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La Garenne de philosophie

RHETEUR / Gorgias

Gorgias de Léontium demeure l'une des figures les plus énigmatiques et les plus radicales de la philosophie grecque du cinquième siècle avant notre ère. Né vers 483 et mort vers 375 dans la cité sicilienne de Léontium, ce penseur incarne une forme de sophistique particulièrement subversive qui pousse jusqu'à leurs conséquences extrêmes les interrogations soulevées par ses prédécesseurs sur les rapports entre être et pensée, langage et réalité. Sa longue existence, qui s'étend sur plus d'un siècle, lui permet de traverser les grands bouleversements politiques et intellectuels de son époque et de développer une œuvre qui défie les fondements mêmes de la métaphysique naissante. Pour son enseignement, Gorgias « recueillait cent mines de chaque élève », somme considérable. Son activité fut si lucrative qu'il se fit ériger, au Temple de Delphes, une statue en or massif, témoignage de sa réussite matérielle exceptionnelle qui reflète l'estime dans laquelle ses contemporains tenaient ses talents oratoires et philosophiques. Cette prospérité remarquable illustre l'émergence d'un nouveau type d'intellectuel capable de monnayer ses compétences rhétoriques et dialectiques auprès d'une clientèle aristocratique soucieuse de formation politique.

L'enseignement de Gorgias s'organisait autour de la maîtrise de l'art oratoire, discipline qu'il contribua à théoriser et à systématiser d'une manière qui marqua durablement l'histoire de la rhétorique occidentale. On dit qu'il créa plusieurs aspects de l'art oratoire encore utilisés aujourd'hui et qu'il maîtrisait l'art de la persuasion, se faisant payer cher pour l'enseigner à d'autres. Sa méthode pédagogique visait à former des orateurs capables de défendre n'importe quelle thèse avec une égale virtuosité, principe qui reposait sur sa conviction philosophique fondamentale selon laquelle aucune vérité objective ne saurait servir de critère absolu pour départager les opinions contradictoires. Selon une légende , la rhétorique serait née en Sicile, vers 465 avant J-C, en réaction à la tyrannie d'Hiéron de Syracuse, contexte politique qui explique en partie l'orientation pragmatique et subversive de l'enseignement sophistique sicilien. Cette origine historique de la rhétorique dans un cadre de résistance politique éclaire la dimension émancipatrice que Gorgias accordait à la parole argumentée face aux contraintes du pouvoir établi.

Les œuvres de Gorgias, dont ne subsistent que des fragments et des témoignages indirects, révèlent l'ampleur de ses préoccupations intellectuelles et la cohérence de sa vision philosophique. Son traité principal, intitulé "Du non-être ou de la nature" (Peri tou mè ontos è peri phuseôs), constitue une réfutation systématique des thèses parméniennes sur l'être et représente l'un des textes les plus audacieux de la pensée présocratique. Ainsi, les trois thèses successives du traité : « rien n'est » ; « si c'est, c'est inconnaissable » ; « si c'est et si c'est connaissable, on ne le peut montrer à autrui » ne prennent leur sens que dans la perspective du Poème de Parménide et de la pensée de l'être et de la nature. Cette structure tripartite traduit une démarche philosophique rigoureuse qui procède par étapes logiques pour démanteler les fondements de l'ontologie éléatique. Arme de beaucoup d'ironie, le philosophe dialogue avec l'école éléate dans l'un des textes les plus complexes et arides de la pensée présocratique, ce qui montre que son nihilisme apparent masque en réalité une stratégie argumentative sophistiquée destinée à mettre en évidence les apories de la métaphysique traditionnelle.

À côté de ce traité ontologique, Gorgias composa des œuvres rhétoriques qui témoignent de sa maîtrise littéraire et de sa conception esthétique du discours. L'"Éloge d'Hélène" et la "Défense de Palamède" illustrent sa méthode consistant à réhabiliter par l'argumentation des figures traditionnellement condamnées par l'opinion commune. Ces exercices de virtuosité rhétorique ne constituent pas de simples démonstrations techniques, mais traduisent une philosophie du langage qui accorde au discours un pouvoir créateur de réalité. Dans l'"Éloge d'Hélène", Gorgias développe une théorie de la persuasion qui fait du logos (discours) une puissance comparable aux forces physiques, capable de transformer les états d'âme et de modifier les comportements. Cette conception du langage comme force agissante rompt avec la tradition qui subordinonne la parole à la vérité et ouvre la voie à une compréhension performative du discours.

La thèse centrale de Gorgias s'énonce dans les trois propositions paradoxales de son traité "Du non-être" qui constituent une attaque frontale contre les présupposés de la philosophie éléatique. Au cours du livre de ce dernier, Du non-être ou de la nature, on rencontre trois principes fondamentaux :Rien (d'absolu) n'existe.S'il existe quelque chose cela ne peut être appréhendé par l'homme.Même appréhendé, cela ne peut être énoncé. Pour mieux comprendre l'enjeu du traité De la nature ou Traité sur le non-être, il faut tout d'abord évoquer le poème de Parménide intitulé De la nature : « Ce qui peut être dit et pensé se doit d'être : car l'être est en effet, mais le néant n'est pas ». La première thèse de Gorgias ("rien n'est") s'attaque directement à l'affirmation parménidienne selon laquelle "l'être est et le non-être n'est pas". Par un raisonnement par l'absurde, Gorgias montre que si l'on admet l'existence de quelque chose, on doit logiquement admettre l'existence de tout ce qui peut être pensé, y compris les chimères et les contradictions. Puisque cette conséquence est inacceptable, il faut en conclure que rien n'existe au sens où l'entendait Parménide.

La deuxième proposition ("si quelque chose existe, c'est inconnaissable") développe une critique épistémologique qui met en question l'identité postulée par Parménide entre être et pensée. Gorgias observe que la pensée peut se rapporter à des objets non-existants (comme les chars volants ou les hommes ailés) et que, réciproquement, l'existence ne garantit pas la connaissance. Ainsi pour Parménide « l'être est et le non-être n'est pas, de plus, et cela est essentiel, la pensée est la même chose que l'être ». Ce sont ces deux affirmations ontologiques que Gorgias va littéralement annihiler. Cette critique repose sur l'observation que les modalités de la pensée (possibilité, nécessité, contradiction) ne correspondent pas nécessairement aux modalités de l'être. L'indépendance relative de la sphère cognitive par rapport à la sphère ontologique interdit d'inférer directement de la pensabilité d'un objet son existence effective, et réciproquement de l'existence d'un objet sa pensabilité adéquate.

La troisième thèse ("même si quelque chose peut être connu, cela ne peut être communiqué") porte sur l'impossibilité de la transmission intersubjective de la connaissance par le medium linguistique. Gorgias soutient que les mots ne sont pas les choses qu'ils désignent et que le passage de l'expérience privée au discours public introduit nécessairement des distorsions qui compromettent la fidélité de la communication. Cette critique du langage comme instrument de connaissance anticipait sur des problématiques centrales de la philosophie du langage contemporaine. L'argument repose sur l'observation que chaque individu dispose d'un accès privilégié à ses propres états mentaux, accès qui ne peut être partagé directement avec autrui. Le langage, médium nécessairement public et conventionnel, ne saurait restituer la particularité de l'expérience subjective sans la transformer et l'appauvrir.

Les arguments que Gorgias développe pour étayer ses thèses mobilisent des techniques dialectiques d'une grande subtilité qui témoignent de sa maîtrise de la logique éléatique. Pour démontrer que "rien n'est", il procède par disjonction exhaustive des possibilités : ou bien l'être est éternel, ou bien il est engendré, ou bien il est les deux à la fois, ou bien il n'est aucun des deux. L'examen de chaque branche de l'alternative révèle des contradictions insurmontables qui conduisent à rejeter l'hypothèse de l'existence. Si l'être est éternel, il est infini, donc sans lieu, donc inexistant. S'il est engendré, il provient soit de l'être (ce qui est tautologique), soit du non-être (ce qui est impossible). S'il est à la fois éternel et engendré, il réunit des propriétés contradictoires. S'il n'est ni l'un ni l'autre, il n'existe pas par définition. Cette méthode de réfutation systématique montre que Gorgias maîtrisait parfaitement les outils logiques de ses adversaires et les retournait contre eux avec une efficacité redoutable.

Pour établir l'inconnaissabilité de l'être, Gorgias développe une analyse des rapports entre sensible et intelligible qui met en évidence l'hétérogénéité fondamentale des objets de connaissance. Les choses vues ne sont pas entendues, les choses entendues ne sont pas vues, ce qui prouve que chaque sens livre une information spécifique irréductible aux autres modalités sensorielles. Cette fragmentation de l'expérience interdit de constituer une représentation unifiée de l'objet qui prétendrait à l'exhaustivité. Par ailleurs, l'existence de représentations fausses ou contradictoires prouve que la pensée peut se rapporter au non-être, ce qui contredit le principe parménidien de l'identité entre être et pensée. Ces arguments s'appuient sur une phénoménologie fine de l'expérience cognitive qui anticipe certaines analyses de la philosophie moderne sur les conditions de possibilité de la connaissance objective.

L'incommunicabilité du connaissable résulte selon Gorgias de l'inadéquation structurelle entre les propriétés du langage et celles de la réalité qu'il prétend désigner. Les mots appartiennent au domaine des sons et des signes conventionnels, tandis que les choses relèvent de domaines sensoriels ou intelligibles spécifiques qui ne se réduisent pas à leur expression linguistique. Cette hétérogénéité ontologique entre signes et référents rend problématique toute prétention du discours à reproduire fidèlement la structure du réel. L'argument s'appuie sur l'observation que différents locuteurs peuvent utiliser les mêmes mots pour désigner des expériences subjectives distinctes sans qu'aucun critère externe permette de vérifier l'adéquation de cette correspondance. Cette critique du langage représentatif ouvre la voie à une conception rhétorique du discours qui privilégie l'efficacité persuasive sur la véracité descriptive.

Ces positions philosophiques radicales soulèvent des problèmes considérables qui alimentent encore les débats contemporains sur le statut de la vérité et les conditions de la communication rationnelle. Cette « destruction ontologique des choses » lui attribuera du même coup une réputation injustifiée de philosophe nihiliste. Le nihilisme apparent de Gorgias pose d'abord la question de la cohérence performative de son discours : comment peut-il affirmer que rien ne peut être communiqué tout en prétendant communiquer cette thèse à son auditoire ? Cette objection de l'auto-réfutation révèle une tension fondamentale entre le contenu sceptique de la doctrine et les conditions pragmatiques de son énonciation. Si Gorgias a raison, son propre discours devrait être dépourvu de sens ou de vérité, ce qui mine sa prétention à établir quoi que ce soit. Cette difficulté logique souligne les limites de toute forme de scepticisme radical qui doit nécessairement s'excepter de sa propre critique pour pouvoir s'énoncer.

Le relativisme épistémologique qui découle des thèses gorgiennes pose par ailleurs le problème de la possibilité même de la critique rationnelle et du débat argumenté. Si aucune connaissance objective n'est accessible et si la communication des contenus cognitifs est impossible, sur quelle base peut-on évaluer la validité des arguments et départager les opinions contradictoires ? Cette difficulté apparaît particulièrement aiguë dans le domaine politique et moral où Gorgias prétendait former des orateurs capables d'intervenir efficacement dans les débats publics. Le paradoxe consiste à enseigner l'art de la persuasion tout en niant la possibilité d'atteindre des vérités qui justifieraient de persuader dans un sens plutôt que dans un autre. Cette tension révèle les limites d'un pragmatisme qui voudrait se passer entièrement de référence à des critères de validité trans-subjectifs.

La conception gorgienne du langage comme pure force persuasive indépendante de toute fonction de vérité soulève des interrogations majeures sur les fondements de l'ordre social et politique. Si le discours ne fait que créer des effets psychologiques sans correspondre à des réalités objectives, la distinction entre argumentation légitime et manipulation devient problématique. Cette difficulté transparaît dans les critiques que Platon adresse à la rhétorique sophistique dans le dialogue "Gorgias", où il oppose l'art véritable fondé sur la connaissance du bien à la flatterie sophistique qui ne vise que l'agrément de l'auditoire. Le relativisme gorgien semble conduire à un nihilisme éthique qui rend impossible toute hiérarchisation rationnelle des valeurs et des pratiques sociales.

Les thèses de Gorgias anticipent néanmoins sur des développements importants de la philosophie contemporaine, notamment dans les domaines de la philosophie du langage et de l'épistémologie. Sa critique de la correspondance entre langage et réalité préfigure les analyses du tournant linguistique qui mettent l'accent sur la dimension constructive plutôt que représentative du discours. Son attention aux effets pragmatiques de la parole annonce les théories des actes de langage qui étudient la performativité des énoncés indépendamment de leur valeur de vérité. Sa mise en question de l'objectivité cognitive résonne avec les critiques contemporaines du réalisme métaphysique et du fondationnalisme épistémologique. Ces convergences suggèrent que le nihilisme apparent de Gorgias masque en réalité une analyse lucide des conditions et des limites de la connaissance et de la communication humaines, analyse qui conserve sa pertinence philosophique au-delà des paradoxes qu'elle génère.

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