2 Octobre 2025
Zoé Gatti de Gamond, née à Bruxelles le 11 février 1806 et morte dans la même ville le 28 février 1854, est une éducatrice, écrivaine et militante belge qui a marqué l’histoire du fouriérisme par son rôle de vulgarisatrice et d’expérimentatrice. Issue d’une famille bourgeoise cultivée, elle grandit dans un milieu où la discussion politique et philosophique est quotidienne : son père, Pierre-Joseph de Gamond, avocat puis conseiller à la cour d’appel de Bruxelles, enseigne le droit à l’Université libre de Bruxelles, tandis que sa mère, Isabelle-Angélique de Lados, tient un salon où se croisent intellectuels et hommes politiques. Avec sa sœur Élisa, future peintre, Zoé fréquente très tôt ces cercles et développe une curiosité intellectuelle qui la conduit à s’intéresser aux doctrines sociales émergentes. Dans les années 1830, elle se rapproche du saint-simonisme, mouvement qui prône l’organisation rationnelle de la société industrielle et l’émancipation des femmes, mais elle s’en détache rapidement en raison des orientations religieuses et sexuelles données par Enfantin. Elle se tourne alors vers Fourier, dont elle découvre la cohérence systématique et l’attention portée à la condition féminine. Elle s’oriente donc très tôt vers les doctrines saint-simoniennes puis fouriéristes, qu’elle adapte à sa propre réflexion sur l’éducation et l’émancipation des femmes. Convaincue que la transformation sociale ne pouvait se réaliser sans une réforme profonde de l’instruction, elle place l’école au centre de son projet. Dans son ouvrage de 1834, De la condition sociale des femmes au XIXᵉ siècle et de leur éducation publique et privée, elle affirme que l’infériorité sociale des femmes n’est pas naturelle mais résulte d’un défaut d’éducation, et que seule une instruction rationnelle, égalitaire et laïque peut leur permettre de participer pleinement à la vie sociale. Cette conviction la conduit à concevoir des programmes pédagogiques novateurs, où l’éducation intellectuelle, morale et pratique sont indissociables, et où l’école devient un instrument d’émancipation collective.
Zoé Gatti de Gamond publie en 1838 un second ouvrage intitulé Fourier et son système (Paris, Desessart, 1838. un vol in-8°, broché, 426 pp.), qui constitue l’une des premières présentations claires et accessibles de la doctrine sociétaire en Belgique et en France. Elle y expose les principes fondamentaux : la phalange comme unité sociale et productive, le phalanstère comme édifice collectif, le travail attrayant comme moteur de l’activité humaine, et la répartition proportionnelle des revenus entre capital, travail et talent. Elle insiste sur la place des femmes dans ce système, soulignant que Fourier est l’un des rares penseurs de son temps à considérer l’égalité des sexes comme une condition de l’harmonie sociale. Ce texte, traduit en anglais, contribue à faire connaître le fouriérisme au-delà du cercle français et donne à Zoé une notoriété internationale. Elle écrit aussi sous le pseudonyme « Marie de G*** », ce qui lui permet de publier dans divers périodiques des articles sur la condition des femmes, la littérature et l’éducation.
En 1835, elle épouse le peintre italien Jean-Baptiste Gatti, avec qui elle aura trois enfants, dont Isabelle Gatti de Gamond, future pédagogue et féministe de premier plan. Le couple s’installe à Paris, puis en Bourgogne, où ils tentent de mettre en pratique les principes de Fourier. En 1841, grâce au soutien financier d’un fouriériste anglais, ils acquièrent l’abbaye de Cîteaux, près de Dijon, pour y fonder une colonie sociétaire. Ce projet, conçu pour accueillir environ 600 personnes, devait incarner le phalanstère en grandeur réelle. Mais les difficultés financières, le manque de préparation et la faible participation conduisent à un échec : en 1843, la colonie ne compte que 167 habitants, et en 1846, elle est dissoute. Cette tentative, bien que brève, illustre la volonté de Zoé de passer de la théorie à l’expérimentation, et témoigne de l’importance des femmes dans la mise en œuvre concrète du fouriérisme. Son engagement ne se limite pas à la théorie. En 1847, elle est nommée inspectrice des salles d’asile et des écoles primaires de l’État belge, devenant ainsi la première femme à occuper une telle fonction officielle dans le pays. À ce poste, elle s’efforce d’améliorer la qualité de l’enseignement, de former les institutrices et d’introduire des méthodes pédagogiques modernes.
De retour à Bruxelles, ruinée par l’échec de Cîteaux, Zoé Gatti de Gamond poursuit néanmoins son engagement. Elle est nommée inspectrice des salles d’asile et des écoles primaires de l’État belge, fonction qui lui permet de mettre en pratique ses idées pédagogiques. Elle défend une éducation laïque, rationnelle et égalitaire, accessible aux filles comme aux garçons, et insiste sur la nécessité de former les femmes à des métiers pour leur assurer une autonomie économique. Elle publie plusieurs ouvrages pédagogiques et continue d’écrire sur la condition féminine, affirmant que l’émancipation des femmes est inséparable de la réforme sociale. Son action s’inscrit dans une lignée qui sera prolongée par sa fille Isabelle, fondatrice des premières écoles laïques pour jeunes filles en Belgique.
Dans les années 1830 et 1840, Zoé Gatti de Gamond met en œuvre ses idées en créant des institutions éducatives expérimentales. Elle fonde à Bruxelles des écoles pour jeunes filles, ouvertes aux classes populaires, où elle introduit des méthodes inspirées de Fourier mais adaptées au contexte belge. Elle insiste sur la nécessité de développer l’esprit critique, de donner aux filles une formation scientifique et littéraire équivalente à celle des garçons, et de les préparer à une autonomie économique. Elle conçoit l’éducation comme un levier de justice sociale, mais aussi comme un moyen de prévenir la misère et la dépendance. Dans ses cours et ses écrits, elle défend l’idée que l’école doit être gratuite, publique et universelle, et qu’elle doit former des citoyens et des citoyennes capables de participer à la vie démocratique. Cette vision, en avance sur son temps, la place parmi les premières théoriciennes d’une éducation égalitaire et laïque en Belgique. Elle rédige des manuels, des rapports et des programmes qui témoignent de son souci de concilier rigueur intellectuelle et attention aux besoins concrets des enfants. Elle milite aussi pour la formation professionnelle des jeunes filles, afin de leur offrir des perspectives d’emploi et d’indépendance.
La figure de Zoé Gatti de Gamond illustre la diversité des engagements fouriéristes : elle est à la fois théoricienne, vulgarisatrice, militante féministe et expérimentatrice. Elle incarne une modalité spécifique de l’engagement féminin dans le socialisme utopique : non seulement soutenir la doctrine, mais la traduire en institutions éducatives et en expériences communautaires. Sa trajectoire, marquée par l’échec matériel de Cîteaux mais aussi par une œuvre intellectuelle et pédagogique durable, montre comment le fouriérisme a pu nourrir des projets concrets et inspirer des générations ultérieures de réformatrices. Elle demeure ainsi une figure essentielle de l’histoire du socialisme utopique et du féminisme belge du XIXe siècle.
D’abord, il faut souligner la continuité assurée par Isabelle Gatti de Gamond, fille de Zoé, qui fonde à Bruxelles en 1864 les premières écoles secondaires laïques pour jeunes filles. Ces établissements, connus sous le nom de « Cours d’éducation pour jeunes filles », incarnent une traduction durable de l’idéal éducatif de Fourier et de sa mère : l’égalité des sexes, la formation intellectuelle et morale des femmes, et l’accès à une citoyenneté active. Isabelle, républicaine et féministe, prolonge ainsi le fouriérisme dans le champ scolaire et politique, en l’articulant aux combats pour la laïcité et l’émancipation féminine. Ensuite, plusieurs intellectuels belges se sont réclamés du fouriérisme ou s’en sont inspirés. On peut citer Édouard Ducpétiaux, inspecteur général des prisons et réformateur social, qui, sans être un disciple direct, partage avec Fourier la conviction que l’organisation collective du travail et de l’éducation est la clé de la régénération sociale. De même, des figures comme Jean‑Joseph Fourdrin ou Delhasse participent à la diffusion des idées sociétaires dans la presse et les cercles intellectuels. Le fouriérisme belge se distingue par son ancrage urbain et intellectuel, moins tourné vers la colonie agricole que vers la réforme éducative, la mutualité et la coopération.
Le fouriérisme a laissé une empreinte dans la culture politique belge. Par ses liens avec le saint‑simonisme et le républicanisme français, il a nourri les débats sur la démocratie, la laïcité et la justice sociale. Les réseaux fouriéristes belges, souvent liés à l’Université libre de Bruxelles, ont contribué à faire de la Belgique un lieu de circulation des idées socialistes et féministes. La mémoire de Fourier et de ses disciples y a été entretenue par des revues, des conférences et des cercles intellectuels jusque dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle. On peut rappeler que les disciples de Fourier, en Belgique comme en France, ont très tôt expérimenté des formes de commerce équitable et transparent, à l’image du « Commerce véridique et social » de Lyon (1835‑1838). Ces initiatives, relayées par des figures comme Zoé Gatti de Gamond et ses proches, ont contribué à populariser l’idée que l’association pouvait corriger les abus du commerce traditionnel. Dans le contexte belge, marqué par une forte industrialisation et par la misère ouvrière, ces principes trouvaient un écho particulier. Le fouriérisme a influencé la culture intellectuelle et militante qui précède la naissance du mouvement coopératif belge. Les fouriéristes insistaient sur la répartition équitable des bénéfices entre capital, travail et talent, sur la transparence des comptes, et sur la dimension éducative de l’association. Ces thèmes se retrouvent dans les premières coopératives belges de la fin du XIXᵉ siècle, comme le Vooruit de Gand (1881), fondé par Édouard Anseele, ou les coopératives socialistes liées au Parti ouvrier belge. Même si ces militants ne se réclamaient plus directement de Fourier, ils reprenaient des éléments de sa pensée, adaptés à un cadre plus pragmatique et politisé.
Le fouriérisme a aussi marqué la dimension pédagogique et morale du mouvement coopératif. Fourier et ses disciples voyaient dans l’association non seulement un mode d’organisation économique, mais aussi un outil de transformation sociale et culturelle. En Belgique, cette idée se traduit par le rôle éducatif des coopératives : bibliothèques, conférences, écoles, cercles de lecture. Les coopératives belges ne se contentaient pas de vendre du pain ou du charbon à prix réduit, elles formaient aussi des citoyens, dans un esprit qui prolongeait l’idéal sociétaire. Les historiens de la coopération (comme Henri Desroche ou André Gueslin) soulignent que le fouriérisme a fourni une matrice conceptuelle au mouvement coopératif européen : l’idée que l’économie pouvait être organisée sur des bases solidaires, que la coopération n’était pas seulement une technique commerciale mais une force sociale et politique. En Belgique, cette matrice a été réinterprétée dans un cadre plus ouvrier et socialiste, mais elle a contribué à donner au mouvement coopératif une dimension utopique et émancipatrice, au‑delà de la simple gestion économique.
On peut dire que le fouriérisme a été une source souterraine du mouvement coopératif belge : rarement revendiqué explicitement, mais présent dans les structures, les valeurs et l’imaginaire qui ont façonné l’économie sociale en Belgique . Les prolongements belges du fouriérisme se situent moins dans la construction de phalanstères que dans la pédagogie, la coopération et la réforme sociale. Ils passent par des figures comme Isabelle Gatti de Gamond, par des réformateurs sociaux comme Ducpétiaux, par des réseaux intellectuels liés à l’ULB, et par l’essor du mouvement coopératif. C’est une forme de « translation » de l’utopie : de l’expérimentation communautaire vers l’institution scolaire, la mutualité et la politique sociale. Le fouriérisme a influencé le mouvement coopératif belge par :
- la diffusion de pratiques pionnières de commerce équitable et associatif ;
- la transmission de principes de répartition équitable et de transparence ;
- l’accent mis sur la fonction éducative et morale de l’association ;
- la fourniture d’un imaginaire utopique qui a nourri les coopératives socialistes de la fin du XIXᵉ siècle.
L’influence du fouriérisme sur le mouvement coopératif belge est réelle, bien que souvent indirecte et transformée. Elle se manifeste moins par la création de véritables phalanstères que par la diffusion de principes et de pratiques qui vont irriguer, à partir du milieu du XIXᵉ siècle, la culture coopérative et mutualiste en Belgique. Dans les années 1860‑1880, alors que se développent les premières coopératives de consommation et de production, plusieurs militants socialistes et libéraux radicaux reprennent des thèmes fouriéristes : la transparence dans les échanges, la répartition équitable des bénéfices, l’organisation collective des services. Même si le vocabulaire de Fourier disparaît peu à peu, ses principes irriguent la culture de l’économie sociale qui s’affirme en Belgique à la fin du XIXᵉ siècle. En Belgique, le fouriérisme ne s’est pas limité à la figure pionnière de Zoé Gatti de Gamond. Il a connu plusieurs prolongements, parfois discrets, parfois très influents, qui se sont déployés dans les domaines de l’éducation, de la presse, de la réforme sociale et même de la politique. Ces prolongements ne prennent pas toujours la forme de phalanstères concrets, mais plutôt de transferts d’idées et d’initiatives pratiques qui ont irrigué la vie intellectuelle et militante du pays tout au long du XIXᵉ siècle.
Source : Patrick Samzun, Fourier et le concept de coopération : une transversalité libertaire, Université Lyon 2, 2024.