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La Garenne de philosophie

RHETEUR / Protagoras

Protagoras d'Abdère constitue l'une des figures les plus importantes et les plus controversées de la philosophie grecque du cinquième siècle avant notre ère. Né vers 490 et mort vers 420 avant J.-C., ce penseur fut le premier enseignant à se déclarer « sophiste », inaugurant ainsi un nouveau type d'intellectuel qui proposait un enseignement rémunéré dans diverses disciplines. Originaire d'Abdère, cité située en Thrace, Protagoras connut une carrière exceptionnellement brillante qui le conduisit dans les principaux centres intellectuels de la Grèce, notamment Athènes où il fréquenta les cercles dirigeants et entretint des relations étroites avec Périclès. Sa renommée était telle qu'il accumulait des honoraires considérables, témoignant de l'estime dans laquelle ses contemporains tenaient son enseignement. Cette réussite matérielle et intellectuelle fait de lui la première grande figure de ce mouvement sophistique qui transformera profondément l'éducation et la pensée grecques.

L'enseignement de Protagoras s'articulait autour de plusieurs disciplines qui formaient un ensemble cohérent destiné à préparer les jeunes gens à la vie civique et politique. Il dispensait notamment des leçons de rhétorique, art de la parole persuasive indispensable dans les assemblées démocratiques, mais aussi de grammaire et de critique littéraire, disciplines nouvelles qui témoignaient d'une approche réflexive du langage. Protagoras aurait été l'auteur d'une œuvre importante aujourd'hui disparue, qui portait entre autres sur la grammaire et la critique littéraire, autonomisant ainsi la parole comme objet de savoir. Cette dimension de son travail montre comment il contribua à faire du discours un domaine d'étude spécialisé, préfigurant les développements ultérieurs de la linguistique. Son approche pédagogique visait à former des citoyens capables de s'exprimer efficacement dans l'espace public, ce qui correspondait aux besoins de la démocratie athénienne naissante. Grand promoteur de la démocratie avec son ami Périclès, Protagoras aurait rédigé la constitution de Thourioi, ce qui souligne sa participation active à la vie politique de son époque.

Les œuvres de Protagoras, malheureusement perdues dans leur intégralité, portaient des titres qui laissent entrevoir l'ampleur de ses préoccupations intellectuelles. Son traité principal s'intitulait "Sur la vérité" ou "Discours renversants" (Aléthéia ê Katabállontes logoi), ouvrage dans lequel il développait ses conceptions épistémologiques les plus importantes. Platon et Sextus Empiricus nous disent que le principe de Protagoras est l'incipit de l'Alétheia, ce qui confère à cette formule une importance particulière dans l'économie de sa pensée. Il composa par ailleurs un traité "Sur les dieux" qui contenait ses positions agnostiques, ainsi que des ouvrages consacrés aux techniques argumentatives et à l'art de la controverse. Cette production littéraire témoigne d'une réflexion systématique sur les conditions de la connaissance, le statut du divin et les modalités de la persuasion, trois domaines étroitement liés dans sa philosophie.

La thèse la plus célèbre de Protagoras, et sans doute la plus influente dans l'histoire de la philosophie, s'énonce dans la formule devenue proverbiale : "L'homme est la mesure de toute chose". Cette proposition, qui ouvrait vraisemblablement son traité "Sur la vérité", affirme que l'être humain constitue le critère ultime de détermination de ce qui est et de ce qui n'est pas, de ce qui est vrai et de ce qui est faux. Le terme "mesure" (métron en grec) doit être entendu ici non pas au sens d'étalon mathématique, mais au sens de critère ou de référence normative. Protagoras soutient ainsi que toute connaissance et toute évaluation dérivent nécessairement de la perspective humaine, qu'il n'existe pas de point de vue absolu ou divin qui permettrait d'accéder à une vérité indépendante des conditions de l'expérience humaine. Cette thèse implique un relativisme épistémologique radical : ce qui apparaît vrai à un individu est effectivement vrai pour lui, sans qu'il soit possible d'invoquer un critère extérieur pour invalider cette vérité subjective.

Cette position relativiste s'accompagne chez Protagoras d'une conception particulière de la contradiction et du débat. Il développait ce qu'il appelait les "discours renversants" (katabállontes logoi), technique argumentative consistant à montrer qu'il est possible de soutenir avec une force probante les thèses les plus opposées sur n'importe quel sujet. Cette méthode ne visait pas simplement à démontrer la virtuosité rhétorique de celui qui l'employait, mais à établir que la vérité ne saurait résider dans l'un des termes de l'alternative plutôt que dans l'autre. Puisque des arguments convaincants peuvent être développés dans les deux sens, c'est la situation concrète, les intérêts en présence et les conséquences pratiques qui doivent orienter le choix plutôt qu'une prétendue conformité à une vérité objective. Cette approche pragmatique de la connaissance fait de Protagoras un précurseur des philosophies qui subordonnent la vérité à l'utilité ou à l'efficacité.

En matière religieuse, Protagoras professait un agnosticisme explicite qui lui valut des accusations d'impiété. Sa formule célèbre "Des dieux, je ne sais ni s'ils sont ni s'ils ne sont pas" exprime une position de suspension du jugement fondée sur l'impossibilité pour l'intelligence humaine de trancher des questions qui dépassent le domaine de l'expérience. Cette attitude d'épochè (suspension du jugement) ne procède pas d'une indifférence envers les questions religieuses, mais d'une analyse critique des limites de la connaissance humaine. Protagoras considérait que les questions relatives aux dieux échappent par nature aux critères habituels de vérification et qu'il convient par conséquent de reconnaître honnêtement notre ignorance plutôt que de prétendre à des certitudes infondées. Exilé par Athènes pour avoir professé l'agnosticisme (l'impossibilité de savoir si les dieux existent), il paya de sa liberté cette lucidité critique qui heurtait les convictions religieuses traditionnelles.

Les arguments que Protagoras développait pour soutenir ses thèses s'appuyaient sur une analyse fine des conditions de l'expérience humaine. Pour justifier son relativisme épistémologique, il observait que les mêmes objets apparaissent différemment selon les individus, les circonstances et les états physiologiques ou psychologiques. Le miel paraît doux à l'homme en bonne santé et amer au malade, le vent semble froid à celui qui grelotte et tiède à celui qui a chaud. Ces variations dans la perception ne sauraient être résolues en distinguant des sensations vraies et des sensations fausses, puisque chacune correspond à un état réel du sujet percevant. Protagoras en concluait que la relativité des apparences interdit de postuler l'existence d'un monde objectif qui servirait de référence absolue. Ce qui existe, ce sont les phénomènes tels qu'ils se donnent à chaque conscience individuelle, sans qu'il soit légitime de hiérarchiser ces différentes perspectives au nom d'une prétendue vérité en soi.

Cette argumentation s'étendait du domaine de la perception sensible à celui des valeurs morales et politiques. Protagoras soutenait que les notions de juste et d'injuste, de bien et de mal, ne correspondent pas à des réalités naturelles universelles mais résultent des conventions établies par chaque communauté humaine. Ce conventionnalisme moral et politique ne débouchait cependant pas sur un nihilisme ou un cynisme, car Protagoras reconnaissait la nécessité sociale de ces conventions et leur utilité pour la vie en commun. Il développait ainsi une conception contractuelle de la justice et de l'organisation politique, anticipant sur certains thèmes de la philosophie politique moderne. Les lois et les institutions ne tirent pas leur légitimité de leur conformité à un ordre naturel transcendant, mais de leur capacité à favoriser la cohésion sociale et le bien-être collectif.

En pédagogie, Protagoras défendait la thèse audacieuse selon laquelle la vertu peut s'enseigner, contrairement à l'opinion commune qui la considérait comme un don naturel ou divin. Il argumentait en observant que toutes les sociétés humaines s'efforcent d'inculquer à leurs membres les vertus civiques et morales par l'éducation, les lois et la pression sociale. Cette universalité de l'éducation morale prouve que la vertu relève de l'apprentissage plutôt que de l'hérédité. Protagoras comparait la vertu à une langue maternelle : si on peut l'apprendre sans maître particulier, écoutant et imitant, ce n'est pour autant pas une raison pour affirmer qu'elle n'est pas un savoir susceptible d'être enseigné. Cette analogie linguistique montre sa compréhension subtile des processus d'acquisition culturelle et sa conviction que l'excellence humaine peut être développée par des méthodes appropriées.

Les positions de Protagoras soulèvent des problèmes philosophiques considérables qui alimentent encore aujourd'hui les débats contemporains. Son relativisme épistémologique se heurte d'abord à l'objection de l'auto-réfutation : si toute vérité est relative à celui qui l'énonce, la thèse selon laquelle "l'homme est la mesure de toute chose" n'est elle-même qu'une opinion relative, ce qui ôte toute portée universelle à l'affirmation du relativisme. Platon développait déjà cette critique dans le Théétète, montrant que le relativisme de Protagoras ne peut être énoncé de manière cohérente sans prétendre implicitement à une validité qui transcende la relativité qu'il proclame. Ce paradoxe logique met en lumière une tension fondamentale entre la forme universelle de l'énonciation philosophique et le contenu relativiste de la doctrine.

Le conventionnalisme moral et politique de Protagoras pose par ailleurs le problème de la justification des normes sociales. Si les règles de justice ne sont que des conventions arbitraires, sur quelle base peut-on critiquer les pratiques oppressives ou les lois injustes ? Comment distinguer les conventions bénéfiques de celles qui sont nuisibles sans faire appel à des critères qui dépassent la simple utilité collective ? Cette difficulté apparaît clairement lorsque Protagoras doit expliquer pourquoi certaines opinions sont "meilleures" que d'autres tout en maintenant qu'aucune opinion n'est plus vraie qu'une autre. Sa solution consiste à substituer la notion d'utilité à celle de vérité, mais cette substitution ne résout pas entièrement le problème car elle suppose une définition de l'utilité qui risque de reconduire subrepticement des présupposés normatifs absolus.

Le pragmatisme de Protagoras soulève une autre série de difficultés concernant le statut de la connaissance et de la science. Si l'efficacité pratique constitue le critère ultime de validité, comment rendre compte du développement des mathématiques et des sciences théoriques qui semblent découvrir des vérités objectives indépendantes de leur utilité immédiate ? Le relativisme protagoréen paraît plus adapté aux domaines pratiques et politiques qu'aux sciences exactes, ce qui limite sa portée épistémologique générale. Cette limitation se manifeste dans l'impossibilité pour Protagoras de rendre compte de manière satisfaisante de la communication intersubjective et de la critique rationnelle, deux phénomènes qui semblent présupposer l'existence de critères de validité partagés.

La sophistique de Protagoras anticipe néanmoins sur des problématiques centrales de la philosophie contemporaine. Son attention aux conditions historiques et culturelles de la connaissance préfigure les développements de l'anthropologie et de la sociologie de la connaissance. Son pragmatisme annonce certaines orientations de la philosophie américaine moderne, tandis que son relativisme conceptuel résonne avec les critiques contemporaines des prétentions métaphysiques traditionnelles. Les questions qu'il soulève concernant les rapports entre nature et culture, objectivité et subjectivité, vérité et efficacité, continuent d'alimenter les recherches philosophiques actuelles. Son œuvre témoigne ainsi d'une lucidité critique remarquable sur les limites et les conditions de la pensée humaine, même si les solutions qu'il proposait restent problématiques et appellent des développements ultérieurs.

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