10 Septembre 2025
La frontière entre le vivant et le non-vivant est l’une des plus complexes et controversées de la pensée scientifique et philosophique. Elle semble intuitive — nous croyons savoir ce qui est vivant et ce qui ne l’est pas — mais dès qu’on tente de la définir rigoureusement, elle se brouille, se déplace, et parfois s’effondre. C’est une frontière mouvante, poreuse, qui résiste aux classifications simples.
Cette question renvoie aux 8 critères qui permettent de définir la vie d'un point de vue organique, c'est-à-dire ce qui est vivant. Redonnons-en quelques uns :
Organisation cellulaire : tout être vivant est composé de cellules.
Métabolisme : capacité à transformer de l’énergie pour maintenir l’ordre interne.
Croissance et développement : transformation structurée au cours du temps.
Réaction aux stimuli : réponse à l’environnement.
Reproduction : capacité à engendrer des copies ou descendants.
Évolution : adaptation par sélection naturelle.
Mais ces critères posent problème car par exemple les virus se reproduisent et évoluent, mais n’ont pas de métabolisme autonome ou encore les cristaux croissent et se répliquent, mais ne réagissent pas aux stimuli (on les assimilent à un entre-deux d'états de la matière) ou enfin les intelligences artificielles peuvent apprendre et interagir, mais ne sont pas biologiques. Ces cas limites montrent que la frontière n’est pas nette, mais plutôt graduelle. Le vivant serait donc un processus, non un état. Les cristaux alors posent d'autant plus problème : il n'y aura pas d'état de la matière. De plus en plus de chercheurs considèrent que la vie ne peut être définie par une liste de propriétés, mais plutôt comme un processus dynamique sous l'influence de Nietzsche, Bergson et Deleuze. C’est l’idée d’auto-organisation : un système vivant est capable de maintenir sa structure, de se réparer, de se reproduire, et d’interagir avec son environnement de manière autonome. Cette approche est liée à la notion d’auto-poïèse, développée par Maturana et Varela : le vivant est ce qui produit et maintient sa propre organisation.
Mais là encore, des systèmes artificiels peuvent simuler ces propriétés. D’où la question : la vie est-elle une simulation ou une réalité ontologique ? C'est une « frontière » « culturelle » donc une construction. Une étude menée à l’Université de Lille a montré que lorsqu’on demande à un groupe de personnes de juger si une entité est vivante ou non (baleine, champignon, robot, virus…), les réponses varient énormément. Il n’y a pas de consensus. Cela révèle que notre perception du vivant est contextuelle, culturelle, et subjective. Nous avons tendance à considérer comme vivants les êtres qui nous ressemblent ou qui bougent, et à exclure ceux qui sont trop différents ou trop abstraits. Si c'est le statut de la frontière qu'on interroge, on peut toutefois remarquer sans chercher à la définir que les découvertes récentes ont bousculé cette frontière. Pensons à des organismes comme Sukunaarchaeum, récemment découvert dans les océans. Ils défient les classifications : ils possèdent des caractéristiques cellulaires mais un génome extrêmement réduit, proche de celui des virus. Ils ne peuvent survivre qu’en parasitant d’autres organismes, mais ont une autonomie partielle. Ce genre d’entité remet en question la distinction entre cellule et virus, entre autonomie et dépendance, entre vivant et non-vivant.
Cela nous pousse à chercher une définition à la fois fonctionnelle et évolutive. Plutôt que de chercher une frontière fixe, certains chercheurs proposent de penser la vie comme un continuum qui va du non-vivant (minéraux, machines), au pré-vivant (molécules auto-organisées), en passant par le vivant (cellules, organismes), jusqu'au supra-vivant (écosystèmes, conscience, culture, même si ces deux dernières entités n'existe pas). Dans cette perspective, la vie n’est pas un état, mais un degré d’organisation ou plutôt de complexité. C'est une intensité de complexité, une capacité à évoluer. La frontière entre le vivant et le non-vivant n’est pas une ligne nette, mais une zone floue, traversée par des entités hybrides, des paradoxes biologiques, et des biais cognitifs. Elle dépend autant de la biologie que de la philosophie, de la culture et de la technologie. Et peut-être que la vraie question n’est pas « Qu’est-ce qui est vivant ? », mais « Qu’est-ce que nous choisissons de considérer comme vivant ? »