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La Garenne de philosophie

RHETEUR / Isocrate

Orateur grec Athènes 436-Athènes 338 avant J-C, Isocrate d'Athènes suivit l'enseignement des sophistes et de Socrate et occupa de ce fait une position intermédiaire entre la sophistique traditionnelle et la philosophie platonicienne naissante. Il ouvrit une célèbre école de rhétorique. Orateur grec, né dans le dème d'Erchia, dont le père, Théodoros, était un fabricant d'instruments de musique aisé. Isocrate reçoit l'enseignement des sophistes, en particulier de Prodicos, et il entendra aussi Socrate. Cette double formation, sophistique et socratique, détermine l'originalité de sa conception pédagogique qui tente de concilier l'efficacité rhétorique avec l'exigence éthique. De fait, sa longévité a fait d'Isocrate, mort en 338 à l'âge de 96 ou 98 ans, le témoin des événements athéniens, grecs, perses et macédoniens, qui ont marqué la période située entre la guerre du Péloponnèse et la défaite grecque de Chéronée. Cette exceptionnelle longévité lui permet de traverser près d'un siècle d'histoire grecque et de développer une réflexion continue sur l'évolution du monde hellénique et les moyens de préserver son unité culturelle face aux menaces extérieures et aux divisions internes. Son œuvre constitue ainsi un témoignage privilégié sur les transformations politiques, sociales et intellectuelles qui marquent le passage du cinquième au quatrième siècle et préparent l'avènement de l'époque hellénistique.

L'enseignement d'Isocrate se déploie dans le cadre d'une école privée qu'il fonde vers 390 et qui devient rapidement l'une des institutions éducatives les plus prestigieuses du monde grec. Il fut le fondateur d'une école de rhétorique célèbre, qui forma nombre d'orateurs. Son idéal de culture, qu'il appela philosophie, enseignait que l'art de bien parler passait par l'art de bien penser. Cette école se distingue des autres établissements d'enseignement supérieur par sa conception originale de la formation intellectuelle qui refuse la spécialisation technique pour privilégier une culture générale orientée vers l'action civique. Isocrate préférait appeler ce que nous considérons aujourd'hui comme de la rhétorique, de la philosophie. Isocrate ne se classait pas lui-même parmi les sophistes. Cette revendication terminologique traduit sa volonté de dépasser l'opposition traditionnelle entre sophistique et philosophie en proposant une troisième voie qui emprunte à chacune de ces traditions ses éléments les plus féconds. L'école d'Isocrate attire une clientèle aristocratique venue de tout le monde grec et forme plusieurs générations d'hommes politiques, d'orateurs et d'écrivains qui diffusent ensuite ses idées dans leurs cités respectives.

La pédagogie isocratique repose sur des principes méthodologiques rigoureux qui témoignent d'une réflexion approfondie sur les conditions de l'apprentissage et les finalités de l'éducation supérieure. Ce schéma s'applique à toutes les disciplines ; en matière de rhétorique, la prédisposition naturelle est pour Isocrate le facteur déterminant (189 et suiv.), complété par la pratique (191). Si l'exercice peut permettre à un jeune homme moins doué de surpasser celui qui a du talent. Cette théorie de l'éducation articule trois facteurs complémentaires : les dispositions naturelles (phusis) qui constituent le fondement nécessaire mais non suffisant du développement intellectuel, l'enseignement théorique (mathèsis) qui fournit les connaissances et les méthodes indispensables à la formation du jugement, l'exercice pratique (askèsis) qui seul permet l'acquisition d'une véritable maîtrise. Cette conception tripartite s'oppose à la fois au naturalisme qui prétend que les talents ne s'acquièrent pas et au formalisme qui croit pouvoir suppléer par l'instruction technique à l'absence de dons naturels. L'originalité de la méthode isocratique consiste à subordonner l'enseignement magistral à l'exercice personnel et à faire de la composition écrite le moyen privilégié de formation intellectuelle.

L'œuvre littéraire d'Isocrate illustre parfaitement sa conception de l'éloquence comme instrument d'éducation civique et de réforme politique. Ses compositions, qu'il désigne par le terme de "discours" (logoi) bien qu'elles ne soient pas destinées à la prononciation publique, forment un corpus homogène d'une vingtaine de pièces qui développent de manière systématique ses idées sur l'éducation, la politique intérieure athénienne et les relations entre cités grecques. Le "Panégyrique d'Athènes", composé vers 380, constitue l'une de ses œuvres les plus ambitieuses et expose de manière paradigmatique sa vision de l'histoire grecque et du rôle civilisateur d'Athènes. Il prôna l'union des cités grecques contre les Perses et célébra les conceptions intellectuelles du monde grec Panégyrique d'Athènes 380. Ce discours développe une apologie de la culture athénienne qui ne se contente pas de célébrer les victoires militaires et la prospérité économique de la cité, mais met l'accent sur sa contribution décisive au développement de la civilisation hellénique dans les domaines intellectuel, artistique et politique.

L'"Antidosis" ou "Sur l'échange", rédigé vers 354, représente l'œuvre la plus personnelle d'Isocrate et constitue simultanément une autobiographie intellectuelle, une justification de sa méthode pédagogique et un testament philosophique. The Panathenaicus is interspersed with numerous references to the Antidosis and the two works seem to converge around the figure of Isocrates and his paideia. Cette composition prend la forme fictive d'un plaidoyer judiciaire où l'orateur se défend contre l'accusation de corrompre la jeunesse par son enseignement, reprenant ainsi le procédé utilisé par Platon dans son "Apologie de Socrate". L'artifice juridique permet à Isocrate de présenter sa conception de l'éducation sous la forme d'une défense passionnée qui mobilise tous les registres de l'éloquence épidictique. L'œuvre contient de nombreux développements autobiographiques qui éclairent la genèse de sa vocation pédagogique et les circonstances dans lesquelles s'est élaborée sa doctrine. Elle constitue ainsi une source irremplaçable pour la compréhension de l'évolution intellectuelle de son auteur et des débats éducatifs qui agitent l'Athènes du quatrième siècle.

Le "Panathénaïque", dernière œuvre d'Isocrate achevée peu avant sa mort, pousse à son terme l'éloge d'Athènes commencé dans le "Panégyrique" et propose une synthèse finale de sa réflexion politique. Cette composition tardive témoigne de l'évolution de sa pensée face aux transformations du monde grec et aux menaces qui pèsent sur l'indépendance hellénique. L'œuvre développe une comparaison systématique entre Athènes et Sparte qui tourne à l'avantage de la première et argumente en faveur de la supériorité du modèle démocratique athénien sur l'oligarchie lacédémonienne. Cette démonstration s'appuie sur une analyse historique qui retrace les contributions respectives des deux cités au développement de la civilisation grecque et à la défense de l'indépendance nationale contre les agressions extérieures.

La doctrine politique d'Isocrate s'articule autour de quelques thèses fondamentales qui forment un système cohérent et traduisent sa vision de l'évolution souhaitable du monde grec face aux défis de son époque. Le premier de ces principes concerne l'idée panhellénique qui constitue le fil directeur de toute sa réflexion politique et l'objectif ultime de son action intellectuelle. Selon Isocrate, les divisions qui opposent les cités grecques les unes aux autres affaiblissent l'ensemble du monde hellénique et facilitent les interventions des puissances extérieures, notamment de l'Empire perse qui exploite méthodiquement ces rivalités pour maintenir sa domination sur l'Asie Mineure et exercer une influence déterminante sur les affaires grecques. Cette analyse géopolitique conduit Isocrate à prôner l'union de toutes les cités grecques dans une entreprise commune dirigée contre l'ennemi héréditaire et destinée à libérer les Grecs d'Asie tout en procurant aux Grecs d'Europe les terres et les richesses nécessaires à leur expansion démographique. Le projet panhellénique ne vise donc pas seulement à restaurer l'unité culturelle du monde grec, mais répond à des impératifs économiques et sociaux qui rendent nécessaire une politique d'expansion territoriale coordonnée.

Cette vision panhellénique s'accompagne d'une conception particulière du rôle directeur que doit assumer Athènes dans la réalisation de cette union grecque. Contrairement aux impérialismes antérieurs fondés sur la contrainte militaire et l'exploitation économique, l'hégémonie athénienne prônée par Isocrate devrait reposer sur la reconnaissance volontaire de la supériorité culturelle et politique de la cité attique. Cette suprématie légitime résulte de la contribution historique d'Athènes au développement de la civilisation hellénique dans tous les domaines : invention de l'agriculture et des arts, perfectionnement des institutions politiques, création des formes littéraires et artistiques les plus achevées, formation d'un idéal éducatif qui fait de l'homme cultivé le modèle de l'excellence humaine. L'hégémonie culturelle d'Athènes fonde naturellement sa prétention à diriger l'entreprise panhellénique et justifie les sacrifices que les autres cités devraient consentir pour contribuer à cette œuvre commune.

La troisième composante de la doctrine isocratique concerne l'évolution souhaitable du régime politique athénien et les réformes nécessaires pour restaurer l'efficacité de la démocratie. Isocrate développe une critique modérée de la démocratie radicale de son époque qu'il accuse d'avoir dégénéré en démagogie et d'avoir perdu les vertus civiques qui faisaient la force des générations antérieures. Cette décadence se manifeste par plusieurs symptômes convergents : la priorité accordée aux intérêts particuliers sur l'intérêt général, la transformation des assemblées populaires en théâtres où triomphent les flatteurs de la foule, l'abandon des traditions militaires au profit du mercenariat, la corruption croissante de la vie politique par l'argent et les influences extérieures. Cette analyse critique ne débouche pas sur une remise en cause du principe démocratique, mais sur un programme de régénération qui vise à restaurer l'équilibre entre liberté populaire et autorité des élites compétentes. Isocrate préconise un retour aux institutions de l'époque de Solon et de Clisthène qui assuraient la participation de tous les citoyens aux décisions collectives tout en préservant l'autorité des classes dirigeantes traditionnelles.

L'argumentation qu'Isocrate développe pour soutenir ses thèses mobilise un arsenal rhétorique d'une grande sophistication qui témoigne de sa parfaite maîtrise de l'art oratoire et de sa capacité à adapter sa technique aux exigences de chaque genre littéraire. Son argumentation historique repose sur une relecture systématique du passé grec qui vise à démontrer la supériorité constante d'Athènes sur ses rivales dans tous les domaines de l'activité humaine. Cette démonstration procède par accumulation d'exemples empruntés aux différentes périodes de l'histoire athénienne et organisés selon une progression chronologique qui fait apparaître la continuité de l'excellence civique depuis les origines mythiques jusqu'à l'époque contemporaine. L'argumentation s'appuie sur une érudition historique considérable qui puise dans toutes les sources disponibles : traditions poétiques, récits des logographes, témoignages des historiens contemporains, documents officiels conservés dans les archives publiques.

Cette érudition historique se double d'une argumentation comparative qui met systématiquement en parallèle les réalisations athéniennes et celles des autres cités grecques pour faire ressortir la supériorité constante de la première. Cette méthode comparative s'applique successivement aux différents domaines de l'activité civique : organisation politique, pratiques religieuses, réalisations militaires, créations artistiques, innovations techniques, développement économique. Dans chaque cas, Isocrate s'efforce de montrer qu'Athènes a été soit l'inventeur, soit le perfectionniste des institutions et des pratiques qui font la grandeur de la civilisation hellénique. Cette démonstration systématique vise à établir que l'hégémonie athénienne ne résulte pas d'une ambition arbitraire, mais correspond à la reconnaissance objective d'une supériorité réelle qui s'est manifestée dans tous les aspects de la culture grecque.

L'argumentation morale occupe une place centrale dans la rhétorique isocratique et révèle sa conception de la politique comme domaine gouverné par des impératifs éthiques qui transcendent les considérations d'intérêt immédiat. Cette argumentation éthique procède par appel aux valeurs traditionnelles de la culture grecque : courage militaire, dévouement civique, respect des dieux, fidélité aux ancêtres, solidarité entre les membres de la communauté nationale. Ces valeurs ne sont pas présentées comme des abstractions philosophiques, mais comme des principes d'action qui ont fait leurs preuves dans l'expérience historique et dont l'abandon entraîne nécessairement la décadence collective. L'argumentation isocratique développe ainsi une casuistique pratique qui montre comment l'application de ces principes traditionnels peut résoudre les problèmes contemporains et restaurer la grandeur du monde grec.

Cette argumentation éthique s'accompagne d'une argumentation pragmatique qui s'efforce de démontrer que les solutions préconisées par Isocrate correspondent non seulement aux exigences de la justice, mais encore aux intérêts bien compris de toutes les parties concernées. L'entreprise panhellénique contre la Perse procurerait simultanément aux Grecs d'Europe les terres nécessaires à leur expansion, aux Grecs d'Asie la liberté politique, aux classes dirigeantes des différentes cités l'occasion de manifester leurs vertus héroïques, au peuple de toutes les cités les richesses et la gloire qui résulteraient de la victoire commune. Cette convergence des intérêts particuliers et de l'intérêt général fonde la viabilité du projet panhellénique et répond aux objections de ceux qui pourraient craindre que cette entreprise ne profite qu'à Athènes au détriment de ses alliés.

La technique argumentative d'Isocrate se caractérise par un usage constant de l'amplification rhétorique qui vise à élever les débats politiques particuliers vers des perspectives historiques et culturelles plus larges. Cette amplification procède par plusieurs mécanismes convergents : l'inscription des événements contemporains dans la continuité de l'histoire grecque, la transformation des enjeux politiques immédiats en questions de principe touchant à l'identité collective de la nation hellénique, l'appel aux émotions patriotiques pour susciter l'adhésion par-delà les résistances rationnelles, l'invocation des ancêtres et des héros du passé comme témoins et cautions morales des positions défendues. Cette rhétorique de l'amplification trouve son expression la plus achevée dans les développements lyriques qui ponctuent les grands discours et confèrent à l'éloquence isocratique sa tonalité épique caractéristique.

Les positions défendues par Isocrate soulèvent des problèmes considérables qui touchent aux questions fondamentales de la philosophie politique et de la théorie de l'éducation. Isocrates occupies in the history of education and rhetoric a place that is both central and paradoxical: he contributed greatly to the development of art prose; he engaged in a practice and teaching of philosophy that differed from and competed with the teaching of Aristotle and Plato. La première difficulté concerne l'adéquation entre les objectifs politiques poursuivis et les moyens disponibles pour les réaliser. Le projet panhellénique de conquête de l'Asie, quelque séduisant qu'il paraisse en théorie, suppose une transformation radicale des mentalités politiques grecques et l'abandon des particularismes civiques qui constituent l'essence même de la culture hellénique traditionnelle. Cette contradiction fondamentale entre l'idéal d'union et la réalité des divisions structurelles du monde grec rend problématique la réalisation pratique du programme isocratique. L'histoire ultérieure montrera que seule la conquête macédonienne parviendra à réaliser l'unité grecque, mais au prix de l'indépendance politique des cités et de la transformation complète du système politique traditionnel.

Cette première difficulté en entraîne une seconde qui concerne la conception isocratique de l'hégémonie athénienne et sa compatibilité avec les aspirations autonomistes des autres cités grecques. L'idée d'une suprématie fondée sur la seule excellence culturelle méconnaît les réalités du pouvoir politique et les résistances que suscite naturellement toute tentative de domination, même légitimée par des arguments de supériorité morale ou intellectuelle. L'expérience de l'Empire athénien au cinquième siècle avait suffisamment démontré que les relations hégémoniques tendent inévitablement à dégénérer en rapports de domination pure et à susciter des réactions de rejet qui compromettent la stabilité de l'ensemble. La solution préconisée par Isocrate sous-estime ces difficultés structurelles et propose une vision idéalisée des rapports inter-cités qui ne correspond pas aux réalités sociologiques et psychologiques de la politique grecque.

La pédagogie isocratique pose par ailleurs le problème de la relation entre formation rhétorique et éducation philosophique qui divise profondément les intellectuels de son époque. Grand admirateur de la constance de Socrate, Gicéron a cependant contre le sage Athénien un grief des plus sérieux : à l'entendre, c'est de l'enseignement socratique que serai l sorti le divorce entre la philosophie et l'éloquence. La revendication isocratique d'une "philosophie" orientée vers l'action pratique et fondée sur l'exercice rhétorique se heurte à la critique platonicienne qui dénonce la sophistique déguisée et l'abandon de la recherche désintéressée de la vérité au profit de l'efficacité persuasive. Cette polémique révèle une tension fondamentale entre deux conceptions de la culture intellectuelle : celle qui privilégie la formation du jugement pratique et de l'habileté argumentative, celle qui vise l'accès à des vérités théoriques indépendantes des applications immédiates. L'opposition entre ces deux modèles éducatifs traverse toute l'histoire ultérieure de la pédagogie occidentale et pose la question des finalités de l'enseignement supérieur.

La rhétorique isocratique soulève un dernier problème concernant les rapports entre art littéraire et action politique qui met en question l'efficacité réelle de l'intervention intellectuelle dans les affaires publiques. Plutôt qu'un témoin, n'a-t-il pas été un acteur, dans la mesure où ses discours et lettres signalent un engagement au service d'Athènes, une foi en l'éducation et en la défense et illustration d'une rhétorique qui propose un véritable programme politique ? L'exemple d'Isocrate illustre les limites de l'action par l'écrit et les difficultés que rencontre l'intellectuel qui prétend orienter les décisions politiques sans participer directement aux institutions de gouvernement. Ses appels à l'union panhellénique restent sans effet pratique et ses critiques de la démocratie radicale n'entraînent aucune réforme significative du système politique athénien. Cette inefficacité politique de l'œuvre isocratique pose la question plus générale des conditions dans lesquelles la pensée théorique peut influencer la pratique politique et des médiations nécessaires entre réflexion intellectuelle et action collective. Le cas d'Isocrate annonce ainsi les difficultés que rencontreront toutes les tentatives ultérieures de fonder une politique sur des principes purement rationnels et moraux sans tenir compte des contraintes institutionnelles et sociologiques qui gouvernent l'action collective.

L'éloge à Busiris

Le discours "Busiris" d'Isocrate occupe une position singulière dans son œuvre et illustre parfaitement les tensions qui traversent sa conception de l'art oratoire entre finalité pédagogique et démonstration technique. L'orateur grec Isocrate compose au IVe siècle av. J.-C. un Éloge de Busiris qui relève du genre de l'éloge paradoxal : c'est un jeu littéraire destiné à montrer son talent au moment où il se trouve à la tête de sa propre école de rhétorique OpenEdition

Studocu. Cette composition, datée d'après 390, s'inscrit dans la tradition sophistique de l'éloge paradoxal qui consiste à défendre l'indéfendable pour faire preuve de virtuosité rhétorique, mais elle constitue simultanément une réfutation indirecte des méthodes sophistiques qu'Isocrate dénonce par ailleurs dans son traité "Contre les sophistes". Figurent également quelques éloges, dont un Éloge d'Hélène (publié entre 390 et 380), et un Busiris (publié après 390), caractéristiques du goût sophistique pour les éloges paradoxaux Protagoras — Wikipédia

. Le personnage de Busiris, roi légendaire d'Égypte qui selon la tradition mythologique grecque massacrait tous les étrangers pénétrant dans son royaume, représente l'antithèse absolue des valeurs civilisées et offre donc un terrain d'exercice particulièrement difficile pour l'orateur qui prétend en faire l'éloge.

L'originalité de la démarche isocratique réside dans le fait que ce discours constitue une réponse polémique à un éloge de Busiris composé antérieurement par le sophiste Polycrate d'Athènes, contemporain d'Isocrate. Polycrate a composé l'éloge de Busiris et Isocrate l'a réfuté Protagoras, Nietzsche, Heidegger : de l’histoire de l’être à l’histoire des valeurs

. On a perdu en revanche les œuvres d'un contemporain, Polycrate d'Athènes, mais on sait qu'il avait écrit une défense de Busiris, tyran égyptien qui tuait tous les étrangers arrivant dans son pays Premier jour du cours "Protagoras et la tradition sophistique", Jean-Marc Narbonne | Chaire de recherche du Canada en antiquité critique et modernité émergente

. Cette dimension polémique transforme l'exercice rhétorique en débat méthodologique sur les limites de l'art oratoire et les critères de validité de l'argumentation sophistique. Isocrate ne se contente pas de proposer sa propre version de l'éloge paradoxal, mais entreprend de démontrer les faiblesses techniques et éthiques de la composition de son prédécesseur pour établir la supériorité de sa propre méthode. Cette stratégie argumentative révèle sa volonté de se démarquer de la tradition sophistique tout en prouvant sa capacité à surpasser les sophistes sur leur propre terrain.

La structure du discours "Busiris" révèle l'habileté tactique d'Isocrate et sa capacité à transformer un exercice apparemment frivole en démonstration pédagogique sérieuse. Le texte se divise en deux parties nettement distinctes : une première section consacrée à la critique méthodique de l'éloge de Polycrate, une seconde partie où Isocrate développe son propre éloge du tyran égyptien selon les règles qu'il a lui-même établies. Cette bipartition permet à l'auteur de jouer simultanément sur deux registres : celui de la critique théorique qui établit les principes d'une rhétorique correcte, celui de l'application pratique qui démontre la fécondité de ces principes par leur mise en œuvre effective. L'articulation entre ces deux moments du discours illustre parfaitement la méthode pédagogique isocratique qui refuse la séparation entre théorie et pratique pour privilégier l'apprentissage par l'exercice contrôlé et la correction des erreurs.

La critique que développe Isocrate contre l'éloge de Polycrate porte sur plusieurs aspects techniques qui révèlent sa conception exigeante de l'art oratoire et sa volonté de dépasser le niveau de la simple virtuosité sophistique. Il reproche d'abord à son prédécesseur d'avoir choisi des arguments intrinsèquement faibles qui ne résistent pas à l'examen critique et compromettent la crédibilité de l'ensemble de la démonstration. Cette critique de la qualité argumentative s'accompagne d'une dénonciation de l'insuffisance documentaire qui témoigne selon Isocrate d'une préparation négligente et d'un mépris coupable pour la vérité historique. L'orateur authentique ne saurait se contenter d'arguments spécieux ou de données invérifiables, mais doit s'appuyer sur une information solide et une analyse rigoureuse des faits allégués. Cette exigence d'exactitude factuelle distingue la méthode isocratique de la sophistique traditionnelle et annonce les développements ultérieurs de la rhétorique vers une plus grande scientificité.

La seconde série de reproches concerne les défauts de composition et d'organisation qui révèlent l'incompétence technique de Polycrate dans l'art de la dispositio rhétorique. Isocrate dénonce le désordre de l'exposition, l'absence de progression logique, les répétitions inutiles et les omissions significatives qui compromettent l'efficacité persuasive du discours. Cette critique structurelle s'appuie sur une conception classique de l'organisation oratoire qui privilégie la clarté, la cohérence et l'économie des moyens expressifs. L'analyse isocratique révèle par contraste sa propre maîtrise de l'architecture discursive et sa capacité à concevoir des développements équilibrés où chaque élément contribue à l'effet d'ensemble selon une logique rigoureuse. Cette dimension technique de sa critique témoigne de l'évolution de la rhétorique grecque vers une plus grande formalisation des règles de composition et une attention croissante aux questions de structure argumentative.

L'éloge proprement dit que développe Isocrate dans la seconde partie de son discours illustre sa méthode de reconstruction historique et sa capacité à transformer les données mythologiques en matériau argumentatif crédible. Contrairement à Polycrate qui s'était contenté de nier purement et simplement les méfaits traditionnellement attribués à Busiris, Isocrate adopte une stratégie plus subtile qui consiste à réinterpréter ces actions dans un contexte historique et culturel qui en modifie la signification morale. Cette méthode de réhabilitation par contextualisation s'appuie sur une analyse comparative des institutions égyptiennes et grecques qui met en évidence la relativité des jugements moraux et la nécessité de comprendre chaque culture selon ses propres critères de valeur. L'argumentation isocratique mobilise ainsi des connaissances ethnographiques et historiques considérables qui témoignent de l'érudition de son auteur et de sa volonté de fonder l'éloquence sur des bases scientifiques solides.

L'aspect le plus remarquable de cette reconstruction concerne la transformation de Busiris en législateur civilisateur et en fondateur des institutions qui font la grandeur de l'Égypte ancienne. Isocrate développe une théorie de l'évolution sociale qui fait du tyran sanguinaire un réformateur nécessaire dont la rigueur apparemment excessive correspondait aux exigences de son époque et aux besoins spécifiques de la société égyptienne naissante. Cette argumentation évolutionniste s'appuie sur l'idée que les institutions politiques et sociales ne peuvent être jugées de manière absolue, mais doivent être évaluées en fonction de leur adaptation aux circonstances historiques particulières et de leur contribution au développement général de la civilisation. La violence initiale de Busiris se trouve ainsi réinterprétée comme une phase nécessaire de l'organisation sociale qui prépare l'avènement ultérieur d'un ordre plus raffiné et plus humain.

Cette réhabilitation du personnage s'accompagne d'un éloge systématique de la civilisation égyptienne qui permet à Isocrate de développer ses idées sur les rapports entre barbarie et civilisation, innovation et tradition, autorité politique et progrès culturel. L'Égypte de Busiris devient le modèle d'une société rationnellement organisée où l'autorité royale assure l'harmonie sociale et favorise le développement des arts et des sciences. Cette idéalisation de l'Égypte ancienne révèle les préoccupations politiques contemporaines d'Isocrate et sa recherche d'alternatives au modèle démocratique athénien qu'il juge défaillant. Le tyran égyptien transformé en souverain éclairé préfigure les développements ultérieurs de la pensée politique grecque vers l'acceptation de la monarchie comme forme de gouvernement légitime et efficace.

L'argumentation développée dans le "Busiris" soulève des problèmes considérables qui touchent aux questions fondamentales de l'éthique rhétorique et de l'épistémologie historique. La première difficulté concerne la légitimité de la méthode sophistique de l'éloge paradoxal et sa compatibilité avec les exigences morales de l'éducation civique. En acceptant de jouer le jeu de l'éloge d'un tyran sanguinaire, même dans un contexte pédagogique et polémique, Isocrate semble contredire ses propres critiques contre la sophistique et valider le relativisme moral qu'il dénonce par ailleurs. Cette contradiction apparente révèle les ambiguïtés de sa position intellectuelle et la difficulté de concilier l'efficacité rhétorique avec la rectitude éthique dans le cadre de l'enseignement oratoire. Le paradoxe consiste dans le fait qu'Isocrate doit utiliser les méthodes sophistiques pour démontrer leur insuffisance et risque ainsi de légitimer par sa pratique ce qu'il condamne par sa théorie.

La seconde série de problèmes concerne le statut épistémologique de la reconstruction historique isocratique et les rapports entre vérité factuelle et vraisemblance rhétorique. La méthode de réinterprétation contextuelle développée dans le "Busiris" repose sur des spéculations historiques et ethnographiques qui ne peuvent prétendre à une vérification empirique rigoureuse et relèvent davantage de la construction intellectuelle que de l'enquête scientifique. Cette liberté prise avec les données traditionnelles pose la question des limites de l'intervention créatrice de l'orateur dans le traitement du matériau historique et des critères qui permettent de distinguer la réinterprétation légitime de la falsification arbitraire. Le cas du "Busiris" illustre ainsi les dangers potentiels d'une rhétorique qui subordonne la recherche de la vérité aux exigences de l'efficacité persuasive et préfigure les dérives démagogiques que dénoncera la tradition philosophique ultérieure.

La dimension pédagogique du discours soulève par ailleurs des interrogations sur les finalités de l'enseignement rhétorique et les valeurs que doit transmettre la formation oratoire. En proposant à ses élèves l'exemple d'un éloge de tyran, même assorti de toutes les précautions méthodologiques nécessaires, Isocrate risque de développer chez eux un cynisme moral et une indifférence aux valeurs éthiques qui compromettent l'objectif civique de son enseignement. Cette difficulté révèle la tension constitutive entre la formation technique de l'orateur, qui exige la maîtrise de tous les registres argumentatifs, et l'éducation morale du citoyen, qui suppose l'intériorisation de principes éthiques fermes et non négociables. Le "Busiris" témoigne ainsi des apories de la pédagogie rhétorique et des risques inhérents à tout enseignement qui privilégie l'efficacité technique sur la formation du caractère.

Cette œuvre de jeunesse, qu'Isocrate n'évoquera plus par la suite dans ses compositions de maturité, inspirera toute la tradition ultérieure de l'éloge paradoxal, de Lucien de Samosate à Érasme, en passant par les rhéteurs de l'époque impériale et témoigne de l'attrait esthétique de l'exercice autant que de sa problématicité éthique tentant de concilier virtuosité rhétorique et rectitude morale et montre qu'il cherche par là sa voie entre l'héritage sophistique qu'il veut dépasser et l'idéal philosophique qu'il prétend incarner sans en accepter toutes les implications théoriques.

La vision que les Grecs avaient de l'Egypte

Nous allons voir en quoi l'exemple d'Isocrate montre ainsi comment un exercice rhétorique apparemment mineur peut contribuer à la formation de représentations collectives durables et influencer l'évolution des mentalités culturelles au-delà de son contexte d'origine, et ce à propos de la vision que les Grecs athéniens surtout pouvaient avoir de l'Egypte. Dans le discours "Busiris", Isocrate développe une conception originale des relations entre Grecs et Égyptiens qui bouleverse les catégories traditionnelles de l'opposition entre hellénisme et barbarie pour mettre en avant une filiation culturelle et intellectuelle spécifique. Cette relation particulière s'articule autour de la thèse centrale selon laquelle l'Égypte constitue non pas un monde barbare opposé à la civilisation grecque, mais au contraire la source première et le modèle originel de cette civilisation elle-même. Cette inversion des rapports habituels entre centre et périphérie, entre civilisation et barbarie, constitue l'une des innovations les plus audacieuses de la pensée isocratique et témoigne de sa capacité à repenser les cadres conceptuels hérités pour servir sa démonstration rhétorique.

La stratégie argumentative d'Isocrate consiste à présenter l'Égypte de Busiris comme le laboratoire originel où se sont élaborées les institutions et les pratiques qui font la grandeur de la Grèce contemporaine. Cette antériorité chronologique de l'Égypte dans l'invention des formes civilisées fonde sa prétention à être reconnue comme la matrice culturelle du monde grec et justifie le respect que les Hellènes doivent porter aux réalisations égyptiennes. L'argumentation isocratique mobilise ainsi une conception évolutionniste de l'histoire culturelle qui fait de l'Égypte la première étape d'un processus de développement civilisationnel dont la Grèce représente l'aboutissement contemporain. Cette continuité historique entre les deux cultures interdit de les considérer comme des entités antagonistes et impose au contraire de reconnaître leur complémentarité dans l'œuvre commune de civilisation de l'humanité.

L'aspect le plus novateur de cette conception concerne la théorie de la transmission du savoir qui fait des sages grecs les disciples directs de la science égyptienne et subordonne explicitement l'excellence hellénique à l'enseignement reçu dans les sanctuaires du Nil. Isocrate développe systématiquement le topos du voyage initiatique des philosophes grecs en Égypte pour y puiser les connaissances qui fondent leur réputation de sagesse. Cette tradition, qui concerne notamment Thalès, Pythagore, Solon et d'autres figures emblématiques de la culture grecque, transforme l'Égypte en université primitive du monde antique et fait des prêtres égyptiens les véritables initiateurs de la philosophie grecque. L'argumentation isocratique s'appuie sur cette généalogie intellectuelle pour établir une hiérarchie culturelle qui place l'Égypte au-dessus de la Grèce dans l'ordre de la science et de la sagesse pratique.

Cette révision des rapports hiérarchiques traditionnels s'accompagne d'une redéfinition du concept de barbarie qui ne s'applique plus aux Égyptiens malgré leur statut de non-Grecs. Isocrate opère une distinction subtile entre différents types de peuples non-helléniques et réserve la qualification de barbares aux peuples qui n'ont pas contribué au développement de la civilisation universelle. Cette discrimination permet d'exclure l'Égypte de la catégorie des barbares tout en maintenant cette désignation pour d'autres peuples, notamment les Perses, qui demeurent les ennemis héréditaires du monde grec. L'Égypte se trouve ainsi promue au rang de civilisation sœur de la Grèce, partageant avec elle un certain nombre de valeurs fondamentales et participant à la même entreprise de développement culturel de l'humanité. Cette promotion civilisationnelle de l'Égypte préfigure l'évolution ultérieure de la pensée grecque à l'époque hellénistique, qui reconnaîtra la dignité culturelle de plusieurs traditions non-helléniques.

La démonstration isocratique s'appuie sur une analyse comparative des institutions égyptiennes et grecques qui met en évidence leurs similitudes structurelles et suggère l'existence d'un modèle commun de développement politique et social. Cette comparaison institutionnelle révèle que les Égyptiens ont anticipé sur de nombreuses innovations que les Grecs croient avoir inventées : organisation en castes spécialisées qui préfigure la division du travail grecque, système éducatif rigoureux qui annonce la paideia hellénique, culte de la beauté et des arts qui trouve son prolongement dans l'esthétique grecque, développement de la pensée rationnelle qui prépare l'avènement de la philosophie grecque. Cette convergence institutionnelle témoigne selon Isocrate de l'existence d'une logique universelle du développement civilisationnel qui transcende les particularités ethniques et linguistiques et unit les peuples avancés dans une communauté de destins et d'aspirations.

L'éloge de Busiris comme législateur et organisateur social permet à Isocrate de développer sa théorie de la royauté éclairée et de présenter un modèle politique alternatif au système démocratique athénien. Le roi égyptien transformé en souverain philosophe incarne l'idéal du dirigeant qui unit l'autorité politique effective à la compétence intellectuelle supérieure et réalise ainsi la synthèse entre pouvoir et savoir que recherche la pensée politique grecque depuis Platon. Cette idéalisation de la monarchie égyptienne révèle les préoccupations contemporaines d'Isocrate face à la crise de la démocratie athénienne et sa recherche d'alternatives institutionnelles susceptibles de concilier efficacité gouvernementale et rectitude morale. Le modèle égyptien offre ainsi un exemple de stabilité politique et de prospérité économique qui contraste favorablement avec les désordres de la Grèce contemporaine et suggère la supériorité du régime monarchique sur les institutions démocratiques traditionnelles.

Cette revalorisation de l'Égypte s'inscrit dans le cadre plus large de la réflexion isocratique sur l'identité grecque et les critères de l'hellénisme. [On emploie] le nom de Grec non plus comme celui de la race mais comme celui de la culture, et on appelle Grecs plutôt les gens qui participent à notre éducation que ceux qui ont la même origine de nous Arguments sophistiques et sceptiques autour de la justice - Espace pédagogique

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