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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE ANALYTIQUE / Les conditionnels

Parler de conditions en philosophie analytique, c’est entrer dans l’atelier où l’on démonte et réassemble la structure même des énoncés, des actes de langage et des phénomènes.

Nous allons voir tour à tour les expressions :

  • “Condition de nécessité”,
  • “Condition de possibilité”,
  • “Condition de satisfaction”,
  • “Condition de félicité”,
  • “Condition nécessaire” et “Condition suffisante”,
  • “biscuit conditional”,
  • "backtracking conditional”,
  • “Condition de présupposition”

Elles appartiennent à des régions voisines mais distinctes. Leur point commun est d’indiquer ce qu’il faut, minimalement ou adéquatement, pour que quelque chose advienne ou soit le cas: qu’une proposition soit vraie, qu’un acte de langage réussisse, qu’un phénomène puisse advenir ou qu’un concept s’applique. Dans l’histoire récente, la philosophie analytique a fourni les cadres formels et sémantiques qui donnent à ces formules un tranchant : logique modale, sémantique des mondes possibles, théorie de la vérité et de la satisfaction, pragmatique des actes de langage, analyse des conditionnels, et affinement des relations de nécessité et de suffisance. Comprendre ces concepts demande d’abord d’en clarifier la portée: la nécessité renvoie aux contraintes invariantes (logiques, métaphysiques, nomologiques), la possibilité aux ouvertures compatibles avec ces contraintes, la satisfaction à la relation entre un langage et un monde qui rend vraies certaines phrases, la félicité aux normes qui font qu’un acte de parole “prend”, et la nécessité/suffisance à la charpente inférentielle qui relie conditions et conséquences. À chaque fois, la question philosophique est double : quelles sont les bonnes conditions ? et, pourquoi celles-ci plutôt que d’autres ? et surtout, de quel type de nécessité ou de possibilité s’agit-il ?

Les “conditions de nécessité” et les “conditions de possibilité” jouent sur deux faces complémentaires. Du côté de la logique et de la métaphysique modale, une condition est dite nécessaire pour une proposition P si P ne peut pas être vraie sans elle; elle est dite possible si elle n’entre en contradiction avec aucune contrainte pertinente. La tradition analytique affine ici les modalités: nécessité logique (impossible à nier sans contradiction formelle), nécessité métaphysique (valide dans tous les mondes possibles où les essences se conservent), nécessité nomologique (compatibilité avec les lois de la nature), nécessité déontique (obligation) et nécessité épistémique (incontournable au regard de l’état d’information). L’une des contributions majeures a été de dissocier ces couches et de montrer qu’elles ne coïncident pas: une identité de référence comme “L’eau est H2O” peut être nécessaire au sens métaphysique tout en n’étant découverte qu’a posteriori; à l’inverse, un énoncé mathématique vrai est nécessaire logique mais ne dit rien des lois physiques. La sémantique des mondes possibles a rendu cela précis: “nécessaire” signifie “vrai dans tous les mondes accessibles”, “possible”, “vrai dans au moins un monde accessible”. Les discussions portent alors sur la nature de l’accessibilité: réflexive pour capter le principe “si P, alors il est possible que P”, transitive pour des chaînes de raisons, symétrique pour la réciprocité des perspectives; ce réglage détermine des systèmes modaux distincts (T, S4, S5, etc.) et soulève le problème de leur justification philosophique. À quoi s’ajoute un désaccord substantiel: la nécessité métaphysique exprime-t-elle des faits “durs” sur l’essence et l’identité, ou n’est-elle qu’une reconstruction sémantique de nos usages et engagements conceptuels.

En fait et ce n'est pas dit par les philosophie analytique, on touche là à l'implicite, mais les conditions de nécessité ne sont pas moins que les conditions de survie, liées à la propension rechibitoire plus ou moins contrainte.

Introduire “conditions de possibilité” au sens kantien, c’est déplacer l’axe: il ne s’agit plus seulement de modalités logiques d’énoncés, mais des structures qui rendent possible l’expérience, la signification ou la référence. Ici, la tradition analytique a réinvesti l’héritage transcendantal en le reformulant sans métaphysique lourde: la question devient “quelles normes, pratiques et cadres conceptuels doivent être en place pour que des descriptions factuelles, des attributions d’intentions ou des inférences aient sens”. On pense aux analyses de la référence et de la signification: il n’y a de possibilité de parler d’objets que sous des critères d’identité et des règles d’usage; il n’y a de possibilité d’expliquer des actions que dans un “espace des raisons” où motifs et justifications peuvent être articulés; il n’y a de possibilité de science qu’à l’intérieur de cadres d’explication explicites (explication logico-linguistique chez Carnap, métaphysique descriptive des concepts ordinaires chez Strawson). Les controverses ici portent sur le statut de ces conditions: sont-elles constitutives et non révisables (cadres “a priori” de nos pratiques), ou bien ne sont-elles que des régularités réformables et, à la limite, naturalisables par les sciences empiriques. La ligne de fracture entre “néo-kantisme analytique” et naturalisme en métaphysique et en philosophie de l’esprit se joue précisément sur la nature et la normativité de ces conditions de possibilité.

Les “conditions de satisfaction” nomment le cœur de la sémantique vérité-conditionnelle: une phrase, un prédicat, une proposition ont des conditions sous lesquelles ils sont satisfaits par des objets ou vrais dans un monde. Formellement, on parle d’une relation de satisfaction entre une structure (un modèle qui interprète les symboles) et une formule, éventuellement relative à une affectation des variables: telle formule est satisfaite par la structure si, une fois les symboles non-logiques interprétés, elle s’évalue au vrai. Cette idée a été approfondie en philosophie du langage: comprendre une phrase, c’est savoir ce qui doit être le cas pour qu’elle soit vraie (approche vérité-conditionnelle). Cela a permis de relier grammaire, logique et monde en rendant explicites les contributions compositionnelles du sens: les noms dénotent, les prédicats attribuent des propriétés, les quantificateurs modulent la portée, les modalités indexent des ensembles de mondes, les indexicaux dépendent d’un contexte. Deux problèmes majeurs se posent. D’abord, la dimension cognitive: savoir des conditions de vérité suffit-il à expliquer la compréhension, ou faut-il une théorie des procédures d’interprétation et des capacités pragmatiques? Ensuite, la portée modale et intentionnelle: les contextes opaques (croyances, désirs, lois, devoirs) exigent des conditions de satisfaction qui ne sont plus purement extensionnelles, d’où le recours à la sémantique intensionnelle et aux mondes possibles. À la frontière entre sémantique et pragmatique, certains états mentaux se définissent aussi par des conditions de satisfaction (par exemple, un désir est satisfait si le monde s’ajuste à son contenu), et cette “direction d’ajustement” (du mot vers le monde ou du monde vers le mot) éclaire l’architecture des attitudes.

Les “conditions de félicité” appartiennent à la pragmatique des actes de langage. Dire, ce n’est pas seulement énoncer une proposition vraie ou fausse; c’est accomplir des actes comme promettre, ordonner, baptiser, s’excuser. Pour réussir, ces actes doivent remplir des conditions: de contenu (par exemple, promettre porte sur une action future de l’agent), préparatoires (l’auditeur préfère que l’agent fasse ce qu’il promet; l’agent est en position de le faire), de sincérité (l’agent a l’intention de tenir sa promesse), et essentielles (l’énoncé compte comme l’engagement à faire l’action). Quand ces conditions manquent, l’acte est “inféliciteux”: la promesse peut être nulle, abusive, ou simplement insincère. L’apport analytique est ici décisif: en articulant ces conditions avec la logique des forces illocutoires, on rend intelligibles les normes sociales et institutionnelles qui sous-tendent le langage. Mais plusieurs difficultés surgissent. Les frontières entre actes sont poreuses (ironie, sous-entendus, actes indirects comme “Peux-tu fermer la porte?” qui est une requête plus qu’une question), d’où la nécessité d’intégrer la théorie des implicatures conversationnelles (ce qui est communiqué sans être dit) et des présuppositions. De plus, les pratiques linguistiques évoluent: les “règles” qui rendent un baptême ou un vote valides dépendent d’institutions, et l’analyse doit donc être contextualiste et sensible aux variations de cadres normatifs, sans perdre la généralité théorique.

Les “conditions nécessaires” et “conditions suffisantes” sont des outils de base pour démêler les relations conceptuelles et explicatives. Une condition C est nécessaire pour P si P ne peut pas être vrai sans C; C est suffisante pour P si C garantit P. Dans le meilleur des cas, on isole un jeu de conditions à la fois nécessaires et suffisantes (une caractérisation “si et seulement si”), qui donne une analyse “essentielle” du phénomène. La tradition analytique a montré que cette ambition est à double tranchant. D’un côté, elle impose de la clarté: distinguer le nécessaire du suffisant évite des sophismes (confondre la causalité avec la corrélation, ou prendre un signe pour une condition constitutive). Elle permet aussi une logique précise des contre-exemples: si l’on prétend que la connaissance est “croyance vraie justifiée”, un seul cas de croyance vraie justifiée sans connaissance (les cas de type Gettier) suffit à montrer que la justification n’est pas suffisante et qu’il manque une condition. De l’autre côté, le réel est souvent “INUS”, pour reprendre l’analyse des causes de Mackie: beaucoup de causes sont des conditions Insuffisantes mais Nécessaires de composés inutiles mais Suffisants; aucune ne porte seule l’explication, les effets résultant de configurations. Ainsi, la quête de conditions nécessaires et suffisantes peut sursimplifier des phénomènes avec dépendance contextuelle, normativité implicite, ou variabilité d’exemples. En conséquence, les analyses contemporaines tolèrent plus volontiers des “familles de conditions” modulées par des ceteris paribus, ou des analyses gradées et probabilistes.

Un terrain privilégié où ces ustensiles se croisent est la théorie des conditionnels. Un conditionnel matériel (“Si P, alors Q” défini par “non-P ou Q”) a des conditions de vérité très faibles: il est vrai dès que P est faux, ce qui contredit nos intuitions ordinaires où l’on exige une connexion pertinente. Les approches analytiques ont alors proposé des conditions de vérité plus fines pour les conditionnels indicatifs et les contrefactuels. Pour les contrefactuels (“Si P avait été le cas, Q aurait été le cas”), on évalue Q non pas dans le monde actuel, mais dans les mondes possibles les plus proches où P est vrai; la “proximité” est elle-même soumise à des conditions (stabilité des lois, respect des faits antérieurs, minimisation des altérations) qui sont contestées et varient selon les contextes. Pour les indicatifs, plusieurs voies existent: tests de mise à jour des croyances (le test de Ramsey, où l’on ajoute hypothétiquement P et on vérifie si Q reste crédible), sémantiques probabilistes qui lient la force du conditionnel à la probabilité conditionnelle de Q donné P, ou approches informationnelles. Le problème philosophique central est alors de déterminer quelles conditions (logiques, épistémiques, causales) sont pertinentes pour la validité d’un raisonnement conditionnel, et comment éviter les pathologies (paradoxes de l’implication matérielle, trilemmes probabilistes, dépendances contre-intuitives dans les cas de préemption causale).

D'abord on a, les biscuit conditionals. Cette expression provient d’un exemple célèbre de J. L. Austin : « Il y a des biscuits sur le buffet, si vous en voulez ». Pris littéralement, cela pourrait signifier que la présence des biscuits dépend de votre envie. Ce qui est absurde. En réalité, l’énoncé affirme inconditionnellement qu’il y a des biscuits, et la subordonnée « si vous en voulez » ne joue pas un rôle dans les conditions de vérité, mais dans la pertinence ou la finalité de l’information. On dit que la proposition principale est vraie ou fausse indépendamment de la condition exprimée. La clause conditionnelle (« if-clause ») ne conditionne pas le contenu propositionnel, mais l’acte de langage : elle signale que l’information est donnée pour un certain but ou un certain public. On trouve des variantes comme : « Il y a du café dans la cuisine, si tu as soif » ou « La porte est ouverte, si tu veux entrer ». Les biscuit conditionals posent un problème aux théories purement vérité-conditionnelles : comment expliquer qu’une structure syntaxique conditionnelle puisse ne pas exprimer une dépendance logique ? Les analyses contemporaines proposent soit de traiter le « si » comme opérant sur l’illocutoire (la force de l’acte) plutôt que sur le contenu, soit de voir ces phrases comme des assertions inconditionnelles accompagnées d’un commentaire pragmatique sur leur pertinence.

Ensuite, on a les backtracking conditionals qui sont des conditionnels contrefactuels (du type « Si P avait été le cas, alors Q aurait été le cas ») interprétés à rebours dans la chaîne causale. Dans l’approche standard (David Lewis, Robert Stalnaker), on évalue un contrefactuel en modifiant le passé le moins possible pour rendre P vrai, puis en laissant les lois de la nature produire leurs effets vers l’avenir. C’est l’orientation « forward-tracking ». Mais dans certains contextes, les locuteurs raisonnent à l’inverse : pour que P soit vrai à un moment donné, il faut aussi modifier des causes antérieures, et donc on « remonte » dans le temps pour ajuster le passé. Par exemple : « Si Marie avait été à la fête hier soir, c’est qu’elle avait fini son travail plus tôt ». Ici, on ne projette pas un futur alternatif à partir d’un passé inchangé ; on reconstruit un passé alternatif qui rende possible la prémisse. Les backtracking conditionals sont fréquents dans les raisonnements explicatifs ou diagnostiques, mais ils violent la contrainte causale habituelle des sémantiques de Lewis : ils supposent que changer un effet implique de changer ses causes. Cela soulève des questions sur la pluralité des lectures contrefactuelles, sur la flexibilité contextuelle des critères de « proximité » entre mondes possibles, et sur la manière dont nos intuitions causales influencent la vérité perçue d’un conditionnel.

En résumé, le biscuit conditional montre que tous les « si » ne sont pas des opérateurs logiques sur le contenu : certains relèvent de la pragmatique et de la gestion de la pertinence. Le backtracking conditional, lui, montre que même dans les cas où le « si » exprime une dépendance contrefactuelle, il existe plusieurs manières de reconstruire le monde alternatif — en suivant la causalité vers l’avant ou en la remontant vers l’arrière. Ces deux phénomènes sont des pierres de touche pour tester la finesse des théories sémantiques et pragmatiques du conditionnel.

La sémantique vérité-conditionnelle a aussi un envers à savoir les présuppositions et les conditions de présupposition. Certains énoncés semblent exiger que le contexte satisfasse déjà certaines hypothèses pour qu’une valeur de vérité soit même définie (“Le roi de France est chauve” présuppose qu’il y a un roi de France). On a alors affaire à des conditions de possibilité discursive: si elles ne sont pas remplies, l’énoncé “rate” non pas comme acte de langage spécifique, mais comme contribution informationnelle. Les outils analytiques (théories de la projection des présuppositions, règles d’actualisation contextuelle) ont clarifié ces dépendances fines entre sens littéral, arrière-plan pragmatique et dynamique du discours. Ici encore, les difficultés abondent: les présuppositions peuvent être accommodées (“Désolé d’être en retard” crée l’arrière-plan d’un retard), suspendues sous la portée de conditionnels, ou manipulées rhétoriquement; il faut alors des conditions de mise à jour sensibles à l’ordre d’introduction des informations et aux buts conversationnels. Cela montre que “conditions de satisfaction” et “conditions de félicité” ne sont pas des étages séparés, mais des dimensions intriquées de la compétence linguistique.

La philosophie analytique a accouché d’une grammaire fine pour raisonner avec des conditions tout en restant modestes sur leur statut métaphysique. D’une part, elle a donné des cadres où les différentes modalités peuvent être explicitement typées et comparées, évitant les glissements illégitimes entre “nécessaire logique” et “inévitable de fait”. D’autre part, elle a insisté sur le rôle des modèles et des idéalisations: une condition suffisante dans un modèle peut n’être qu’approximative dans le monde, et une condition nécessaire conceptuelle peut masquer des choix de nos pratiques. Surtout, elle a déplacé l’ambition d’analyses “définitives” vers des analyses révisables, sensibles aux contre-exemples, outillées par des techniques formelles (logiques modales, sémantique intensionnelle, probabilités) mais contrôlées par l’usage. Les problèmes non résolus sont autant de chantiers ouverts: la naturalisation des modalités métaphysiques, l’articulation entre raisons normatives et causes, l’unité (ou la pluralité) des conditionnels, la frontière entre conditions constitutives et régularités empiriques, la place des contextes sociaux dans les conditions de félicité, la portée cognitive des conditions de vérité. Si ces débats persistent, c’est que les “conditions” ne sont pas des accessoires, mais les joints mêmes qui tiennent ensemble nos descriptions, nos explications et nos engagements: en préciser la forme, c’est dire de quoi notre pensée est capable, et jusqu’où elle est tenue.
 

 

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