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Publié par La Philosophie

Pauvres philosophes grecs, qui n’avez jamais pu comprendre ce refus bizarre, vous n’avez pas compris non plus que, dans votre polémique avec les chrétiens, vous n’aviez pas à défendre une doctrine morte, mais de vivantes réalités ! Il n’importait pas en effet de donner par des subtilités néo-platoniciennes une signification plus profonde à la mythologie, d’infuser aux dieux défunts une nouvelle vie, un nouveau sang symbolique, de se tuer à réfuter la polémique grossière et matérielle de ces premiers pères de l’église, qui attaquaient, par des plaisanteries presque voltairiennes, la moralité des dieux ! — Il importait plutôt de défendre l’essence de l’hellénisme, la manière de penser et de sentir, toute la vie de la société hellénique, et de s’opposer avec force à la propagation des idées et des sentimens sociaux importés de la Judée. La véritable question était de savoir si le monde devait appartenir dorénavant à ce judaïsme spiritualiste que prêchaient ces Nazaréens mélancoliques qui bannirent de la vie toutes les joies humaines pour les reléguer dans les espaces célestes, — ou si le monde devait demeurer sous la joyeuse puissance de l’esprit grec, qui avait érigé le culte du beau et fait épanouir toutes les magnificences de la terre ! — Peu importait l’existence des dieux : personne ne croyait plus à ces habitans de l’Olympe parfumé d’ambroisie ; mais en revanche quels amusemens divins on trouvait dans leurs temples aux jours des fêtes et des mystères ! On y dansait somptueusement, le front ceint de fleurs ; ou s’étendait sur des couches de pourpre pour savourer les plaisirs du repos sacré, et quelquefois aussi pour goûter de plus douces jouissances… Ces joies, Ces rires bruyans se sont depuis longtemps évanouis. Dans les ruines des temples vivent bien encore les anciennes divinités, mais dans la croyance populaire elles ont perdu toute puissance par le triomphe du Christ : ce ne sont plus que de méchans démons qui, se tenant cachés durant le jour, sortent, la nuit venue, de leurs demeures, et revêtent une forme gracieuse pour égarer les pauvres voyageurs et pour tendre les pièges aux téméraires !

À cette croyance populaire se rattachent les traditions les plus merveilleuses. C’est à sa source que les poètes allemands ont puisé les sujets de leurs plus belles inspirations. L’Italie est ordinairement la scène choisie par eux, et le héros de l’aventure est quelque chevalier allemand qui, autant à cause des charmes de sa jeunesse qu’à cause de son inexpérience, est attiré par de beaux démons et enlacé dans leurs filets trompeurs.

Heinrich Heine, Les Dieux en exil, Revue des Deux Mondes, 2e série de la nouv. période, tome 2, 1853

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