7 Juillet 2025
Née en 1924 dans les hauteurs protestantes du Tarn, Simone Iff grandit au sein d’une famille imprégnée de valeurs humanistes. Quatrième fille du pasteur Frantz Balfet et d’une ancienne professeure de lettres, elle évolue dans une atmosphère rigoureuse où foi rime avec engagement social. L’héritage protestant qui lui est transmis se conjugue à une conscience aiguë de l’injustice, ancrée dans les expériences concrètes des femmes. Dès sa jeunesse, Simone est confrontée aux entraves imposées par une société patriarcale : à 18 ans, une grossesse prématurée la contraint à épouser Werner Iff, interrompant son désir de s’engager dans la Résistance. Cette première rupture entre aspiration et contrainte deviendra le terreau de son combat féministe.
Entre 1951 et 1963, Simone travaille aux côtés de son époux dans un foyer pour jeunes délinquants à Belleville. Elle y accomplit un travail social essentiel mais non reconnu, son activité étant intégrée au salaire de son mari. Cette invisibilisation économique des femmes, vécue intimement, renforce sa volonté de s'engager pour une société plus juste. En 1958, elle rejoint le Mouvement Jeunes Femmes (MJF), organisation protestante progressiste où elle découvre un espace de réflexion collective inédit. Pendant près de quinze ans, elle y occupe des responsabilités importantes, abordant avec d'autres militantes des sujets encore tabous comme la sexualité, la contraception, le travail ou le rôle des femmes dans l’Église. Pour Simone, cette expérience est une révélation : elle y forge une parole politique qui lie indissociablement spiritualité et émancipation féminine.
Son engagement se déploie davantage lorsqu’elle entre au Mouvement français pour le Planning familial (MFPF) en 1961. Âgée de 37 ans et mère de cinq enfants, elle devient une des premières hôtesses d’accueil, offrant écoute, conseils et soutien à des femmes souvent jeunes, seules, en détresse. À cette époque, la France est toujours soumise à la loi nataliste de 1920, interdisant la contraception. Dans ce contexte de clandestinité, Simone agit avec ténacité, convaincue que l’information est une arme de libération. Elle milite pour l’éducation sexuelle dans les écoles et prend peu à peu des responsabilités nationales au sein du MFPF, devenant secrétaire générale en 1970, puis vice-présidente en 1971.
La décennie 1970 marque une radicalisation de son engagement. Lors du procès de Bobigny en 1972, elle est témoin de la défense dans une affaire emblématique qui mobilise l’opinion autour de l’avortement. La même année, elle participe à la collecte du « Manifeste des 343 » en convainquant dans l’ombre, depuis son téléphone, des femmes célèbres de signer ce appel courageux pour légaliser l’avortement. En 1973, elle cofonde le Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), en marge du Planning, pour pratiquer solidairement des avortements clandestins, souvent dans des appartements privés. Ce choix assumé de désobéissance civile repose sur une conviction profonde : « On ne mendie pas un juste droit, on se bat pour lui », revendique-t-elle, reprenant une phrase de Wilhelm Reich comme slogan du MLAC.
Simone Iff milite avec la même détermination pour une éducation populaire accessible à toutes. Elle défend les « assistantes conseillères animatrices » du Planning, souvent méprisées par le corps médical. Sa posture démocratique et horizontale, son refus du pouvoir médical absolu dans les centres, font d’elle une figure charismatique et respectée. En juin 1973, elle est élue présidente du Planning familial, menant le mouvement vers une orientation plus militante et résolument féministe.
En 1979, elle prend part à une grande marche en faveur d’un avortement libre et gratuit, espérant que le renouvellement de la loi Veil mènera enfin au remboursement total de l’IVG. Mais les débats parlementaires relancés en novembre, sous l’impulsion de Monique Pelletier, rencontrent des résistances. Si la loi devient définitive en 1980, le remboursement, lui, est encore ajourné.
De 1980 à 1983, Simone Iff rejoint le cabinet d’Yvette Roudy, première ministre déléguée aux Droits de la femme. Elle y occupe un poste stratégique, conseillère sur les sujets sensibles que sont la sexualité, la santé, le viol, les violences, et la prostitution. Elle agit avec détermination pour faire évoluer concrètement les politiques publiques et sollicite même son amie Agnès Varda pour concevoir un spot télévisé sur la contraception. Malgré les avancées juridiques, les mentalités résistent : les médecins freinent l’application de la loi, les femmes sont toujours culpabilisées. À l’intérieur du gouvernement, certains énarques doutent encore de la légitimité du droit des femmes à disposer de leur corps. Simone Iff n’hésite pas à interpeller Pierre Mauroy, alors Premier ministre, qui annonce en mars 1982 le remboursement de l’IVG à partir de septembre. Mais cette promesse se heurte à l’opposition du président François Mitterrand. Le remboursement partiel est voté le 31 décembre 1982 ; il faudra attendre 2013 pour une prise en charge complète.
Son engagement ne se limite pas au droit à disposer de son corps. Elle soutient activement les prostituées, notamment lors de l’occupation de la chapelle Saint-Bernard en 1975, leur offrant écoute et ressources. Plus tard, elle lutte contre le délit de racolage passif, défend l’accès aux soins et à la formation pour les travailleuses du sexe, et milite pour une approche non punitive. En 1984, elle entre au Conseil économique et social, appuie la création de la ligne Viols-Femmes-Informations, et s’implique dans le Collectif féministe contre le viol. Aux côtés de la Dre Marie-Claude Brachet, elle publie en 2000 une étude alarmante sur le traitement judiciaire des plaintes pour viol : sur 68 plaintes recensées à Créteil en 1995, seules 17 ont été jugées. Elle dénonce un système biaisé, une justice silencieuse face aux agresseurs, appelant à une réforme de fond.
Simone Iff s’éteint en 2014, année symbolique qui marque les quarante ans de la loi Veil. Son héritage est immense, tissé dans le fil des luttes collectives, fait de textes, d’actions, d’alliances et de résistances. Jamais en quête de lumière médiatique, elle incarne une forme rare d’activisme : discret, éthique, radical. Sa pensée est un pont entre spiritualité protestante et désobéissance féministe, entre démocratie et insurrection. Dans un monde où les droits des femmes sont encore fragiles et parfois remis en cause, sa voix nous rappelle l’essentiel : faire entendre les femmes, toujours — et ne jamais cesser d’agir.
Rappel de ses engagements :
Mouvement Jeunes Femmes (1958–1972) : Simone y découvre le féminisme comme outil de réflexion et d’émancipation spirituelle.
Planning familial :
Accueil des femmes en détresse (1961)
Secrétaire générale (1970) puis présidente (1973)
Défense de l’éducation sexuelle dans l’enseignement
Procès de Bobigny (1972) : témoin de la défense dans un procès emblématique sur l’avortement.
Co-fondatrice du MLAC (1973) : mouvement militant pour l'avortement libre et gratuit.
Ministère des Droits de la femme : conseillère auprès d’Yvette Roudy (1980–1983)
Collectif féministe contre le viol et Conseil économique et social (1984–2000)
Le contexte est celui dans les années 50-60 d'une France sous l'influence du natalisme d'État. La contraception est interdite, l'avortement criminalisé puis viennent les années 70 avec la montée du féminisme radical et la création du MLF et du MLAC, ainsi que le Procès de Bobigny en 1972 et la loi Veil sur l’IVG en 1975, voulue par Giscard sur insistance de sa maîtresse ; en 1981, création du ministère des Droits de la femme ; en 1982, débats sur le remboursement de l’avortement (1982). Simone Iff incarne la transition entre le féminisme réformiste et le féminisme radical :