3 Août 2025
Le protectionnisme de la Grande Dépression ne vient pas du krach financier de 1929, mais de la crise agricole américaine engendrée par la fin de la Première Guerre mondiale.

Par Jean-Marc Vittori
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L'« Olympic », un frère jumeau du « Titanic », filait à toute vapeur vers New York. Il devait absolument arriver mardi soir avant minuit. Sinon, sa précieuse cargaison de produits de luxe français serait taxée au nouveau tarif douanier imposé par le président des Etats-Unis. Finalement, il y parvint comme le racontent « Les Echos » : « Sur trente paquebots qui ont ainsi tenté la chance, vingt-deux seulement, dont l''Olympic', purent arriver à temps. »
La scène aurait pu se dérouler en avril dernier. Elle a lieu près d'un siècle plus tôt, en juin 1930. Les Etats-Unis avaient alors relevé les droits de douane sur plus de 20.000 produits.
La vague protectionniste est une tradition américaine. Elle forcit à partir de 1860, lors de la guerre de Sécession que les droits de douane servent à financer. Victorieux, les Etats du nord du pays s'emparent du pouvoir… et leurs industriels tiennent beaucoup à cette protection.
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En 1913, la vague semble toutefois s'épuiser. Après un demi-siècle presque ininterrompu de présidence républicaine, le démocrate Woodrow Wilson arrive à la Maison-Blanche. Dans la foulée, la loi Underwood-Simmons permet à l'Etat fédéral de lever un vrai impôt sur le revenu, qui compense une forte baisse des droits de douane passant de 19 % du montant total des importations à 9 %.
La guerre qui éclate bientôt en Europe est une aubaine pour l'économie américaine. Elle tue l'offre du Vieux Continent, où les champs servent désormais à faire des batailles et les usines à fabriquer des obus. Et elle dope sa demande, car il faut bien nourrir les soldats. L'agriculture des Etats-Unis se mécanise à marche forcée.
Symétriquement, l'armistice de 1918 est une mauvaise nouvelle. Les agriculteurs américains savent désormais produire beaucoup plus mais ils vendent sensiblement moins. Les prix chutent. Le cours du blé dévisse de moitié en deux ans.
Dans un pays redevenu républicain lors des élections de 1920, la pression politique devient permanente pour remonter les barrières tarifaires, en particulier au Sénat où les Etats agricoles pèsent lourd.
Dès 1921, Porter McCumber, sénateur du très céréalier Dakota du Nord, porte avec succès une loi d'urgence qui réinstaure notamment un droit de douane sur le blé. En 1922, le dispositif est consolidé dans la loi Fordney-McCumber. En 1923, les droits de douane effectifs font 15 % du montant total des importations, contre 6 % trois ans plus tôt.
Le quotidien « Les Echos » suit l'affaire de près. Lancé quinze ans plus tôt avec le titre « Echos de l'exportation », très tourné vers l'international, il évoquait dans son premier numéro les droits de douane en Colombie et l'influence de la mode gantière en Amérique du Sud sur l'industrie allemande… Le 20 septembre 1922, le journal dénonce le « protectionnisme outrancier » des Etats-Unis.
Mais comme le plus souvent, le protectionnisme échoue. Malgré une remontée du prix des grains, les revenus agricoles restent inférieurs au niveau atteint à la fin de la guerre. En 1928, les saisies sur les prêts aux agriculteurs sont trois fois plus nombreuses qu'en 1921. La pression protectionniste se renforce encore.
L'inquiétude monte en Europe, aussi dans le collimateur. Moins de deux mois après l'arrivée de Hoover à la Maison-Blanche, les représentants votent la loi Smoot-Hawley à une large majorité, le 28 mai 1929. Le débat est toutefois plus tendu au Sénat, où les élus des Etats du Nord exigent des protections sur les produits industriels. Cantonné au départ à l'agriculture, le projet de Hoover (qui avait grandi dans l'Etat agricole de l'Iowa) lui échappe en prenant une nouvelle ampleur.
A l'automne, les sénateurs ferraillent toujours. Le 21 octobre, ils rejettent à une large majorité une disposition limitant la hausse des droits de douane aux seuls produits agricoles. C'est le signe de l'affaiblissement des partisans de l'ouverture commerciale. Deux jours plus tard, nouveau vote : 16 élus de la coalition anti-tarifs basculent dans le camp protectionniste, aboutissant au doublement des droits de douane sur le carbure de calcium importé du Canada (produit alors nécessaire à la fabrication de l'acétylène, brûlé ensuite dans les chalumeaux de soudage).
Cette petite mesure constitue un signal puissant, celui d'une Amérique qui se referme. En fin de séance à Wall Street, les investisseurs vendent massivement des actions. Le lendemain, ils vendent encore plus. Ce 24 octobre 1929 restera dans l'histoire comme le Jeudi noir, le premier des quatre jours de krach où la Bourse s'est effondrée de moitié.
Comme en 2025, le relèvement brutal des droits de douane fait chuter Wall Street. Pendant quelques semaines, la panique financière fait passer le projet tarifaire au second plan. Mais la montée brutale du chômage relance bientôt l'engrenage protectionniste. En mars 1930, le Sénat vote à son tour la loi, dans une version différente. Reste à harmoniser les deux versions.
Des voix s'élèvent alors pour bloquer la mécanique. Grande première : le 5 mai, le « New York Times » publie en une un appel de 1.028 économistes « demandant à Hoover de mettre son veto à la loi sur les tarifs douaniers », où ils évoquent le risque de hausses de prix - et de représailles des partenaires commerciaux des Etats-Unis.
Le magnat de l'automobile Henry Ford, au faîte de sa gloire, passe une soirée entière à la Maison-Blanche pour tenter de convaincre le président américain de rejeter ce qu'il appelle « une stupidité économique ». Le président de la banque JP Morgan, Thomas Lamont, dira après qu'il s'était « pratiquement agenouillé pour supplier Herbert Hoover de mettre son veto aux absurdes tarifs Smoot-Hawley ». Un siècle plus tard, son lointain successeur Jamie Dimon exprimera aussi son opposition, en termes toutefois plus policés.
Hoover lui-même n'est pas Trump. Engagé en faveur de la coopération internationale, il estime le projet « dangereux, exorbitant et détestable ». Mais il ne sait pas, ou ne peut pas, résister à la pression du Parti républicain, de son gouvernement qui menace de démissionner, des nombreux chefs d'entreprise qui estiment avoir beaucoup à gagner.
Tableau publié dans « Les Echos » du 20 juin 1930 listant les nouveaux tarifs.
Le mardi 17 juin, le président signe la loi définitive votée par le Congrès. Le magazine « Time » raconte qu'il « a utilisé six stylos en or pour écrire les treize mots nécessaires », stylos ensuite offerts aux principaux sénateurs et députés qui ont porté le texte. Le lendemain, celui-ci entre en vigueur.
Le 20 juin, « Les Echos » publient en une un tableau reprenant quelques-uns des nouveaux tarifs - sur les tissus de laine, le papier à cigarette, le vinaigre, les tuyaux en fonte, les oignons ou les marrons glacés jusqu'alors exemptés. En 1932-1933, les droits de douane culmineront à 20 % de la valeur des importations (et 59 % sur les seules importations taxées, du jamais-vu depuis 1830).
Les tarifs Smoot-Hawley déclenchent une énorme vague de mesures de rétorsion dans le monde entier. Les exportations américaines chutent de 60 % en deux ans, presque autant que les importations.
Au lieu de baisser comme promis par les promoteurs de la loi Smoot-Hawley, le chômage triple en deux ans pour atteindre le quart de la population active. Et en 1932, les républicains prennent aux élections la plus grande veste de leur histoire.
Bien sûr, l'effondrement économique vient de la crise financière et non de la guerre commerciale, qui n'a sans doute joué qu'un rôle secondaire. Mais l'affrontement tarifaire est le signe d'une dégradation redoutable des relations internationales.
L'avertissement tombe dès le 5 avril 1930, alors que les parlementaires débattaient encore du projet de loi. Ce jour-là, le « Commercial & Financial Chronicle », un hebdomadaire qui voulait être le rival américain du britannique « The Economist », explore l'avenir : « Plus tard, il pourrait y avoir une guerre tarifaire générale, prélude à une guerre militaire. »