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La Garenne de philosophie

PHILOSOPHIE / L'homme de système, la Tarentule, l'Araignée

L'homme de système, la Tarentule, l'Araignée 

un type humain masqué de rigueur

Il existe un type humain que la philosophie, la littérature et la pensée politique ont tour à tour désigné sous des noms divers — l'homme de système, la tarentule, l'araignée, l'idéologue, le doctrinaire, le fanatique de la cohérence — et qui se caractérise par une structure intellectuelle et morale paradoxale : c'est celui qui, au nom de la rigueur, de la cohérence et de la logique, construit un système de pensée si parfaitement fermé sur lui-même qu'il finit par entrer en contradiction flagrante avec la réalité qu'il prétend expliquer, sinon que aussi, et c'est là le nœud du problème, avec ses propres prétentions à l'universalité et à la vérité. Cet homme se présente comme le serviteur désintéressé de la raison et de la justice, sinon que il est en réalité le prisonnier d'une construction intellectuelle qui répond à des besoins psychologiques, affectifs et sociaux qu'il ne reconnaît pas et qu'il ne veut pas reconnaître. Il joue de la cohérence comme d'une arme — contre ses adversaires, contre le réel récalcitrant, contre quiconque ose soulever une objection — sinon que cette arme se retourne inexorablement contre lui, car la cohérence qu'il revendique est précisément ce qui rend ses contradictions les plus visibles et les plus accablantes. Comprendre cette figure implique de remonter à ses formulations les plus importantes dans l'histoire de la philosophie et de la pensée politique, d'en dégager la structure logique et psychologique, d'en cartographier les usages multiples, et d'évaluer les problèmes philosophiques qu'elle soulève avec une acuité particulière pour notre époque.


I. La figure de la Tarentule chez Nietzsche

1.1 Le contexte du discours «Des tarentules»

C'est Friedrich Nietzsche (1844-1900) qui, dans Ainsi parlait Zarathoustra (Also sprach Zarathustra, 1883-1885), forge la métaphore de la tarentule pour désigner un type humain spécifique qui est au cœur de notre propos. Dans le discours intitulé «Des tarentules» (Von den Taranteln), Zarathoustra s'adresse à des prédicateurs de l'égalité qu'il identifie comme des araignées venimeuses : «Voici la tanière de la tarentule. Veux-tu la voir elle-même ? Voici sa toile ; touche-la, pour qu'elle tremble. La voici qui arrive volontiers : bienvenue, tarentule ! Ton triangle et ton emblème sont noirs sur ton dos ; et je sais aussi ce qui vit dans ton âme. La vengeance vit dans ton âme : là où tu mords, une croûte noire se forme ; ton venin fait tourner la tête par vengeance.» Cette image de la tarentule est d'une richesse extraordinaire. La tarentule est une araignée qui tisse une toile — un système, un réseau de concepts et d'arguments — dans laquelle elle cherche à capturer ses proies. Elle est venimeuse — sa doctrine empoisonne ceux qu'elle touche. Et surtout, elle est noire sur le dos — elle porte la marque de ce qu'elle est vraiment, le signe de sa rancœur et de son ressentiment, que Nietzsche voit comme le moteur secret de tous les systèmes qui se présentent comme des doctrines de l'égalité et de la justice universelle. La tarentule nietzschéenne est donc d'abord une figure du ressentiment intellectualisé et systématisé — c'est l'homme dont la haine et l'envie se sont transformées en système philosophique, en doctrine politique, en idéologie, en métaphysique.

1.2 La structure psychologique de la tarentule

Ce qui rend la figure de la tarentule particulièrement intéressante et philosophiquement féconde, c'est la description que fait Nietzsche de sa structure psychologique intérieure. La tarentule n'est pas simplement un homme méchant qui veut consciemment faire du mal : c'est un homme qui croit sincèrement à son propre système, qui se perçoit comme un défenseur désintéressé de la justice et de la vérité, et qui ne voit pas — ou ne veut pas voir — que son système n'est que la rationalisation savante de ses affects les plus bas. Cette structure de la méconnaissance de soi est fondamentale : la tarentule est d'autant plus dangereuse qu'elle est sincère, d'autant plus efficace qu'elle croit à ce qu'elle dit, d'autant plus difficile à contredire qu'elle peut toujours invoquer la pureté de ses intentions et la rigueur de sa logique. Nietzsche insiste sur le fait que la tarentule est caractérisée par une soif de vengeance qui se déguise en soif de justice — «leur volonté de puissance veut s'appeler vertu» — et que c'est précisément ce déguisement qui constitue le cœur du problème. Car la justice, telle que la tarentule la conçoit, n'est pas une valeur positive et affirmative qui cherche à construire un monde meilleur à partir d'une vision créatrice et généreuse de l'humanité : c'est une valeur négative et réactive qui cherche avant tout à abaisser ce qui est haut, à égaliser ce qui est différent, à punir ce qui est supérieur. La «justice» de la tarentule est en réalité une forme de nivelage vindicatif déguisé en principe universel, et c'est parce qu'elle se présente comme un principe universel qu'elle est si difficile à contester sans paraître soi-même injuste ou partial. La contradiction fondamentale de la tarentule est donc celle-ci : elle prêche l'égalité au nom de principes universels et désintéressés, sinon que elle ne pêche cette égalité que parce qu'elle-même se sent inégale, inférieure, blessée — et c'est cette origine affective et particulière qui contredit radicalement la prétention à l'universalité et au désintéressement. En voulant être cohérente avec ses principes déclarés, elle expose inévitablement l'écart entre ces principes et les motivations réelles qui les animent.

1.3 L'araignée comme métaphore du système

La métaphore de l'araignée, que Nietzsche utilise aussi bien dans Ainsi parlait Zarathoustra que dans d'autres textes comme Par-delà bien et mal (Jenseits von Gut und Böse, 1886), est particulièrement éclairante pour comprendre la dimension intellectuelle et logique de ce type humain. L'araignée tisse sa toile à partir d'elle-même — elle sécrète le fil dont elle a besoin, elle construit le réseau qui lui permettra de capturer ses proies. De la même manière, l'homme de système sécrète ses concepts, ses catégories, ses arguments à partir de lui-même, c'est-à-dire à partir de ses affects, de ses besoins, de ses blessures, sans jamais véritablement s'exposer au réel, sans jamais laisser le réel résistant et récalcitrant venir démentir ses constructions. La toile de l'araignée est d'une cohérence géométrique parfaite — chaque fil est à sa place, chaque nœud est calculé, l'ensemble forme un système harmonieux et régulier. Sinon que cette perfection formelle est aussi une fermeture absolue : la toile n'est pas faite pour accueillir le réel, sinon que pour le capturer et l'immobiliser, pour le réduire à l'impuissance. De même, le système de l'homme de système est d'une cohérence interne impeccable — chaque concept découle logiquement du précédent, chaque conclusion est solidement ancrée dans ses prémisses, l'ensemble forme un édifice dont on ne voit pas comment il pourrait être mis en défaut. Sinon que cette cohérence interne est précisément ce qui rend le système imperméable à toute réfutation venue de l'extérieur : puisque tout ce qui contredit le système peut être réinterprété à l'intérieur du système comme une confirmation supplémentaire de sa vérité, le système devient une machine à absorber les objections et à les neutraliser, une forteresse intellectuelle dont toutes les brèches sont immédiatement comblées par de nouveaux arguments.


II. L'homme de système dans la tradition philosophique classique

2.1 La critique d'Adam Smith

La formulation la plus célèbre et la plus ancienne de la notion d'«homme de système» dans la tradition philosophique de langue anglaise se trouve dans La Théorie des sentiments moraux (The Theory of Moral Sentiments, 1759) d'Adam Smith (1723-1790), et plus précisément dans un passage souvent cité du chapitre consacré à l'esprit de système en politique. Smith écrit : «L'homme de système est souvent si épris de la beauté supposée de son propre plan de gouvernement qu'il ne peut souffrir la moindre déviation de quelque partie que ce soit. Il va jusqu'à le mettre en œuvre dans sa totalité et dans tous ses détails, sans égard aucun pour les grands intérêts ou les préjugés établis qui pourraient s'y opposer. Il semble s'imaginer qu'il peut disposer des différents membres d'une grande société avec autant d'aisance que la main dispose des pièces sur un échiquier.» Cette description est d'une précision remarquable et mérite d'être analysée en détail. Smith identifie plusieurs traits caractéristiques de l'homme de système qui constituent autant de dimensions du problème. D'abord, il y a ce qu'on pourrait appeler l'esthétisation du système — l'homme de système est «épris de la beauté supposée de son propre plan», ce qui signifie que sa relation au système n'est pas purement intellectuelle et rationnelle, sinon que aussi affective et quasi esthétique : il aime son système comme on aime une œuvre d'art, pour sa cohérence formelle, pour son élégance logique, pour la satisfaction intellectuelle qu'il procure, indépendamment de sa vérité ou de son efficacité pratique. Ensuite, il y a l'intransigeance systématique — l'homme de système «ne peut souffrir la moindre déviation», ce qui signifie que la cohérence du système est pour lui une valeur absolue qui prime sur toute considération de prudence, de modération ou d'adaptation au réel. Enfin, il y a la confusion entre le modèle et la réalité — l'homme de système traite les êtres humains comme des pièces d'échiquier, c'est-à-dire comme des objets passifs qui n'ont d'autre réalité que celle que le système leur attribue et d'autre fonction que celle que le système leur assigne.

2.2 Edmund Burke et la critique du rationalisme révolutionnaire

Edmund Burke (1729-1797), dans ses Réflexions sur la Révolution en France (Reflections on the Revolution in France, 1790), développe une critique de l'homme de système qui prolonge et radicalise celle d'Adam Smith dans un contexte politique précis : celui de la Révolution française et de l'idéologie des droits naturels abstraits qui la sous-tend. Pour Burke, les révolutionnaires français sont des hommes de système au sens le plus dangereux du terme : ils ont construit un système politique fondé sur des abstractions — la raison, la nature humaine universelle, les droits de l'homme — qui font abstraction de toute la complexité historique, sociale et culturelle des sociétés réelles. Burke oppose à cette pensée systématique et abstraite ce qu'il appelle la «sagesse tacite» (tacit wisdom) des institutions héritées, c'est-à-dire la connaissance pratique accumulée par des générations successives d'hommes qui ont appris, par l'expérience et par l'erreur, comment vivre ensemble et comment organiser la vie sociale. Cette connaissance pratique ne peut pas être formulée de manière systématique et abstraite — elle est précisément dans les détails, dans les nuances, dans les ajustements progressifs que seule l'expérience historique longue permet d'opérer. L'homme de système, en voulant tout reconstruire à partir de principes rationnels abstraits, détruit cette sagesse accumulée et expose les sociétés à des catastrophes que son système ne peut ni prévoir ni prévenir. La contradiction fondamentale que Burke identifie dans la pensée révolutionnaire est celle-ci : elle prétend libérer l'humanité au nom de la raison, sinon que en imposant un système rationnel abstrait à des sociétés concrètes, elle produit une forme de domination et de violence bien plus radicale que celle des institutions qu'elle prétend abolir.

2.3 Hegel et la dialectique du système

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) occupe une position particulièrement complexe et paradoxale dans l'histoire de la notion d'homme de système. D'un côté, Hegel est lui-même un constructeur de système à une échelle monumentale — sa philosophie est peut-être le système philosophique le plus ambitieux et le plus cohérent que la pensée occidentale ait jamais produit, embrassant la logique, la nature, l'esprit, l'histoire, le droit, la religion et l'art dans une architecture conceptuelle d'une complexité prodigieuse. D'un autre côté, le cœur même de la philosophie hégélienne est une critique du système figé et fermé sur lui-même, une démonstration que toute pensée qui prétend s'arrêter dans une cohérence définitive et achevée se contredit elle-même et est dépassée par le mouvement dialectique (c'est-à-dire le mouvement de contradiction et de dépassement) qui est l'âme même de la réalité et de la pensée. Pour Hegel, la contradiction n'est pas un défaut du système — c'est le moteur de son développement. Toute position intellectuelle ou sociale qui prétend à la cohérence absolue produit inévitablement sa propre contradiction, et cette contradiction est le signe non pas de l'échec du système, sinon que de sa vie et de son mouvement. En ce sens, Hegel pourrait être lu comme le philosophe qui a le mieux compris et le mieux théorisé le problème de l'homme de système : il a montré que la cohérence absolue est une illusion, que tout système qui prétend à la clôture se referme sur une contradiction qu'il ne peut pas résoudre à l'intérieur de lui-même, et que le vrai mouvement de la pensée est toujours un mouvement de dépassement des cohérences provisoires vers des synthèses plus hautes et plus complexes.


III. Les autres formulations et dénominations de la notion

3.1 Le «doctrinaire» dans la tradition politique française

La tradition politique française du XIXe siècle a produit une formulation alternative de la notion d'homme de système à travers la figure du «doctrinaire». Les doctrinaires étaient un groupe de penseurs et d'hommes politiques libéraux — dont les plus importants sont François Guizot (1787-1874), Pierre-Paul Royer-Collard (1763-1845) et Victor de Broglie (1785-1870) — qui ont joué un rôle décisif dans la politique française de la Restauration et de la Monarchie de Juillet. Le mot «doctrinaire» a d'abord été employé comme une critique — il désignait des hommes qui raisonnaient à partir de doctrines abstraites plutôt que de la réalité politique concrète — sinon que il a progressivement pris un sens plus technique pour désigner un type d'intellectuel politique caractérisé par la primauté accordée aux principes systématiques sur les accommodements pratiques. Ce qui est intéressant dans la figure du doctrinaire, c'est qu'elle met en évidence une tension spécifique à la pensée politique : la tension entre la nécessité des principes — sans lesquels la politique n'est qu'opportunisme et improvisation — et la nécessité de l'adaptation au réel — sans laquelle les principes deviennent des instruments de destruction plutôt que de construction. Le doctrinaire est l'homme qui a résolu cette tension au profit des principes, et qui paie ce choix d'une incapacité croissante à comprendre et à gérer la complexité du réel politique.

3.2 Le «fanatique» chez Albert Camus

Albert Camus (1913-1960), dans L'Homme révolté (1951), développe une analyse du fanatisme révolutionnaire qui peut être lue comme une reformulation de la notion d'homme de système dans un contexte politique et moral spécifique : celui des totalitarismes du XXe siècle et des idéologies révolutionnaires qui les ont nourris. Pour Camus, le fanatique est l'homme qui a subordonné toute sa perception du réel, toute son évaluation morale, toute sa sensibilité humaine à un système idéologique dont il attend la réalisation historique. Ce qui caractérise le fanatique, au sens de Camus, c'est précisément la cohérence systématique de sa vision du monde : il a construit un système dans lequel tout — les souffrances présentes, les injustices actuelles, les crimes commis au nom de la révolution — trouve sa justification dans la perspective d'un futur réconcilié et parfait. La contradiction fondamentale du fanatique est celle-ci : il prétend agir au nom de l'humanité et de sa libération, sinon que il accepte — et même exige — de traiter les êtres humains réels et présents comme de simples moyens au service d'une fin abstraite et future. En voulant être cohérent avec son système, il produit exactement ce qu'il prétendait combattre : la domination, la violence, le mépris de la personne humaine concrète.

3.3 L'«idéologue» chez Raymond Aron

Raymond Aron (1905-1983), dans L'Opium des intellectuels (1955) et dans ses nombreux essais politiques, développe une critique de ce qu'il appelle l'«idéologue» — terme qui recouvre en grande partie ce que nous appelons l'homme de système. Pour Aron, l'idéologue est l'intellectuel qui a subordonné sa pensée à un système d'interprétation du monde si puissant et si fermé qu'il lui permet de tout expliquer et de ne jamais être contredit par les faits. La caractéristique fondamentale de l'idéologie, au sens aronien du terme, est sa capacité à absorber et à neutraliser toute réfutation empirique (c'est-à-dire fondée sur l'expérience et les faits) : quand les faits contredisent le système, ce n'est pas le système qui est remis en question, sinon que les faits qui sont réinterprétés, relativisés ou disqualifiés pour être rendus compatibles avec le système. Aron oppose à cette pensée idéologique ce qu'il appelle le «libéralisme du doute» — une attitude intellectuelle caractérisée par la modestie, la conscience des limites de la connaissance humaine, la disponibilité à réviser ses conclusions à la lumière des faits et des arguments nouveaux. Cette opposition entre l'idéologue et le libéral du doute est une version de l'opposition entre l'homme de système et ce qu'on pourrait appeler l'homme de la pensée ouverte.

3.4 L'«intellectuel organique» chez Gramsci et ses avatars

Antonio Gramsci (1891-1937), dans ses Cahiers de prison (Quaderni del carcere, écrits entre 1929 et 1935), propose la notion d'«intellectuel organique» pour désigner l'intellectuel qui est organiquement lié à une classe sociale et qui produit des systèmes de pensée au service des intérêts et de la domination de cette classe. Cette notion est intéressante pour notre propos parce qu'elle met en évidence la dimension sociale et politique de l'homme de système : le système n'est pas seulement une construction psychologique individuelle née du ressentiment ou de l'amour de la cohérence abstraite, sinon que aussi un instrument de pouvoir qui répond à des intérêts collectifs spécifiques et qui remplit une fonction précise dans les rapports de domination sociale. L'intellectuel organique au sens de Gramsci n'est pas forcément conscient de cette fonction — il peut sincèrement croire à l'universalité et à la vérité de son système, tout comme la tarentule nietzschéenne croit sincèrement à la justice de sa doctrine. Sinon que cette sincérité ne change rien au fait que son système remplit objectivement une fonction de légitimation de l'ordre existant ou de l'ordre à construire.

3.5 Le «technocrate» dans la critique contemporaine

Dans le vocabulaire critique contemporain, la figure du technocrate constitue une reformulation particulièrement importante de la notion d'homme de système. Le technocrate est l'expert — économiste, ingénieur, administrateur, juriste — qui gouverne ou prétend gouverner en appliquant les conclusions de son système de connaissances techniques à des problèmes qui sont en réalité des problèmes politiques, c'est-à-dire des problèmes qui impliquent des choix de valeurs, des conflits d'intérêts et des décisions qui ne peuvent pas être réduites à des calculs techniques. La technocratie est une forme particulièrement insidieuse de l'esprit de système parce qu'elle se présente comme une forme de post-idéologie — comme un dépassement des conflits idéologiques au profit d'une gestion rationnelle et efficace des affaires communes — sinon que elle est en réalité une idéologie particulièrement puissante précisément parce qu'elle nie être une idéologie. La contradiction fondamentale du technocrate est celle-ci : il prétend gouverner au nom de la rationalité et de l'efficacité objectives, sinon que les critères de rationalité et d'efficacité qu'il emploie sont eux-mêmes des choix de valeurs déguisés en faits techniques, et c'est précisément ce déguisement qui rend ses choix imperméables au débat démocratique.

3.6 Le «cohérentiste» et la critique du formalisme juridique

Dans la philosophie du droit, la figure de l'homme de système trouve une formulation spécifique dans la critique du formalisme juridique (c'est-à-dire de la doctrine selon laquelle le droit est un système cohérent et complet de règles qui peut être appliqué mécaniquement sans recours à des jugements de valeur extérieurs au système). Les partisans du mouvement des Critical Legal Studies (études juridiques critiques), développé aux États-Unis à partir des années 1970 par des juristes comme Duncan Kennedy (né en 1942) et Roberto Unger (né en 1947), ont montré que le formalisme juridique est une forme d'idéologie qui prétend à la neutralité et à l'objectivité tout en dissimulant des choix politiques et des rapports de pouvoir. Le juge ou le juriste formaliste est une version particulièrement intéressante de l'homme de système parce que sa cohérence systématique est institutionnellement valorisée et socialement légitimée : la cohérence du raisonnement juridique est considérée comme une vertu professionnelle fondamentale, et c'est précisément cette valorisation de la cohérence qui rend si difficile la critique des présupposés idéologiques qui structurent le système juridique.


IV. La structure logique du problème : cohérence et contradiction

4.1 Le paradoxe de la cohérence

Le problème central que soulève la figure de l'homme de système est ce qu'on pourrait appeler le paradoxe de la cohérence : plus un système est cohérent, plus il est vulnérable à la contradiction. Cette affirmation peut sembler paradoxale au premier abord — on pourrait croire que la cohérence est précisément ce qui protège un système de la contradiction — sinon que elle est en réalité parfaitement logique. Un système peu cohérent, qui accepte des contradictions internes et des zones d'indétermination, est difficile à contredire précisément parce qu'il est flexible et adaptable : il peut toujours modifier l'un de ses éléments pour accommoder une objection sans que l'ensemble s'en trouve ébranlé. Un système très cohérent, au contraire, dans lequel tous les éléments sont solidement liés entre eux, est extrêmement vulnérable : si l'un de ses éléments est démontré faux ou contradictoire, c'est potentiellement l'ensemble de l'édifice qui s'effondre. De plus, un système très cohérent fait des prédictions très précises et très déterminées sur la réalité — et plus ses prédictions sont précises, plus elles sont susceptibles d'être démenties par les faits. L'homme de système est donc dans une position intellectuelle particulièrement inconfortable : sa cohérence même, qui est sa principale ressource et son principal titre de légitimité, est aussi sa principale vulnérabilité.

4.2 L'autoréférence et le mensonge du système

Un problème philosophique fondamental que soulève la notion d'homme de système est celui de l'autoréférence (c'est-à-dire la capacité ou l'incapacité d'un système à s'appliquer à lui-même). Tout système de pensée qui prétend à l'universalité doit, pour être cohérent avec lui-même, être capable de s'appliquer à lui-même — c'est-à-dire de rendre compte de sa propre genèse, de sa propre validité et de ses propres limites à l'intérieur de ses propres catégories. Or, dans la plupart des cas, les grands systèmes de pensée échouent précisément à ce test de l'autoréférence. Le marxisme, par exemple, soutient que toute pensée est déterminée par les conditions matérielles et les intérêts de classe de celui qui pense — sinon que s'il est cohérent avec lui-même, il doit admettre que la pensée marxiste elle-même est déterminée par des conditions matérielles et des intérêts de classe, ce qui soulève la question de sa prétention à une vérité universelle et désintéressée. Le freudisme soutient que toute croyance est une rationalisation de désirs inconscients — sinon que s'il est cohérent avec lui-même, il doit admettre que la théorie freudienne elle-même est peut-être une rationalisation des désirs inconscients de Freud, ce qui soulève la question de sa prétention à une validité scientifique objective. C'est ce problème de l'autoréférence que Karl Popper (1902-1994) a formalisé sous le nom de «critère de réfutabilité» (ou de falsifiabilité) : une théorie qui ne peut pas être réfutée par les faits — parce qu'elle dispose toujours d'une ressource pour réinterpréter les faits contradictoires comme des confirmations — n'est pas une théorie scientifique, sinon que une idéologie.

4.3 La question compacte

Tous ces problèmes peuvent être formulés de manière compacte dans une question unique qui résume l'ensemble des tensions et des paradoxes que soulève la figure de l'homme de système : Un système peut-il être cohérent avec lui-même sans se contredire lui-même ? Cette question touche simultanément au problème logique de l'autoréférence, au problème psychologique de la méconnaissance de soi, au problème politique de la domination exercée au nom de la rationalité, et au problème moral de la sincérité et de la bonne foi intellectuelle.


V. Les représentants et les opposants à cette notion

5.1 Les appuis

Friedrich Nietzsche (1844-1900) est le penseur qui a donné à la notion sa formulation la plus percutante et la plus influente à travers les figures de la tarentule et de l'araignée dans Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà bien et mal. Adam Smith (1723-1790) en a proposé la première formulation classique dans La Théorie des sentiments moraux avec sa description de l'homme de système comme celui qui traite les êtres humains comme des pièces d'échiquier. Edmund Burke (1729-1797) en a développé la dimension politique dans sa critique du rationalisme révolutionnaire. Karl Popper (1902-1994) en a proposé la formulation épistémologique la plus rigoureuse à travers sa théorie de la falsifiabilité et sa critique de l'«historicisme» dans La Misère de l'historicisme (The Poverty of Historicism, 1944) et La Société ouverte et ses ennemis (The Open Society and Its Enemies, 1945). Albert Camus (1913-1960) en a développé la dimension morale dans L'Homme révolté à travers sa critique du fanatisme révolutionnaire. Raymond Aron (1905-1983) en a proposé une version libérale et politique dans L'Opium des intellectuels. Isaiah Berlin (1909-1997), dans ses essais sur le pluralisme des valeurs et dans son célèbre essai Le Hérisson et le Renard (The Hedgehog and the Fox, 1953), a développé une critique de l'«homme hérisson» — celui qui «sait une grande chose», c'est-à-dire qui réduit toute la complexité du réel à un seul principe organisateur — en l'opposant au «renard» qui sait de nombreuses choses différentes et qui refuse de les unifier artificiellement dans un système. Michael Oakeshott (1901-1990), philosophe politique anglais, a développé dans Rationalisme en politique (Rationalism in Politics, 1962) une critique systématique de ce qu'il appelle le «rationalisme» politique — c'est-à-dire la prétention à gouverner à partir de principes abstraits et systématiques plutôt qu'à partir de la connaissance pratique accumulée par l'expérience. Hans Jonas (1903-1993), dans Le Principe responsabilité (Das Prinzip Verantwortung, 1979), développe une critique de ce qu'il appelle l'«utopisme» technologique et politique — c'est-à-dire la prétention à transformer radicalement le monde à partir d'un système de valeurs et de principes abstraits — au nom d'une éthique de la responsabilité qui prend au sérieux la complexité et la fragilité du réel.

5.2 Les freins

Georg Wilhelm Friedrich Hegel (1770-1831) occupe, comme on l'a vu, une position ambiguë : d'un côté, sa dialectique est une critique radicale des systèmes figés et fermés, sinon que de l'autre, son propre système a souvent été lu comme l'exemple même de la pensée systématique qui prétend tout expliquer et tout justifier. Karl Marx (1818-1883) et les penseurs marxistes ont critiqué la notion d'homme de système — dans sa version burkéenne et conservatrice — comme une idéologie au service de l'ordre établi : présenter les réformateurs et les révolutionnaires comme des «hommes de système» dangereux revient, selon Marx, à défendre les intérêts des classes dominantes en discréditant toute tentative de transformation sociale rationnelle et planifiée. John Rawls (1921-2002), dans Théorie de la justice (A Theory of Justice, 1971), défend une version de la pensée systématique en philosophie politique — il soutient qu'il est possible et nécessaire de construire un système cohérent de principes de justice à partir duquel évaluer les institutions sociales — et il représente donc une résistance à la critique de l'homme de système dans le domaine de la philosophie politique normative (c'est-à-dire relative aux normes et aux valeurs). Jürgen Habermas (né en 1929), philosophe allemand de la communication et de la démocratie délibérative, défend lui aussi une forme de pensée systématique et universaliste — il soutient que la raison communicationnelle (c'est-à-dire la raison qui se déploie dans le dialogue et l'argumentation) peut fonder des normes universelles valides — et il représente une défense sophistiquée de la possibilité d'une cohérence systématique non idéologique. Cornelius Castoriadis (1922-1997), philosophe et psychanalyste grec, défend dans L'Institution imaginaire de la société (1975) une conception de la pensée et de la politique qui valorise positivement la cohérence systématique comme condition de possibilité d'un projet d'autonomie collective — il critique les positions anti-systématiques comme des formes de conservatisme déguisé qui renoncent à toute transformation rationnelle du monde.


Conclusion : la tension irréductible entre système et réalité

La figure de l'homme de système, de la tarentule, de l'araignée intellectuelle, est l'une des figures les plus fondamentales et les plus persistantes de la pensée critique moderne. Elle désigne un type humain et intellectuel dont le problème central est précisément sa vertu apparente : la cohérence. En voulant être cohérent, en voulant construire un système qui réponde à toutes les questions et qui résiste à toutes les objections, l'homme de système produit l'exact inverse de ce qu'il cherchait : il construit une prison conceptuelle dont il ne peut pas sortir, il s'expose à des contradictions d'autant plus visibles et d'autant plus accablantes que ses prétentions à la cohérence sont élevées, et il finit par trahir la réalité qu'il prétendait expliquer et les valeurs qu'il prétendait défendre. Cette figure soulève des problèmes philosophiques d'une profondeur et d'une complexité extraordinaires — des problèmes qui touchent à la logique, à la psychologie, à la politique et à la morale — et qui ne trouvent pas de résolution simple ou définitive. La tension entre la nécessité des systèmes — car on ne peut pas penser sans catégories, sans principes, sans cohérence minimale — et les dangers de la systématisation excessive est une tension constitutive de la condition intellectuelle humaine, et c'est pourquoi la figure de l'homme de système continuera d'alimenter les débats philosophiques aussi longtemps que des hommes chercheront à comprendre le monde et à le transformer.

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