2 Octobre 2025
Jean-Gabriel Désiré Ordinaire, né à Besançon en 1773 et mort en 1847, est une figure singulière du premier cercle fouriériste, à la fois médecin, administrateur et pédagogue. Issu d’une famille notable – son père Pierre-François Ordinaire fut avocat au Parlement et maire de Besançon en 1789 – il suit des études de médecine et de sciences naturelles, devient professeur d’histoire naturelle et doyen de la faculté des sciences de Besançon entre 1810 et 1815, puis inspecteur d’académie. En 1821, il succède à son frère Jean-Jacques comme recteur de l’académie de Besançon, avant d’être nommé recteur de Strasbourg en 1824. Sa carrière universitaire culmine lorsqu’il est choisi en 1831 comme directeur de l’Institut royal des sourds-muets de Paris, fonction qu’il occupe jusqu’en 1838. Dans ce cadre, il tente d’imposer une méthode d’oralisation pure, c’est-à-dire l’apprentissage de la lecture labiale et de la parole sans recours à la langue des signes. Cette orientation, inspirée par une volonté d’intégration des enfants sourds dans les écoles ordinaires, se heurte à une forte opposition des enseignants sourds et de leurs élèves, notamment Ferdinand Berthier, qui défendent la valeur de la langue des signes comme langue d’enseignement. En 1838, après des conflits internes, Ordinaire est écarté de la direction, mais son passage marque une étape importante dans l’histoire de la pédagogie des sourds en France.
Parallèlement à cette carrière institutionnelle, Désiré Ordinaire s’intéresse aux questions sociales et agricoles, et c’est dans ce domaine qu’il rejoint le cercle fouriériste de Besançon autour de Just Muiron et de Clarisse Vigoureux. Passionné d’agronomie, il participe à la Société d’agriculture du Doubs et propose en 1823 un projet de « Comptoir communal », destiné à organiser le placement des produits agricoles et à fournir des avances aux cultivateurs. Ce dispositif, qui s’inscrit dans la phase dite du « garantisme » chez Fourier, visait à protéger les petits paysans contre la misère et la spéculation en assurant une régulation collective des échanges. Le programme du concours qu’il rédige alors décrit avec précision la situation dramatique des campagnes : bétail chétif, terres épuisées faute de fumure, récoltes vendues trop tôt par nécessité, prix écrasés par la concurrence des vendeurs et captés par les marchands. En proposant une institution collective de crédit et de stockage, Ordinaire cherchait à traduire en mesures concrètes l’esprit de l’association fouriériste, en reliant la théorie à des pratiques locales adaptées aux besoins des cultivateurs.
Son engagement fouriériste ne se limite pas à l’agriculture. Il participe aux discussions doctrinales et aux initiatives de diffusion, en lien avec Muiron, Vigoureux et Considerant. Sa position de recteur et de directeur d’institution lui confère une visibilité et une autorité qui renforcent la crédibilité du mouvement dans les milieux académiques et administratifs. Il incarne ainsi une figure de médiateur entre le monde savant, l’administration et le projet sociétaire. Ses écrits pédagogiques, notamment l’« Essai sur l’éducation et spécialement sur celle du sourd-muet » (1836), témoignent de son souci de rationaliser les méthodes d’enseignement et de les inscrire dans une perspective de progrès social. Même si ses choix en matière de pédagogie des sourds furent contestés, ils illustrent une volonté de réforme et d’expérimentation qui rejoint, par un autre biais, l’esprit d’innovation du fouriérisme.
La postérité de Désiré Ordinaire est double. D’un côté, il reste dans l’histoire de l’éducation comme un représentant de la tendance oraliste, dont les limites ont été mises en évidence par les défenseurs de la langue des signes. De l’autre, il occupe une place dans l’histoire du fouriérisme comme l’un des premiers notables provinciaux à avoir soutenu et tenté de traduire en institutions concrètes les principes de Fourier. Sa participation au groupe bisontin, aux côtés de Muiron et de Clarisse Vigoureux, montre que l’École sociétaire ne fut pas seulement une affaire de journalistes et de polytechniciens parisiens, mais aussi le fruit d’un ancrage provincial, nourri par des médecins, des agronomes et des administrateurs soucieux de répondre aux besoins immédiats des populations rurales. En ce sens, Désiré Ordinaire illustre la diversité des profils qui ont contribué à transformer la pensée de Fourier en un mouvement collectif, mêlant réflexion théorique, initiatives pratiques et engagement institutionnel.