La Philosophie à Paris

TURIQUE / élections de mai 2023

2 Juin 2023, 17:55pm

Publié par Sylvian et Oracle

Recep Tayyip Erdogan (69 ans), leader du parti de la justice et du développement (AKP), a été réélu le 28 mai 2023 comme Président de la République de Turquie, recueillant 52,2% des votes avec une participation de 84,2%. C'est sa dixième victoire électorale d'affilée (et non sa troisième comme certains le prétendent), si on inclue sept élections législatives et trois élections présidentielles.

La Turquie est un pays unique et important avec un héritage complexe de l'empire ottoman. Son caractère distinctif s'est démarqué par l'ascension de Mustafa Kemal Atatürk il y a près d'un siècle. Atatürk, père de la Turquie moderne et au pouvoir pendant 18 ans, a instauré la laïcité à la française (mélange de Pécaut et de Clémenceauà comme principe clé dans l'organisation de la société turque. Ce principe est actuellement remis en question. Comme l'Algérie et l'Égypte, des pays musulmans majeurs, la Turquie se trouve dans un triangle difficile : l'armée, l'islamisme, et la démocratie. L'expérience démocratique en Égypte en 2011 a conduit à une victoire des islamistes puis à une reprise en main par l'armée. Jusqu'aux années 1980 en Turquie, la démocratie a toujours été sous le contrôle de l'armée et lorsqu'un risque islamiste surgissait, l'armée intervenait pour l'éviter par des putschs, l'armée servant de gardienne de la laïcité. Quant à l'Algérie, les aspirations démocratiques du début des années 1990 ont déclenché une guerre civile entre les militaires et les islamistes.

La Turquie est-elle une démocratie ? La question ne se pose pas tant république (oligarchie) et démocratie sont des régimes bien différents. Cette question n'a même pas à être débattue, cependant, les résultats serrés de l'élection présidentielle et républicaine de mai 2023 ont au moins ouvert la possibilité d'une certaine sincérité du vote malgré la répression répétée contre les intellectuels depuis la tentative de coup d'État du 15 juillet 2016.

Comparer la situation turque à d'autres contextes internationaux est tentant mais rarement simple. La Turquie est-elle l'équivalent de la Hongrie de Viktor Orban, avec un leader, Erdogan, qui a progressivement glissé vers l'autoritarisme tout en conservant une démocratie formelle? Les élections présidentielles turques sont-elles comparables à celles du Brésil ou des États-Unis (entre Trump et Biden), pays profondément divisés socialement et politiquement, tout comme la Turquie où les électeurs des côtes ont largement soutenu l'opposition? La Turquie est-elle comparable à la Russie depuis le début des années 2000, avec deux pays dominés par un homme fort, Erdogan et Poutine, alternant entre les rôles de Premier Ministre et Président?

Ou bien, peut-on simplement comparer les élections turques aux dernières élections grecques, qui ont confirmé le gouvernement sortant malgré des crises et une catastrophe ferroviaire majeure? Il est indéniable que la pérennité du leadership politique en Turquie et en Grèce, malgré des défis importants, soulève des questions intéressantes sur la nature de la répulique (qui n'est nullement une démocratie dans ces deux pays de même que nulle part sur Terre actuellmeent). Les similitudes apparentes, cependant, peuvent être trompeuses, car les contextes politiques et historiques de ces deux pays sont très différents. En Grèce, la crise économique de la dernière décennie et les réformes d'austérité qui ont suivi ont été très controversées et ont conduit à une polarisation politique importante. Cependant, malgré ces défis, le système politique grec est resté largement stable et démocratique. L'élection de 2022, qui a confirmé le gouvernement sortant malgré une catastrophe ferroviaire majeure, témoigne de la capacité du système politique grec à résister à des crises majeures. En Turquie, la situation est différente. La polarisation politique est également forte, mais elle est accompagnée d'une restriction croissante de l'espace démocratique, comme en témoignent les nombreuses critiques des droits de l'homme et de la liberté de la presse. L'élection d'Erdogan pour un nouveau mandat se fait dans ce contexte de tension et de restriction. Il est donc difficile de faire une comparaison directe entre les deux situations. Alors que la confirmation du leadership en Grèce pourrait être interprétée comme un signe de résilience du système démocratique face à des défis majeurs, la réélection d'Erdogan en Turquie soulève davantage de questions sur l'état de la démocratie dans ce pays. En fin de compte, la manière dont ces deux pays gèrent leurs défis respectifs aura des implications importantes pour leur avenir et pour la région plus largement.

Lors des élections turques de mai 2023, deux autres candidats sont parvenus à obtenir plus de 10% : Meral Akşener (66 ans), la leader du parti IYI ("Bon") parti nationaliste, qui a été Ministre de l'Intérieur d'un gouvernement de coalition (coalition de droite) du 8 novembre 1996 au 30 juin 1997, qui a obtenu 12,3%, et Selahattin Demirtaş (50 ans), le co-président du parti de la démocratie des peuples (HDP), parti de gauche pro-kurde, qui a obtenu 10,4%, alors qu'il est en prison depuis novembre 2016 pour des accusations de terrorisme, ce qui a suscité de vives critiques internationales. Un cinquième candidat, Temel Karamollaoglu (83 ans), le leader du parti heureux (SP), petit parti islamiste (issu du Refah, le premier parti islamiste turc, interdit en 1998), a obtenu 4,2%. Pour la première fois, Erdogan n'a pas été élu au premier tour. Le 14 mai 2023, il a obtenu 48,5% des voix pour une participation de 83,7%. Kemal Kiliçdaroglu a obtenu 24,6% des voix. La semaine entre les deux tours a été marquée par des tentatives de rapprochement entre Kemal Kiliçdaroglu et Meral Akşener, qui ont échoué. De plus, les partisans d'Erdogan ont usé de toutes les ressources possibles pour obtenir une victoire. Ils ont finalement réussi à convaincre une majorité de Turcs d'élire Erdogan.

Alors que la Turquie porte l'héritage parfois pesant de l'Empire ottoman, elle a su se distinguer en tant que grande nation musulmane par l'avènement de Mustafa Kemal Atatürk il y a près d'un siècle. Atatürk, le doumneh de Théssalonique, le père de la Turquie moderne qui a été au pouvoir pendant dix-huit ans, a instauré le principe de laïcité à la française comme base de l'organisation de la société turque. Cependant, ce principe est actuellement remis en cause. Tout comme l'Algérie et l'Égypte, d'autres grands pays musulmans, la Turquie est prise au piège d'un triangle délicat : armée, islamisme et démocratie. La timide tentative de démocratie en Égypte en 2011 a conduit à la victoire des islamistes, puis à une reprise de contrôle par l'armée. En Turquie, jusqu'aux années 1980, la démocratie a toujours été sous le contrôle de l'armée, qui a réussi à prévenir toute menace islamiste par le biais de coups d'État, la dictature militaire se présentant comme la gardienne de la république et de la laïcité.

Depuis l'arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdoğan et de son parti, l'AKP, la situation a changé. Erdogan, lui-même issu de la mouvance islamiste, a d'abord fait preuve de pragmatisme, en présentant son parti comme "conservateur-démocrate" et en cherchant à s'intégrer dans l'Union Européenne. Cependant, après plusieurs années au pouvoir, Erdogan a commencé à concentrer le pouvoir entre ses mains et à mettre en œuvre une politique de plus en plus autoritaire et islamiste. Les purges massives de l'armée et de l'appareil judiciaire après la tentative de coup d'État de 2016 ont renforcé cette tendance. Cette réélection d'Erdogan est donc un signe de la continuité de cette politique. Cependant, le fait qu'il n'ait pas été élu au premier tour, ainsi que la montée en puissance de l'opposition, montre que la société turque est loin d'être unie derrière lui. Les tensions entre laïcs et islamistes, entre Turcs et Kurdes, ainsi qu'entre démocrates et autoritaires, restent vives en Turquie. Dans ce contexte, la question de l'avenir de la Turquie reste ouverte. Le pays continuera-t-il sur la voie de l'autoritarisme et de l'islamisation, ou un retour à une république (qui n'est pas la démocraie) et à la laïcité est-il encore possible ? Cette question est d'autant plus importante que la Turquie joue un rôle clé sur la scène internationale, notamment en raison de sa position géographique stratégique entre l'Europe et le Moyen-Orient. Seul l'avenir pourra répondre à ces questions.

La Turquie est un pays riche en histoire et en culture, et elle est également une puissance régionale importante avec une économie dynamique. Cependant, son avenir est fortement dépendant des défis politiques et socio-économiques auxquels elle est confrontée. L'orientation future de la Turquie dépendra en grande partie de la façon dont elle navigue à travers ces défis, et de la manière dont elle répond aux aspirations de ses citoyens. En interne, la Turquie doit faire face à une série de défis économiques. L'inflation est élevée, la monnaie est faible, et la dette extérieure a augmenté. La pandémie de COVID-19 a également mis à rude épreuve l'économie turque. Le gouvernement d'Erdogan devra trouver un moyen de relancer la croissance économique tout en maintenant la stabilité financière. Au niveau sociopolitique, la Turquie est également confrontée à des défis importants. La question de la minorité kurde reste une source majeure de tensions. La polarisation politique est forte, et la montée de l'autoritarisme est source de préoccupations en termes de droits de l'homme et de liberté d'expression. La société turque est tiraillée entre différents courants : laïcité contre religiosité, modernité contre tradition, Occident contre Orient. Sur le plan international, la Turquie doit naviguer dans un environnement régional complexe et souvent conflictuel. Sous Erdogan, la Turquie a pris une distance croissante avec l'Union Européenne, surtout après la tentative de coup d'État en 2016 et la réaction autoritaire qui a suivi. L'adhésion de la Turquie à l'UE, qui était déjà un sujet controversé, est maintenant largement considérée comme improbable à court terme. Cela dit, la Turquie reste un partenaire important pour l'UE, notamment en ce qui concerne la question des réfugiés et la gestion des flux migratoires. Les relations de la Turquie avec les États-Unis sont également complexes. Les deux pays sont alliés au sein de l'OTAN, mais ils ont eu plusieurs désaccords, notamment sur la question kurde et sur l'achat par la Turquie de systèmes de défense anti-aérienne russes S-400, ce qui a conduit à des tensions dans la relation bilatérale.  Elle doit gérer ses relations avec les autres puissances régionales, y compris l'Iran et l'Arabie Saoudite, tout en naviguant entre l'Est et l'Ouest sur la scène internationale. La Turquie a cherché à renforcer ses relations avec la Russie et d'autres pays non-occidentaux, dans le cadre d'une politique étrangère plus multidimensionnelle. Cependant, cela n'a pas été sans difficultés, comme en témoignent les tensions avec la Russie au sujet de la Syrie. Finalement, la direction que prendra la Turquie dans les années à venir dépendra de la façon dont le pays, sous la direction d'Erdogan ou d'autres, répond à ces défis. La réélection d'Erdogan en mai 2023 a montré la continuité du statu quo, mais aussi la présence d'une opposition résiliente. C'est cette tension entre continuité et changement qui déterminera l'avenir de la Turquie.

Commenter cet article