La Philosophie à Paris

DANIEL BENSAID / Mai 68 et Le mouvement anti-CPE

1 Juillet 2007, 13:39pm

Publié par Paris8philo

On a retrouve cet Interview avec Daniel Bensaid, philosophe politique à Paris 8, une des teteS pensanteS de la LCR. Nous le donnons tel quel sans commentaire. NOTEZ QU'IL DATE DU 29 MARS 2006, soit 12 Jours avant la fin du mouvement ANTI-CPE. Daniel Bensaïd a fait partie du mouvement du 22 mars 68 à la fac de Nanterre, qui a lancé le mouvement de mai. Il est également un des fondateurs de la JCR (1966) et de la LCR, dont il est toujours membre. Paris8philo

mercredi 29 mars 2006, par JCR-RED

 

On compare déjà le mouvement actuel à mai 68. Peux-tu approfondir cette comparaison ?

Il existe évidemment de fortes ressemblances et similitudes. C’est une mobilisation massive de la jeunesse, plus qu’en mai 68 d’ailleurs, avec un dynamisme, une inventivité, un humour même qui existaient déjà à l’époque. La volonté de contrôler les objectifs du mouvement, la démocratie sont des soucis très présents, là encore plus qu’en 68. Cela étant, il y a aussi une différence de contexte. Mai 68, c’est l’aboutissement de 25 ans de croissance économique, de conquêtes de droits sociaux, de réformes politiques notamment universitaires, mais sur fond de plein emploi

Le mouvement de 68 est la jonction de deux dynamiques : contestation culturelle et justice sociale. Mais ces deux logiques ont été séparées à la fin des années 70. On différencie désormais réformes sociales (droit du travail, protection sociale, etc.) et « sociétales » (questions de « moeurs », droits des femmes, des homosexuelle-s...).

Le mouvement actuel apparaît donc après 20 ans de reculs, de défaites accumulés, de libéralisme, de destruction méthodique du Code du travail, de la protection sociale, de multiplication des contrats précaires, sans garanties, dont le CNE et le CPE.

Nous avons donc à faire à une situation nouvelle dont les racines sociales sont directement liées avec le monde salarié. Il n’y a pas un soutien extérieur d’un secteur à l’autre, mais bien une cause commune dans un contexte où il est difficile de gagner. Si nous gagnons aujourd’hui, ce sera un premier coup d’arrêt et cela ouvrira la possibilité d’une crise politique contre le gouvernement.

Qu’était exactement le mouvement du 22 mars auquel tu as participé et qui est le début de mai 68 ?

Ce mouvement est né d’une accumulation d’expériences tout au long de l’année 1967-1968 : grève étudiante en 67, lutte pour la mixité des dortoirs, mobilisations sur le campus de Nanterre, fort soutien aux grèves ouvrières dans les usines nouvelles en province, guerre du Vietnam, fort esprit anticolonialiste dans l’après-guerre d’Algérie, solidarité avec les luttes anti-bureaucratiques notamment en Pologne...

Le mouvement du 22 mars est un peu la synthèse de toutes ces petites expériences militantes, lors de l’arrestation d’un étudiant de Nanterre dans une manif contre la guerre du Vietnam.

Il ne s’agissait pas d’un mouvement corporatiste étudiant, mais d’un mouvement social et politique. Cette expérience fut brève, car quelques semaines plus tard commençait mai 68.

Le mouvement étudiant posait la question du monde du travail. Mais comment la jonction avec les travailleurs s’est-elle faite ?

La jonction a été beaucoup plus difficile qu’aujourd’hui. Nous avions une vision très héroïque, lyrique du monde ouvrier. Nous étions entrés en politique derrière les images de 1936, de la Résistance, etc. Nous étions aussi conscients du fait qu’un mouvement étudiant ne ferait que peu de choses sans liens avec les ouvriers.

Quand la Sorbonne a fermé, le 3 mai, il y avait des discussions sur le fait de continuer ou non la grève, notamment à cause des examens qui approchaient. Mais lorsque la grève a éclaté au chantier naval de Nantes, nous sommes partis en cortège de la Sorbonne vers l’usine Renault de Boulogne-Billancourt. C’était l’emblème du monde ouvrier, avec 30 000 travailleurs. Mais nous n’avons pas été accueillis à bras ouverts. La CGT veillait à éviter les contacts directs entre ouvriers et étudiants. La méfiance était entretenue par les directions syndicales. La jonction n’a pu se faire que petit à petit.

On parle beaucoup de l’esprit de 68, qui aurait libéré les moeurs. Pour toi, quelles sont les conquêtes de mai 68 ?

Les conquêtes à proprement parler sont très modestes par rapport à la force du mouvement. La grève de 36 a permis d’obtenir les congés payés, à la Libération est née la Sécurité Sociale. La grève de 68 s’est conclue par un relèvement des salaires et plus de garanties pour les délégués syndicaux (reconnaissance, sécurité). Cela n’est pas négligeable, mais c’est en deçà de ce qu’on pouvait attendre. Fin mai, la question du pouvoir se posait. Mais le Parti Socialiste et le PCF freinaient. Lorsque Séguy (secrétaire général de la CGT à l’époque, ndlr.) a exposé les résultats des négociations, elles ont été rejetées par les ouvriers, mais le compromis a fini par être accepté.

On met alors sur le compte de mai 68 beaucoup de réformes « sociétales », comme les acquis du mouvement féministe. En fait, ce sont plutôt des conséquences de l’onde de choc de 68. La série de modernisations a quelque chose à voir, mais elle a aussi existé dans d’autres pays européens. Mai 68 n’a été qu’un accélérateur.

On parle de ta génération comme de celle qui a été le plus militante. Aujourd’hui, on constate l’essor d’une nouvelle génération militante. Sont-elles comparables ?

Il y a une illusion rétrospective à propos de notre génération qui aurait été très politisée. Il s’agissait d’une minorité active. L’UEC (Union des étudiants communistes, ndlr.) n’a jamais dépassé les 3000 adhérents. Lorsque les barricades se sont formées à la Sorbonne, il y avait 8 à 10 000 personnes au maximum.

La comparaison avec la génération actuelle est difficile. A chaque mouvement de jeunesse, on croit qu’une nouvelle génération politique naît.

Le mouvement actuel part d’un sujet précis mais avec une critique plus globale, antilibérale, issue de l’altermondialisme. Il faut ajouter un état de guerre permanent depuis le 11 septembre.

L’une des différences se pose sur la question du rapport à la violence. Celle- ci n’était pas problématique en 68. On avait alors l’image de Che Guevara, des guérillas, des luttes de l’Algérie ou du Vietnam, d’une violence directement libératrice.

Il n’y a pas de réponse doctrinaire à cette question. Mais nous sommes dans un monde de plus en plus violent. On ne peut pas avoir de discussion sur la violence en soi, sans la mettre en relation avec un objectif précis, dans un contexte précis. Mais le risque de voir émerger une violence autodestructrice dans le mouvement fait que le débat mérite d’être posé.

Propos recueillis par JB, [Nanterre] (tiré du site des JCR France)

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