Le plus gros site de philosophie de France ! ex-Paris8philo. ABONNEZ-VOUS ! 4040 Articles, 1523 abonnés

La Garenne de philosophie

BIODIVERSITE / Quelle est la différence entre invasion biologique et introduction d’espèces ?

La différence entre introduction d’espèces et invasion biologique repose sur deux critères majeurs : l’impact écologique et la dynamique de propagation. Ces termes décrivent des étapes distinctes (mais souvent liées) d’un processus plus large : la translocation d’espèces par l’homme. Voici une analyse détaillée, illustrée par des exemples concrets et les mécanismes sous-jacents. 

Une introduction d’espèce, également appelée espèce exotique ou allochtone, se produit lorsqu’une espèce est déplacée par l’homme, volontairement ou accidentellement, en dehors de son aire de répartition naturelle. Cela ne signifie pas nécessairement qu’il y ait un impact négatif. Cette introduction peut être de deux types : anthropique directe, comme l’importation pour l’agriculture, l’ornement, la chasse, ou la lutte biologique ; ou accidentelle, par exemple via le transport maritime, le commerce, ou les voyages. Les caractéristiques clés d'une introduction d'espèce sont l’équilibre écologique à court terme, où une espèce introduite peut coexister avec l’écosystème sans le perturber, la dépendance à l’homme, où certaines espèces introduites ne survivent que grâce à l’intervention humaine, et le potentiel caché, où une espèce introduite peut rester discrète pendant des décennies avant de devenir envahissante. On peut donner quelques exemples marquants comme le castor en Patagonie, introduit du Canada en 1946, et le muguet en Amérique du Nord, plante ornementale européenne introduite au XIXe siècle.

L’invasion biologique se produit lorsque l’équilibre naturel est perturbé par l’introduction d’une espèce envahissante, c’est-à-dire une espèce qui se reproduit et se propage de manière incontrôlée dans un nouvel environnement, entraînant des conséquences écologiques, économiques ou sanitaires négatives. Plusieurs mécanismes expliquent cette invasion, notamment un avantage compétitif lié à l’absence de prédateurs ou de parasites naturels, une plasticité écologique permettant à l’espèce de s’adapter à divers milieux, des stratégies reproductives agressives, ainsi que la perturbation des niches écologiques. Les impacts typiques de ces invasions sont variés : la compétition, la prédation, l’hybridation, les maladies, les coûts économiques, et les impacts sur la santé humaine. Des exemples emblématiques incluent le lapin en Australie, introduit pour la chasse et ayant proliféré en l’absence de prédateurs, la renouée du Japon, plante ornementale devenue invasive en Europe, et le frelon asiatique, arrivé en France en 2004 et décimant les abeilles.

Le passage de l’introduction à l’invasion dépend de facteurs écologiques, génétiques et anthropiques, notamment les facteurs liés à l’espèce introduite, tels que la stratégie r/K, la tolérance aux perturbations, et la capacité de dispersion, les facteurs liés au milieu récepteur, tels que la niche écologique vide, le milieu perturbé, et le climat compatible, et les facteurs liés à l’activité humaine, tels que les pressions répétées, les moyens de propagation, et la gestion inadéquate.

Pour distinguer les introductions d’espèces des invasions biologiques, on peut utiliser un cadre conceptuel basé sur des critères tels que la dynamique démographique, l’aire de répartition, l’impact écologique, l’impact économique, et la réversibilité. Les introductions d’espèces sont caractérisées par une population stable ou déclinante, une aire de répartition limitée, un impact écologique neutre ou mineur, un impact économique faible ou positif, et une réversibilité possible. En revanche, les invasions biologiques sont caractérisées par une croissance exponentielle, une expansion rapide et non contrôlée, une perturbation des réseaux trophiques, des coûts élevés, et une irréversibilité souvent constatée.

Certaines situations brouillent la frontière entre introduction et invasion, notamment avec les espèces "cryptiques" : des espèces introduites peuvent rester discrètes avant de proliférer, par exemple la moule zébrée en Amérique du Nord, détectée seulement après avoir obstrué des centrales hydroélectriques, ou encore des espèces utiles devenues envahissantes comme le silure glane (poisson-chat), introduit en Europe pour la pêche, qui a décimé les populations de poissons natives dans certains fleuves. On peut également citer les espèces natives devenues "invasives", comme le sanglier en Europe, qui prolifère en raison du réchauffement climatique et de l’abandon des terres agricoles, soulevant la question : peut-on parler d’invasion pour une espèce autochtone ?

Prévenir les introductions, cela passe par des protocoles de quarantaine, par la mise en place de listes noires ainsi que de l'éducation auprès du public. Il s'agit d'abord de mettre en place des contrôles rigoureux sur les importations de plantes et d'animaux (par exemple, l'Australie interdit l'entrée de terres sur les chaussures pour empêcher la propagation de graines invasives), ensuite d'interdire les espèces identifiées comme présentant un potentiel invasif (par exemple, l'Union européenne a interdit 66 espèces en 2019 et enfin avec de la pédagogie d'informer et de sensibiliser les jardiniers ainsi que les aquariophiles ou tout autre amateur d'animaux.

Prévenir les invasions est selon le mot de l’écologue Daniel Simberloff, facile à faire puisque "la meilleure façon de gérer une espèce envahissante, c’est de ne jamais l’introduire". Une éradication est toujours possible seulement pour les petites populations, par exemple les rats sur l’île de South Georgia, éliminés en 2018 après 10 ans d’efforts. Il y a aussi des méthodes mécaniques d'arrachage ou chimiques via des herbicides ciblés, ou encore biologiques avec l'introduction d’un champignon pathogène pour lutter contre la renouée, par exemple. Cela peut demander plus d'effort avec une restauration écologique en réintroduisant des prédateurs naturels comme le diable de Tasmanie pour contrôler les chats sauvages en Australie.

En résumé, toute invasion biologique commence par une introduction, mais toute introduction ne devient pas une invasion. L’invasion se caractérise par une prolifération incontrôlée après introduction et des impacts négatifs. Le contexte compte beaucoup car une espèce peut être inoffensive dans un milieu et dévastatrice dans un autre (Par exemple, la truite arc-en-ciel, native d’Amérique du Nord, est invasive en Europe. Cette distinction permet de mettre l'accent sur les espèces à risque avant qu’elles ne deviennent un fléau écologique – et économique.
 

Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article