15 Septembre 2025
Morris Weitz (1916-1981) figure parmi les philosophes analytiques les plus influents dans le domaine de l'esthétique au XXe siècle, ayant révolutionné la manière dont nous concevons la définition de l'art et la nature des concepts esthétiques. Formé dans la tradition de la philosophie analytique américaine, Morris Weitz a enseigné principalement à l'Université de l'Ohio, où il a développé ses théories les plus importantes concernant l'impossibilité de définir l'art de manière essentialiste. Son approche s'inscrit dans le mouvement plus large de la philosophie analytique qui, depuis les travaux de Gottlob Frege, Bertrand Russell et Ludwig Wittgenstein, privilégie l'analyse logique et linguistique des concepts philosophiques traditionnels. Morris Weitz s'est particulièrement inspiré des travaux du second Wittgenstein, notamment des Recherches philosophiques, pour développer sa critique des définitions essentialistes de l'art, marquant ainsi un tournant décisif dans l'esthétique contemporaine. Sa critique systématique des définitions essentialistes de l'art, l'application des concepts wittgensteiniens de « ressemblances de famille » au domaine esthétique, les implications méthodologiques de sa théorie pour l'esthétique analytique, ainsi que la réception critique et l'influence durable de ses idées. En démontrant l'impossibilité logique de définir l'art par des propriétés nécessaires et suffisantes, Morris Weitz a ainsi orienté l'esthétique analytique vers une approche plus descriptive et empirique centrée sur l'analyse des usages effectifs de nos concepts esthétiques.
L'apport le plus significatif de Morris Weitz à l'esthétique analytique réside dans son article fondateur « The Role of Theory in Aesthetics » publié en 1956 dans The Journal of Aesthetics and Art Criticism, où il développe sa thèse révolutionnaire selon laquelle l'art ne peut pas et ne doit pas être défini en termes d'essence ou de propriétés nécessaires et suffisantes. Cette position, connue sous le nom de « théorie anti-essentialiste » ou « théorie du concept ouvert », s'oppose frontalement aux tentatives séculaires des philosophes de l'art de proposer des définitions universelles de ce qu'est l'art. Morris Weitz soutient que les théories esthétiques traditionnelles, qu'elles soient formalistes comme celle de Clive Bell avec sa notion de « forme signifiante », expressionnistes comme celle de R. G. Collingwood qui définit l'art par l'expression authentique des émotions, ou institutionnalistes avant la lettre, échouent toutes parce qu'elles présupposent à tort que l'art possède une essence définissable. Cette critique s'appuie sur l'observation empirique que chaque tentative de définition de l'art se heurte invariablement à des contre-exemples qui remettent en question la validité universelle de la définition proposée.
Le fondement théorique de l'argumentation de Morris Weitz repose sur l'application des concepts wittgensteiniens de « jeux de langage » et de « ressemblances de famille » (ou « air de famille ») au domaine esthétique. En s'inspirant de l'analyse que fait Wittgenstein du concept de « jeu » dans les Recherches philosophiques, Morris Weitz démontre que les œuvres d'art ne partagent pas d'propriétés communes essentielles mais sont plutôt reliées par un réseau complexe de similarités partielles et de chevauchements, à la manière des membres d'une famille qui se ressemblent sans partager pour autant de caractéristiques identiques. Cette approche révolutionnaire implique que le concept d'art est un « concept ouvert » (open concept) qui ne peut être circonscrit par des conditions nécessaires et suffisantes précisément parce que l'art, en tant que pratique culturelle vivante, est en perpétuelle évolution et génère constamment de nouvelles formes qui défient les définitions établies. L'émergence de nouveaux mouvements artistiques comme l'art conceptuel, les ready-mades de Marcel Duchamp, ou plus récemment l'art numérique, confirme selon Morris Weitz l'impossibilité logique de proposer une définition fermée de l'art qui puisse anticiper toutes les innovations futures.
Les implications méthodologiques de la théorie de Morris Weitz pour l'esthétique analytique sont considérables et marquent une rupture épistémologique majeure dans la discipline. Si l'art ne peut être défini essentiellement, alors la tâche principale de l'esthétique ne consiste plus à rechercher la définition vraie de l'art, mais plutôt à analyser les usages effectifs du concept d'art dans nos pratiques linguistiques et culturelles. Cette orientation descriptive plutôt que prescriptive s'inscrit dans le tournant linguistique de la philosophie analytique et privilégie l'examen minutieux des conditions dans lesquelles nous appliquons le prédicat « artistique » à certains objets, pratiques ou expériences. Morris Weitz propose ainsi une méthode d'analyse qui consiste à examiner les « critères d'application » du concept d'art, c'est-à-dire les raisons que nous invoquons pour classifier quelque chose comme art, sans présupposer que ces critères forment un ensemble cohérent et exhaustif. Cette approche empirique et anti-dogmatique a profondément influencé le développement ultérieur de l'esthétique analytique en l'orientant vers une philosophie du langage ordinaire appliquée aux questions esthétiques.
La réception critique de la théorie de Morris Weitz a été intense et a généré un débat philosophique qui perdure encore aujourd'hui, témoignant de la fécondité de sa contribution à l'esthétique analytique. Les objections principales portent sur plusieurs aspects de sa théorie. Premièrement, certains critiques comme Maurice Mandelbaum ont soutenu que Morris Weitz commet une erreur de catégorie en confondant les propriétés manifestes des œuvres d'art (leur apparence sensible) avec leurs propriétés relationnelles ou dispositionnelles qui pourraient constituer leur essence artistique. Selon cette objection, le fait que les œuvres d'art ne partagent pas de propriétés perceptuelles communes n'exclut pas qu'elles puissent partager des propriétés relationnelles définissant leur statut artistique. Deuxièmement, des philosophes comme George Dickie ont développé des théories institutionnelles de l'art qui prétendent précisément définir l'art en termes de statut conféré par les institutions du monde de l'art, défiant ainsi directement la thèse de l'impossibilité de définir l'art. Troisièmement, certains ont argumenté que la théorie du concept ouvert de Morris Weitz mène au relativisme esthétique et rend impossible toute critique d'art rigoureuse puisqu'elle sape les fondements de nos jugements sur ce qui compte ou ne compte pas comme art.
Malgré ces critiques, l'influence de Morris Weitz sur le développement de l'esthétique analytique contemporaine reste indéniable et ses intuitions continuent de nourrir les débats théoriques actuels. Sa critique de l'essentialisme esthétique a contribué à libérer l'esthétique analytique de la quête obsessionnelle d'une définition unique de l'art et a ouvert la voie à des approches plus pluralistes et contextuelles. Des philosophes contemporains comme Noël Carroll, qui développe une approche « historico-intentionnelle » de l'art, ou Jerrold Levinson avec sa théorie « historique » de l'art, reconnaissent explicitement leur dette envers Morris Weitz tout en tentant de surmonter certaines difficultés de sa position. Par ailleurs, la méthode d'analyse conceptuelle développée par Morris Weitz a inspiré de nombreux travaux en esthétique analytique portant sur des concepts spécifiques comme la beauté, l'expression, la représentation, ou l'interprétation, contribuant ainsi à affiner nos outils conceptuels pour penser l'expérience esthétique. Le legs de Morris Weitz se manifeste également dans l'attention croissante portée aux pratiques artistiques marginales ou non-occidentales, qui confirment la pertinence de son intuition selon laquelle nos catégories esthétiques doivent rester ouvertes à la diversité et à l'innovation culturelles. En définitive, Morris Weitz a non seulement révolutionné notre compréhension philosophique de l'art mais a également redéfini les méthodes et les objectifs de l'esthétique analytique, faisant de lui une figure incontournable de la philosophie de l'art contemporaine.