création du Centre EUGEMONIA révéla également une continuité du projet d'intellectuel engagé : plutôt que de se retirer simplement à l'activité académique théorique, Kambayi cherchait à créer des institutions de recherche qui pourraient contribuer à la compréhension plus profonde de la réalité africaine et potentiellement informer les politiques publiques et la transformation sociale.

Recteur de l'UNISIC

En décembre 2021, après une période où ses talents étaient largement reconnus mais pas nécessairement largement mobilisés dans les positions de leadership institutionnel, Kambayi fut nommé recteur de l'Université UNISIC (Université Scientifique Intégrée du Congo), remplaçant le professeur Rigobert Munkeni qui avait dirigé l'institution depuis 2016. Cette nomination survint à un moment où l'enseignement supérieur congolais confrontait des crises existentielles : financement insuffisant, infrastructure décrépit, fuite des cerveaux vers d'autres pays, déconnexion entre la formation académique et les besoins du marché du travail et du développement national, et manque de leadership intellectuel capable de reformuler la mission des universités dans le contexte post-colonial contemporain. À titre de recteur de l'UNISIC, Kambayi articula une vision de l'université enracinée dans son engagement intellectuel de longue date. Dans son discours de clôture de l'année académique 2023-2024 intitulé « Éloge à la vertu de l'excellence », Kambayi confronta directement la question de savoir s'il faudrait « simplement brûler l'Université »—question rhétorique qui visait à sonder la conscience nationale congolaise quant à la pertinence et à la viabilité des institutions universitaires dans le contexte contemporain. Plutôt que d'accepter un nihilisme désespéré, Kambayi réaffirma la nécessité et la mission fondamentale de l'université en tant que « Haut lieu du savoir, un Haut lieu du connaître, un Haut lieu de la recherche scientifique et technologique ». Il articula que la valeur d'une nation et de toute communauté humaine se mesure à la place qu'elle réserve à l'Université, et que la question cruciale pour la RDC était non pas d'abandonner les universités mais de les transformer en institutions véritablement d'élite—c'est-à-dire d'excellence, de rigueur intellectuelle et de contribution réelle à la compréhension humaine et au développement national. Kambayi questionna également la distinction entre les « universités de masse », les « universités de foule » et les « universités d'élite », critiquant l'assimilation du terme « foule » (« Fuulu » en lingala) au concept de dépotoir où l'on jette les ordures—métaphore qui révélait son inquiétude que les universités non sélectives constitueraient des espaces où simplement on « jette » les étudiants sans offrir une formation réelle de qualité. Au lieu de cela, il proposa que l'université constituait par définition un espace d'élite—en tant que lieu des esprits brillants, de la recherche rigoureuse et de la production de la pensée de plus haute qualité. Cette vision de l'excellence constitua une critique implicite mais claire de la massification des universités sans augmentation correspondante du financement ou de l'investissement dans la qualité pédagogique et scientifique. En 2024, lors d'une situation de grève à l'UNISIC, le recteur Kambayi Bwatshia fit un appel à la reprise des activités, démontrant sa conviction que l'interruption de l'activité universitaire, bien que parfois nécessaire comme forme de protestation, ultimement retardait la formation des étudiants et compromise la mission de l'université. Cette position n'était pas une acceptation passive des conditions injustes mais plutôt une affirmation que l'université existe pour former les étudiants et que tout ce qui interrompt cette mission, aussi justifiée que puisse être la protestation, constitue un coût pour la nation et pour l'avenir des générations étudiantes.

 

Sa fille Nicole Bwatshia Ntumba

Un élément important du héritage intellectuel et humain de Kambayi s'exprime à travers sa fille, Nicole Bwatshia Ntumba, qui a poursuivi et approfondi de nombreux des engagements intellectuels du père. Née le 15 octobre à Miabi dans le Kasaï Oriental, Nicole est la fille aînée du professeur Jean Kambayi Bwatshia et d'Angélique Ngalula. Ayant passé son enfance et sa jeunesse à Montréal puis à Kinshasa, Nicole a acquis, comme son père, une expérience internationale et biculturelle que peu de jeunes femmes congolaises possédaient à cette époque. Après ses études secondaires à l'Institut du Mont Amba, elle obtint son diplôme de licence en droit dans l'option droit international public à l'Université de Kinshasa, une spécialisation qui révéla une orientation vers l'engagement avec les questions de souveraineté, de relations internationales et de justice à l'échelle planétaire plutôt que simplement locale. Après ses études universitaires initiales, Nicole devint assistante à la Faculté de Droit et fut nommée magistrat dans les structures judiciaires congolaises, servant comme substitut du procureur de la République au parquet de Grande instance de Gombe. Elle entama par la suite une thèse de doctorat à l'Université de Gand en Belgique, où elle obtint le titre de Docteur en droit dans l'option droit international public, thèse dont l'orientation révéla une continuation du projet paternel de comprendre le droit non pas simplement comme système technique neutre mais comme expression d'enjeux politiques, de relations de pouvoir et de questions de souveraineté et de dignité nationales. Après l'achèvement de son doctorat, Nicole fut nommée professeure à l'Université de Kinshasa où elle enseigna le droit international public et le droit international des espaces, domaines particulièrement significatifs pour une nation comme la RDC possédant un vaste territoire, de ressources naturelles extensives, et une position géopolitique complexe. Elle devint ultérieurement Doyenne de la Faculté de Droit à l'Université William Booth de Kinshasa, une position de leadership académique et administratif importante. Concomitamment à sa carrière universitaire, Nicole s'engagea également dans des questions de politique active, servant comme conseillère juridique du ministre de la Culture et des Arts, puis ultérieurement comme conseillère principale et Directrice du cabinet adjoint du Chef de l'État congolais en charge des questions juridiques, politiques et diplomatiques. Nicole continua également les engagements du père envers la recherche en anthropologie juridique, servant comme directrice du Centre de Recherche EUGEMONIA—la même institution fondée par son père—où elle poursuivit les recherches sur l'histoire des mentalités et l'anthropologie juridique. Cette succession remarquable, où le projet intellectuel du père s'incarne et s'approfondit chez la fille, révèle la transmission non pas simplement de la position sociale mais des valeurs intellectuelles, de l'engagement envers la pensée critique, et de la vocation à la compréhension profonde des réalités congolaises et africaines. Nicole s'impliqua également dans les questions de droits des femmes et de parité homme-femme au sein de la société congolaise, fondant la Fondation Nicole Bwatshia (FONIB), une organisation non gouvernementale engagée dans les activités sociales et culturelles, révélant une expansion du projet familial de contribution à l'édification d'une société plus juste et plus équitable.[1][2]

 

Au-delà....

Au-delà de ses positions administratives et de ses accomplissements institutionnels, la contribution majeure de Kambayi à la pensée historique et africaine réside dans sa articulation systématique d'une approche historique qui centre les mentalités comme sujet d'étude légitime et importante. Cette approche possède des implications profondes pour la compréhension de la réalité congolaise contemporaine. La RDC confronte de multiples crises : crise de gouvernance avec des institutions fragmentées et corrompues, crises économiques liées à la dépendance envers les ressources naturelles et la faible capacité de transformation industrielle, crises humanitaires avec la violence persistante en province et les déplacements de population massifs, crises éducationnelles avec les systèmes d'enseignement insuffisamment financés et peu efficaces. Une histoire des mentalités congolaise, telle que pourrait l'approcher Kambayi, poserait la question : comment les structures mentales héritées de la période coloniale—les façons dont les Congolais intériorisent la notion de leur propre infériorité, comment ils conçoivent le rapport entre l'individu et le collectif, comment ils imaginent la possibilité du changement social et de la transformation—structurent-elles les crises contemporaines et limitent-elles les possibilités d'émancipation? Une telle approche pourrait révéler que les problèmes ne résident pas simplement dans des structures institutionnelles formelles ou dans les politiques économiques spécifiques, mais également dans les mentalités et les imaginaires qui produisent ces structures et politiques, et qui perpétuent les patterns d'inégalité et d'injustice. Kambayi a également documenté des dimensions importantes de l'histoire religieuse et spirituelle congolaise, particulièrement dans l'étude des Églises du Réveil de Kinshasa. Ces Églises—mouvements religieux qui émergèrent dans les contextes urbains post-coloniaux en réponse aux traumatismes de la colonisation, à la rupture des structures traditionnelles et au besoin spirituel urgent de réconciliation avec le divin—incarnent précisément le type de phénomènes historiques qui résistent à l'explication simplement par des facteurs politiques ou économiques et qui demandent une compréhension des mentalités collectives, des structures de croyance et des processus de signification-création. À travers son étude de ces mouvements, Kambayi contribua à la reconnaissance que l'histoire africaine post-coloniale ne peut être adequatement comprise sans prendre sérieusement les dimensions spirituelles et mentales de l'expérience humaine.

Le parcours de Jean Kambayi Bwatshia, considéré dans sa totalité, révèle un projet intellectuel cohérent mais incomplet de ce qui pourrait être appelé la « décolonisation des mentalités »—l'effort systématique de démontrer que les Africains possèdent une histoire intellectuelle profonde, des structures mentales sophistiquées, et des façons distinctives de comprendre le monde qui méritent d'être étudiées, valorisées et utilisées pour l'édification de sociétés post-coloniales véritablement libérées. Cet projet, enraciné dans son expérience de discrimination religieuse enfant, de migration vers la capitale coloniale, d'accès à l'éducation au sein de structures coloniales, et d'ascension subséquente dans les institutions académiques post-coloniales, demeure pertinent et urgent pour la RDC contemporaine et pour l'Afrique en général. Pour autant, le projet de Kambayi n'a pas été entièrement achevé au cours de sa vie académique jusqu'à présent. Les questions qu'il a posées—comment l'histoire des mentalités éclaire-t-elle la compréhension de la société africaine et congolaise? comment l'anthropologie juridique peut-elle informer la reconstruction du système juridique congolais selon des principes de justice et d'équité authentiques? comment l'excellence académique et intellectuelle peut-elle être institutionnalisée dans les universités congolaises?—demeurent largement ouvertes. Les crises que l'enseignement supérieur congolais confronte en 2024-2025, visibles dans les grèves, les insuffisances de financement et les tensions administratives que l'on observe à l'UNISIC et ailleurs, révèlent que la vision de Kambayi d'universités véritablement d'élite, fondées sur l'excellence et sur la rigueur intellectuelle, reste largement un idéal à réaliser plutôt qu'une réalité actuellement existante. Néanmoins, la persistance de Kambayi dans l'articulation de cette vision, à travers ses multiples positions académiques, administratives et ministérielles, et sa transmission de ce projet à la génération suivante à travers sa fille Nicole, suggère une conviction profonde que la transformation intellectuelle et institutionnelle demeure possible et qu'elle constitue une tâche urgente pour le développement et la libération authentiques de la RDC et de l'Afrique dans son ensemble. Sa spécialisation dans l'histoire des mentalités, bien qu'elle soit restée relativement spécialisée et n'ait pas conquis complètement les institutions académiques congolaises, offre néanmoins un outil intellectuel potentiellement puissant pour la compréhension profonde des réalités sociales, culturelles et politiques du Congo, et par extension, de l'expérience humaine post-coloniale en Afrique de manière plus générale.

Jean Kambayi Bwatshia représente un type particulier d'intellectuel africain du XXe et XXIe siècles—l'intellectuel formé en Afrique et en Amérique du Nord, qui possède une maîtrise de multiples traditions intellectuelles et linguistiques, qui navigue les complexités de la contribution à des régimes autoritaires tout en préservant la critique intellectuelle, et qui demeure engagé envers la transformation des institutions et des mentalités africaines selon les principes d'excellence, de justice et de libération authentique. Son parcours, du fils de pasteur protestant en milieu rural du Kasaï à professeur universitaire international, ministre gouvernemental, directeur de centre de recherche et recteur d'université, révèle les possibilités et les contraintes de la mobilité sociale et intellectuelle dans les contextes post-coloniaux africains. La spécialisation de Kambayi dans l'histoire des mentalités constitue une contribution distinctive au projet plus large de la pensée africaine contemporaine, offrant un outil méthodologique et analytique pour la compréhension profonde des structures mentales, des imaginaires collectifs et des façons de penser africaines. Cette approche historique reconnaît que la libération du Congo et de l'Afrique exige non simplement la restructuration des institutions formelles ou la adoption de nouvelles politiques économiques, mais également une transformation des mentalités, une décolonisation profonde de la pensée, et la création des conditions pour l'épanouissement de la pensée africaine originale capable de concevoir et d'articler des visions alternatives de l'avenir. 

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