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La Garenne de philosophie

Philosophie insulaire en Kanakie - Nouvelle-Calédonie

Philosophie insulaire en Kanakie - Nouvelle-Calédonie
Kanakie - Nouvelle-Calédonie

La pensée calédonienne est marquée par la rencontre (et le choc) entre la pensée occidentale et la pensée mélanésienne. Nous donnons ici un sens large au terme de philosophie au sens de culture partagé d'approche de l'existence avant le tournant critique qui en a aiguisé la définition au XVIIe siècle :

  • La Coutume Kanak : Ce n'est pas seulement du folklore, c'est un système philosophique et juridique complet basé sur la parole, le don, l'échange et le respect des ancêtres.
  • La pensée de Jean-Marie Tjibaou : Leader indépendantiste et penseur, il a théorisé l'identité kanak moderne. Sa philosophie prône que le retour à la tradition est un mythe ; il faut plutôt faire entrer la culture kanak dans la modernité sans perdre son âme.
  • Le Destin Commun : Concept politique et philosophique né des accords de Matignon et Nouméa, tentant de construire une citoyenneté partagée entre les Kanaks et les autres communautés (Caldoches, etc.).
  • Pensée Kanak et Coutume (La Coutume) : La base est la philosophie et la cosmogonie traditionnelles kanak, structurée autour du lien à la terre (fondement de l'identité clanique), des ancêtres, de la parole et de l'échange (la coutume - coutume - comme ensemble de règles sociales, spirituelles et d'échange ritualisé). Des concepts comme "Le Chemin" (parcours de vie, quête d'équilibre) sont centraux.
  • Jean-Marie Tjibaou et l'Identité Kanak : Leader indépendantiste assassiné, Tjibaou est la figure intellectuelle et politique majeure. Il a articulé la revendication d'indépendance autour de la reconstitution de l'identité kanak, de la réappropriation de la culture et de la terre, dans un dialogue exigeant avec la France et la modernité.
  • Décolonisation et Destin Commun : Le processus de décolonisation en cours (Accords de Matignon, Accord de Nouméa) nourrit une réflexion intense sur la cohabitation, le partage du pouvoir, la réconciliation et la construction d'un "destin commun" entre Kanak et non-Kanak.

La Nouvelle-Calédonie, archipel situé à environ 1 200 kilomètres au nord-est de la Nouvelle-Zélande, abrite les peuples autochtones kanak dont la philosophie distinctive représente un exemple particulièrement significatif de pensée colonisée grappling avec des questions de souveraineté, de tradition et de modernité. Contrairement à la plupart des îles caribéennes où la colonisation a anéanti les populations autochtones, la Nouvelle-Calédonie abrite une population kanak qui a maintenu la continuité culturelle, les savoirs traditionnels et les revendications politiques pour l'autodétermination et la souveraineté malgré plus de 150 ans de colonisation française. Cette persistance de la présence kanak a généré une forme distinctive de philosophie qui grapple avec la question de comment maintenir l'identité et les savoirs kanak authentiques tout en engageant avec les institutions coloniales et les formes de modernité qu'elles introduisent.

Jean-Marie Tjibaou, figure politique et intellectuelle majeure de la Nouvelle-Calédonie qui a été assassiné en 1989, a développé une articulation philosophique de la souveraineté kanak qui soulignait la possibilité de réappropriation créative des formes coloniales plutôt que leur rejet total. Pour Tjibaou, la souveraineté kanak ne nécessitait pas nécessairement le rejet complet de la France mais plutôt la création d'une relation renouvelée basée sur la reconnaissance mutuelle de l'identité kanak et de l'égalité politique. Cette position philosophique, quoique pragmatique dans ses implications politiques, a généré des tensions avec ceux parmi les Kanak qui concevaient la véritables décolonisation comme exigeant la rupture totale avec la présence française. Cette tension philosophique demeure centrale aux débats politiques et intellectuels contemporains en Nouvelle-Calédonie, particulièrement suite aux référendums d'autodétermination de 2018, 2020 et 2023 qui n'ont pas produit la majorité pro-indépendance que beaucoup d'activistes kanak avaient anticipée.

En contraste avec l'approche pragmatique de Tjibaou, Nidoish Naisseline, figure intellectuelle et politique kanak influente, a développé une vision de souveraineté kanak qui accorde peu de place à la négociation, acceptant seulement la demande d'indépendance sans condition et de la souveraineté de Kanaky sans la France, reflétant l'engagement philosophique envers l'indépendance absolue qui refuse de s'engager avec l'État français comme quelque chose que les Kanak peut appropriés ou réapproprier appropriément. En lançant des écoles kanak populaires, Naisseline a cherché à rompre radicalement avec l'éducation française et sa logique assimilatrice, établissant un cadre alternatif pour la transmission du savoir et des valeurs kanak.

L'importance philosophique de la tension entre les visions de Tjibaou et de Naisseline réside dans la façon dont elles représentent des approches distinctives aux questions fondamentales sur comment les peuples colonisés devraient se rapporter aux puissances coloniales et à la modernité en général. Le cadre de Tjibaou suppose la possibilité de réappropriation bénéfique et de synthèse créative, tandis que le cadre de Naisseline insiste sur le fait que la libération authentique exige le refus et la rupture. Ces visions concurrentes persistent dans la philosophie et la politique kanak contemporaines, particulièrement suite au soulèvement du 13 mai 2024 en Nouvelle-Calédonie que Hamid Mokaddem, un philosophe kanak contemporain, caractérise comme preuve que « la Nouvelle-Calédonie n'a pas encore quitté une opposition entre deux termes : négocier ou se suicider. » Cette formulation brutale suggère que la question philosophique faisant face aux peuples kanak demeure non résolue : si la souveraineté kanak authentique est compatible avec la relation continue à la France ou si la véritable décolonisation exige la rupture complète. La tragédie de cette impasse philosophique réside dans sa tendance à fermer des possibilités plus créatives d'imaginer les futurs kanak qui pourraient transcender cette opposition binaire.

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https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/09/16/hamid-mokaddem-philosophe-la-nouvelle-caledonie-n-est-toujours-pas-sortie-d-une-opposition-entre-deux-termes-negocier-ou-se-suicider_6319522_3232.html

Professeur agrégé de philosophie, Hamid Mokaddem explore, dans son livre L’histoire dira si le sang des morts demeure vivant (Au vent des îles, 280 pages), le parcours de l’indépendantiste kanak Jubelly Wea (1945-1989), qui en vint, le 4 mai 1989, à assassiner Jean-Marie Tjibaou et son bras droit, Yeiwene Yeiwene, à qui il reprochait d’avoir signé en 1988 les accords de Matignon : il fut immédiatement abattu par les gardes du corps des deux hommes. Son engagement en faveur d’une rupture radicale avec la France trouve un écho dans les mobilisations actuelles sur l’archipel. [...] Ces deux visions persistent, et c’est pourquoi il est primordial de les analyser. Jean-Marie Tjibaou porte l’idée d’une souveraineté de la Kanaky ouverte, construite au fur et à mesure, par réappropriation des modèles « exogènes » français – industrie, école, commerce, administration, finances. Il voulait reformuler les souverainetés-chefferies kanak traditionnelles, vidées de leur substance par l’histoire coloniale, en tirant parti de ce qui les entoure. Tjibaou disait : « On ne va pas sortir de la France par la grande porte pour revenir mendier par la fenêtre. » Sa conception prend en compte la mondialisation, la petitesse de l’île et la nécessité de composer avec la puissance administrante.

Reste que comme Haïti (la Dominique), la Kanakie (la Nouvelle-Calédonie) est otage et victime de son succès extractif, de sa richesse, le nickel, sur lequel lorgnent d'autres puissances comme les Etats-Unis, la Chine et l'Australie.

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