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La Garenne de philosophie

Pensee decoloniale / La Sierra Leone, première terre anti-esclavagiste après HaÏti, et la British African Squad

Marie-Guilhelmine Leroux-Delaville, Portait de Madeleine (1802)

Marie-Guilhelmine Leroux-Delaville, Portait de Madeleine (1802)

L'abolition britannique de la traite négrière en 1807 marqua moins une rupture morale définitive qu'elle n'inaugura une ère nouvelle de surveillance maritime et de répression navale sur les côtes africaines, dont la Sierra Leone devint le centre névralgique et symbolique. Le vaste théâtre de l'histoire humaine est jalonné de tragédies, parmi lesquelles l'abomination de la traite négrière occupe une place singulière. Au cœur de cette sombre épopée, l'effort pour enrayer ce commerce d'âmes se dresse, teinté de grandeur et de contradictions, figurant un chapitre complexe de l'émancipation des personnes dites noir.e.s ou valorisées* ainsi du joug colonial.

 

La Sierra Leone émerge ainsi comme un havre primordial, désignée comme la première terre anti-esclavagiste ayant accueilli les esclaves de retour, des êtres arrachés à leur destin de servilité. Au cœur des flots tumultueux du golfe de Guinée, là où les vents alizés charrient depuis des siècles les cris étouffés des captifs, s’élève une terre paradoxale, à la fois sanctuaire et miroir des contradictions de l’empire. La Sierra Leone, cette langue de sable et de forêt où la Royal Navy débarqua des dizaines de milliers d’âmes arrachées aux cales des négriers, incarne l’un des épisodes les plus troublants de l’histoire abolitionniste. Non pas celui d’une victoire éclatante, mais celui d’une lutte âpre, où la noblessse des intentions se mêla aux calculs impériaux, où la libération des corps ne rima pas toujours avec l’émancipation des destins. Pour comprendre cette saga, il faut plonger dans les entrailles des navires de Sa Majesté, suivre les traces des captifs libérés sur les plages de Freetown, et déchiffrer les silences des archives où se cachent, entre les lignes des rapports triomphalistes, les morts oubliées des traversées post-capture, les combines des officiers avides de primes, et l’ombre portée d’un colonialisme qui, sous couvert de philanthropie, étendait ses griffes sur l’Afrique.

 

La fondation de la colonie de Sierra Leone précède de peu l’essor de la British African Squadron, mais ces deux entreprises, bien que distinctes dans leurs origines, finirent par s’entrelacer dans une symbiose à la fois salvatrice et prédatrice. Tout commence en l’an 1787, lorsque des abolitionnistes britanniques, menés par Granville Sharp, ce juriste puritain hanté par l’idée d’une rédemption chrétienne des Noirs, obtiennent du gouvernement la création d’une colonie destinée à accueillir les anciens esclaves. Le choix se porte sur une péninsule du golfe de Guinée, où un village temne, dirigé par le roi Naimbana, cède aux Britanniques un territoire en échange de protections et de présents. Les premiers arrivants sont des Loyalistes noirs, ces anciens captifs ayant fui les plantations américaines pendant la Révolution pour se ranger sous la bannière de Londres. Parmi eux, des figures comme Thomas Peters, un vétéran noir de la guerre d’Indépendance, qui négocia avec les autorités britanniques les termes de leur installation. Puis vinrent les Marons de la Jamaïque, ces rebelles insoumis que les planteurs britanniques déportèrent vers cette terre inconnue, où ils devraient, selon les termes du gouverneur John Clarkson, « prouver par leur industrie qu’ils méritaient la liberté ». Mais c’est après 1807, lorsque le Parlement abolit la traite pour les sujets britanniques, que la colonie prend une dimension nouvelle. Freetown, son port principal, devient le nœud d’un vaste réseau de répression maritime, le terminus où aboutissent les malheurux sauvés des navires négriers par les patrouilles de la Royal Navy. Les commissions mixtes, ces tribunaux anglo-espagnols ou anglo-portugais siégeant dans des bâtiments de bois surchauffés, y jugent les capitaines interceptés, tandis que les captifs, déclarés « apprentis » par un curieux euphémisme juridique, sont assignés à des maîtres locaux ou à des travaux publics avant d’obtenir, théoriquement, leur pleine liberté. Le statut d’« apprenti » mérite une explication : il s’agissait d’une période probatoire de sept à quatorze ans, durant laquelle les affranchis devaient servir des colons ou l’administration sous peine de sanctions. Ce système, calqué sur celui des engagés des Antilles, permettait de contourner l’interdiction pure et simple du travail forcé, tout en fournissant à la colonie une main-d’œuvre corvéable. Pour autant, cette condition ne doit pas occulter le fait que, malgré ses ambiguïtés, la Sierra Leone offrit à des milliers d’Africains une échappatoire à l’enfer des plantations américaines. Entre 1808 et 1867, près de cent mille individus, arrachés à des navires battant pavillon espagnol, portugais, brésilien ou même américain, foulèrent son sol. Ils venaient des quatre coins de l’Afrique de l’Ouest : des Yoruba du royaume d’Oyo, des Igbo du delta du Niger, des Fon du Dahomey, des Kongos de l’Angola. Leur diversité ethnique donna naissance à une société métissée, où le krio, ce créole à base d’anglais et de langues africaines, devint la lingua franca d’une nouvelle élite. Des figures émergèrent de ce creuset, comme Samuel Ajayi Crowther, un Yoruba capturé enfant, libéré par la Royal Navy, devenu le premier évêque anglican noir. Son parcours, de la cale d’un négrier à la chaire épiscopale, symbolise les possibilités offertes par ce système, tout en en masquant les violences structurelles.

 

La marine royale britannique se distingua pendant plusieurs décennies comme l'unique puissance navale véritablement engagée dans la répression effective de la traite le long du littoral africain. Cette détermination se matérialisa par la création de la British African Squadron, escadre spécialisée dont la mission exclusive consistait à intercepter les vaisseaux négriers dans une vaste zone maritime s'étendant depuis les côtes de Sierra Leone jusqu'à l'équateur, embrassant ainsi l'ensemble du golfe de Guinée où se concentrait l'essentiel du commerce servile atlantique. Cette flotte, loin de constituer un dispositif symbolique, représentait un investissement militaire et financier considérable pour la Couronne britannique. Selon les observations détaillées du futur amiral Albin Reine Roussin, officier de marine français qui navigua dans ces eaux au début des années 1820 et dont les témoignages constituent une source précieuse sur les opérations navales de l'époque, la composition de cette escadre impressionnait par sa puissance de feu et ses effectifs humains. Le dispositif comprenait ordinairement au moins une frégate de quarante-deux canons armée par deux cent quarante-cinq hommes d'équipage, constituant le navire amiral et le symbole de la présence britannique dans ces parages tœuvrables d'une cinquantaine d'hommes armées de douze à vingt canons, dont la conception permettait de remonter les fleuves et rivières côtières où se dissimulaient fréquemment les négriers cherchant à échapper à la surveillance du large. Ces navires opéraient généralement par groupes de trois, stratégie permettant de couvrir efficacement les zones de passage obligées des navires marchands tout en conservant une capacité d'intervention rapide en cas de signalement d'un suspect.

 

Les résultats quantitatifs de cette répression maritime s'avèrent remarquables lorsqu'on examine les données compilées par David Eltis, historien économiste dont les travaux sur la traite atlantique font aujourd'hui autorité grâce notamment à son exploitation systématique des archives navales et judiciaires. Entre 1808, année suivant immédiatement l'abolition légale britannique, et 1867, moment où la traite atlantique s'éteignait définitivement sous la pression conjuguée des abolitions américaine et brésilienne, la British African Squadron et les autres unités britanniques participant à cette mission capturèrent mille six cent trente-cinq navires négriers de toutes nationalités confondues. Ce chiffre prend toute sa signification rapporté au nombre total d'expéditions négrières estimé pour cette période, soit sept mille sept cent cinquante traversées, ce qui établit un taux d'interception d'environ un navire sur cinq. Cette proportion, loin d'être négligeable, représentait une menace sérieuse pour la rentabilité du commerce servile puisque la perte d'un navire sur cinq, avec sa cargaison humaine et sa valeur marchande, transformait une activité certes lucrative en entreprise hasardeuse dont les gains potentiels devaient désormais intégrer ce risque substantiel de saisie. Les conséquences humaines de ces interceptions dépassaient largement la simple statistique navale puisque plus de cent soixante mille individus africains destinés à la servitude sur le continent américain furent ainsi soustraits à leur funeste destinée. Parmi ces captifs libér

 

Pour autant, cette entreprise de répression maritime, si louable fût-elle dans ses intentions proclamées et si significatifs fussent ses résultats en termes de vies sauvées, ne s'accomplit point sans engendrer des dérives substantielles et des contradictions troublantes qui questionnent la pureté morale dont la Grande-Bretagne aimait parer son combat abolitionniste. Le système de primes financières institué pour récompenser les équipages ayant capturé des négriers constituait le mécanisme central de cette politique répressive. Ces récompenses pécuniaires, calculées en fonction du nombre de captifs africains découverts à bord des navires saisis et versées après que les commissions mixtes installées à Freetown eurent statué sur la légalité de la prise, visaient à stimuler le zèle des marins britanniques en leur offrant un intérêt matériel direct dans le succès de la mission anti-esclavagiste. Ces commissions mixtes, instances judiciaires créées par les traités bilatéraux que la Grande-Bretagne imposa progressi

 

Pour autant encore, il ne faut omettre d'autres éléments. D’une part, la traite ne disparut pas : elle se déplaça vers des zones moins surveillées, comme les côtes du Brésil ou de Cuba, où les planteurs, avides de main-d’œuvre, continuaient de faire pression sur leurs gouvernements pour maintenir le commerce clandestin. D’autre part, les méthodes employées par la Royal Navy soulevèrent des questions éthiques qui dérangent encore aujourd’hui. Le système des primes, notamment, joua un rôle central dans les dérives observées. Chaque marin recevait en effet une récompense pour chaque captif libéré, somme fixée à cinq livres sterling par tête dans les années 1820. Cette incitation financière, bien que destinée à motiver les équipages, engendra des excès. Les officiers et les matelots, obsédés par l’appât du gain, n’hésitaient pas à gonfler le nombre de captifs déclarés à bord des navires saisis. Plus grave encore, les combats navals livrés pour intercepter les négriers se soldaient souvent par des carnages parmi les esclaves entassés dans les cales. Lors des abordages, les canons britanniques tiraient à mitraille sur les ponts des navires suspects, sans se soucier des centaines d’êtres humains enchaînés en dessous. Une fois le bateau capturé, les conditions de transfert vers Freetown reproduisaient celles d’une traversée négrière : entassement, ma– mourir de liberté comme on mourait d’esclavage – fut rarement soulignée par les contemporains, plus prompts à célébrer les succès de la Squadron qu’à en examiner les coûts humains.

 

Et les dérives ne s’arrêtèrent pas là. La corruption rôdait dans les couloirs des commissions mixtes et sur les quais de Freetown. Certains officiers, en collusion avec des marchands locaux, détournaient une partie des captifs libérés pour les revendre comme domestiques ou ouvriers dans les colonies voisines. Les archives judiciaires regorgent de cas où des Africains, officiellement « sauvés », se retrouvaient en réalité réduits à un statut proche de l’esclavage sous un autre nom. Par ailleurs, les chefs africains, loin d’être de simples victimes, jouèrent souvent un double jeu. Le roi du Dahomey, Ghézo, ou les souverains du royaume de Lagos, comme Oba Adeyemi, signaient des traités d’abolition avec les Britanniques tout en continuant de fournir des captifs aux trafiquants clandestins. Cette complicité, bien documentée par les travaux de l’historien Paul Lovejoy, montre que la traite persista en partie parce qu’elle restait économiquement rentable pour les élites locales. Pour autant, il serait réducteur de voir dans la British African Squadron une simple entreprise cynique. Ses officiers, à l’image de l’amiral Charles Roussin, qui commanda la station africaine dans les années 1830, croyaient souvent sincèrement à leur mission. Roussin, dans ses mémoires, décrit avec une certaine fierté les patrouilles épuisantes le long des côtes, les poursuites nocturnes des négriers, les libérations spectaculaires de centaines d’Africains entassés dans des conditions innommables. Son témoignage, comme ceux de ses pairs, révèle une conviction profonde : celle d’appartenir à une génération charnière, appelée à extirper le fléau de l’esclavage. Cette foi, partagée par des abolitionnistes comme William Wilberforce ou Thomas Fowell Buxton, donna à la Squadron une légitimité morale qui transcendait ses échecs opérationnels. Pourtant, cette légitimité fut entachée par un autre paradoxe, plus profond encore : celui de l’impérialisme. Car la lutte contre la traite servit aussi de prétexte à l’expansion britannique en Afrique de l’Ouest. Les traités signés avec les rois locaux, présentés comme des engagements humanitaires, masquaient souvent des clauses de protectorat ou d’annexion. Ainsi, lorsque le Royaume de Lagos fut « pacifié » en 1861 sous prétexte d’éradiquer l’esclavage, ce fut en réalité pour sécuriser les routes commerciales vers l’intérieur des terres. La Sierra Leone elle-même, initialement conçue comme un refuge, devint un avant-poste de la colonisation. Ses élites krio, formées à l’anglaise, servirent plus tard d’auxiliaires à l’administration impériale, comme en témoigne la carrière de Samuel Lewis, un affranchi devenu gouverneur de la colonie.

 

Le bilan de cette épopée reste donc profondément ambivalent, la mécanique de cette répression engendra ses propres dérives ; nous l'avons vu. D’un côté, la British African Squadron et la Sierra Leone auront sauvé des vies par dizaines de milliers, offert une seconde chance à des hommes et des femmes condamnés à l’anéantissement, et contribué à saper économiquement la traite atlantique. De l’autre, elles auront perpétué des violences systématiques, servi de couverture à des intérêts coloniaux, et laissé dans leur sillage des morts dont les noms ne figurent dans aucun registre. Les captifs libérés qui survécurent devinrent les artisans d’une société nouvelle, métisse, lettrée, où des pasteurs comme Edward Blyden, un autre affranchi, forgèrent les premiers discours panafricains. Mais cette renaissance eut un prix : celui d’une dépendance durable à l’égard de la couronne britannique, et celui d’une mémoire collective où se mêlent la gratitude envers les libérateurs et la rancœur envers les oppresseurs. Aujourd’hui, le Cotton Tree, cet fromager centenaire planté par les premiers colons noirs, domine toujours le port de Freetown. Son ombre, à la fois protectrice et écrasante, résume à elle seule l’héritage de cette époque. Ni tout à fait un triomphe, ni tout à fait un échec, mais une page de l’histoire où l’humanité, dans ce qu’elle a de plus noble et de plus sordide, se donna libre cours.

 

* il s'agit plus d'un valorisme que d'un colorisme, sinon nous dirions marron.e.s.

Source :

David Eltis, Economic Growth and the Ending of the Transatlantic Slave Trade, 1987.

François Biard, L'Abolition de l'esclavage (27 avril 1848)

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Alphonse Garreau, L'abolition de l'esclavage à la Réunion

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