23 Novembre 2025
Le tableau Vairaumati tei oa (Son nom est Vairaumati) est une huile sur toile peinte par Paul Gauguin en 1892, lors de son premier séjour tahitien. L’œuvre mesure environ 91 × 68 cm et appartient aujourd’hui au musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou, où elle est entrée en 1948, après avoir successivement appartenu à la famille de l’artiste, être passée par la galerie d’Ambroise Vollard à Paris, puis par la collection du grand amateur russe Sergueï Chtchoukine et le Musée de la Nouvelle peinture occidentale à Moscou.(collection.pushkinmuseum.art) Le titre tahitien Vairaumati tei oa a été étudié par des spécialistes de la langue polynésienne : en corrigeant l’orthographe, on obtient Vairaumati te i’oa, que l’on traduit par « Son nom est Vairaumati ».(anaite.upf.pf) L’inscription renvoie directement au mythe de Vairaumati, jeune mortelle choisie par le dieu Oro comme compagne et ancêtre d’un peuple d’élus, mythe que Paul Gauguin découvre grâce à des récits ethnographiques et aux histoires racontées par ses proches tahitiens, et qu’il reprend dans plusieurs tableaux de 1892 consacrés au culte des Arioi.(wga.hu)
L’iconographie de Vairaumati tei oa condense ce récit mythique dans une scène d’intérieur tahitien très stylisée. Au premier plan, une jeune femme nue, à la peau brun doré et aux cheveux sombres, est assise sur un tissu à motifs bleus et blancs, les jambes repliées sur le côté, le buste légèrement tourné vers le spectateur.(app.fta.art) Sa pose met l’accent sur le galbe du ventre et des cuisses, tout en conservant un air de calme introspectif : le visage ne manifeste ni effroi ni extase, plutôt une attention flottante, comme si la figure était à la fois présente au monde et absorbée par une pensée intérieure. Dans sa main, un petit cylindre fumant – cigarette ou pipe courte – introduit un geste quotidien inattendu au cœur d’un épisode sacré. Autour d’elle, le sol est encombré de fruits tropicaux, souvent identifiés à des mangues, et de tissus richement décorés, qui peuvent évoquer la scène du mythe où Vairaumati accueille Oro avec une table de fruits et des étoffes somptueuses.(wga.hu) À l’arrière-plan, des idoles et des figures hiératiques se dressent dans un décor polynésien saturé : l’une d’elles, en pierre, représente le dieu Oro, présent non sous forme humaine mais comme statue, tandis que d’autres silhouettes plus vagues, féminines, peuvent être comprises comme des compagnes, des prêtresses ou les déesses associées au mythe.(wga.hu) L’espace est peu profond : les plans se juxtaposent plutôt qu’ils ne s’ouvrent vers un lointain, donnant à l’ensemble un aspect presque tapisserie, où la figure de Vairaumati se détache au milieu d’un réseau serré de signes, de couleurs et de symboles.
Le titre tahitien, replacé dans son contexte linguistique, éclaire fortement le projet de Paul Gauguin. L’expression tei oa (ou te i’oa) signifie littéralement « est le nom » ; associée au nom propre Vairaumati, elle produit une sorte d’énoncé rituel, comme un acte de nomination : « Son nom est Vairaumati ». Autrement dit, l’œuvre n’intitule pas la scène par un simple descriptif (« femme nue », « déesse ») mais par la désignation d’une figure singulière, héroïne d’un récit cosmogonique où un dieu supérieur choisit une humaine pour engendrer une lignée. D’après les sources sur le mythe, Oro, dieu suprême de la guerre et fils du dieu créateur, demande à ses sœurs de parcourir les îles pour trouver une jeune femme assez belle et digne de lui ; elles découvrent Vairaumati dans un vallon, et Oro descend vers elle sur un arc-en-ciel pour s’unir à elle et fonder une descendance. Paul Gauguin transpose ce récit dans un langage pictural contemporain : la jeune femme assise, qui fume tranquillement, est à la fois une Tahitienne réelle, peut-être inspirée d’un modèle nommé Pahura, et l’incarnation visuelle de Vairaumati, héroïne mythique chargée de porter un peuple futur.(kuadros.com) Le dieu Oro, présent sous la forme d’une idole de pierre à l’arrière-plan, fonctionne alors comme une sorte de substitut sculptural de la divinité, indiquant au spectateur que ce qui se joue dans cette scène domestique est d’un ordre cosmique et originel.
Sur le plan formel, Vairaumati tei oa manifeste pleinement la recherche synthétiste de Paul Gauguin. On appelle synthétisme la démarche qui consiste à réduire les formes à des silhouettes simplifiées, les couleurs à des aplats posés en larges zones franches, tout en chargeant ces éléments d’une dimension symbolique ou décorative : la toile ne se contente plus de « représenter » un lieu tangible, elle construit un ensemble de signes visuels qui expriment un état intérieur ou une idée. Dans Vairaumati tei oa, la surface picturale est aplanie : les volumes sont peu modelés, les ombres sont réduites, et les contours des corps comme des objets sont souvent soulignés par une ligne foncée, procédé que l’on rattache volontiers à l’empreinte de l’estampe japonaise sur la peinture de Paul Gauguin.(app.fta.art) La palette est dominée par des verts, des jaunes, des bleus profonds et des rouges-oranges, organisés de manière à constituer des champs colorés solides plutôt qu’un miroitement impressionniste. La peau de Vairaumati, peinte en tons chauds et compacts, tranche fortement sur les verts du décor, ce qui confère au corps un caractère presque sculptural. Le fond, très peu différencié en profondeur, assemble des masses végétales, des rochers, des figures et des idoles sur un même plan, comme si la nature, les humains et les dieux appartenaient à une seule trame décorative. Pour autant, la composition n’est nullement arbitraire : la diagonale formée par le corps de Vairaumati, la position des fruits au sol, la verticalité de l’idole d’Oro et des autres figures structurent silencieusement l’espace et guident le regard d’un point chargé de signification à un autre.
Cette organisation formelle se met au service d’une lecture symbolique qui intéresse particulièrement les historiens de l’art. Le commentaire du Web Gallery of Art résume la logique de l’image en décrivant Vairaumati comme une « beauté exotique » fumant, dans l’attente de son amant divin représenté par l’idole de pierre.(wga.hu) D’autres analyses insistent sur la manière dont Paul Gauguin actualise le mythe : Vairaumati n’est plus une héroïne lointaine d’un passé légendaire, elle est une jeune Tahitienne située dans un cadre quasi contemporain, avec un geste familier, la cigarette, et un environnement domestique ponctué de tissus et d’objets usuels.(sartle.com) La scène peut être comprise comme une sorte de veille rituelle : la femme est installée sur une sorte de lit ou de natte somptueuse, comparable à un autel, entourée de fruits qui peuvent être lus comme offrandes, tandis que la présence rigide d’Oro en arrière-plan rappelle la dimension sacrée de la rencontre à venir. La fumée que la jeune femme porte à sa bouche peut évoquer un rite, une préparation, ou plus simplement un temps de suspension, d’attente, où s’articulent désir humain et destin divin.
Dans le parcours de Paul Gauguin, Vairaumati tei oa occupe une place centrale parmi les œuvres de 1892 consacrées aux mythes tahitiens. Le Bulletin de la Société des Études Océaniennes signale qu’il s’agit de l’un des trois tableaux de cette année-là où Paul Gauguin met en image l’histoire de Vairaumati et d’Oro, les deux autres étant Te aa no Areois et une version ultérieure intitulée Vairumati en 1897, aujourd’hui au musée d’Orsay.(anaite.upf.pf) Dans ces différentes variantes, le motif demeure semblable : une femme assise ou allongée, richement entourée, dans l’attente de son amant céleste, au sein d’un décor luxuriant. Cette répétition n’est pas un simple ressassement iconographique ; elle montre que le mythe de Vairaumati fournit à Paul Gauguin un cadre narratif propre à condenser plusieurs préoccupations : l’idée d’une origine sacrée, la fascination pour une sexualité perçue comme moins contrainte par les normes européennes, la quête d’une relation directe entre l’humain et le divin à travers la nature. De ce point de vue, Vairaumati tei oa ne fonctionne pas seulement comme une « scène de genre exotique », mais comme une méditation visuelle sur l’« élue » d’un dieu, qui renvoie à la fois à des mythologies polynésiennes et à des schémas bien connus de la culture occidentale, comme l’élection d’Israël dans la Bible ou les amours de Zeus avec des mortelles, parallèles que des commentateurs de Paul Gauguin ont soulignés.)
Enfin, l’œuvre invite à une réflexion critique sur le regard de Paul Gauguin en contexte colonial. Le peintre construit, à travers Vairaumati tei oa, une image de la femme tahitienne comme figure de désir et de mystère, insérée dans un décor paradisiaque, au moment même où la société polynésienne subit de plein fouet l’action des missions et de l’administration coloniale. Les textes qui entourent cette période, notamment les notes et récits de Paul Gauguin rassemblés dans Noa Noa et les lectures ethnographiques qu’il effectue, témoignent d’un imaginaire où Tahiti devient une sorte de « paradis perdu », supposé plus proche d’un état originel de l’humanité. Ce mouvement esthétique et mental, que l’on désigne sous le terme de primitivisme, consiste à idéaliser des sociétés non européennes comme plus naturelles, plus spontanées, tout en les soumettant à un regard fortement asymétrique. Dans Vairaumati tei oa, cette tension affleure dans la coexistence d’une construction savante de l’image – avec ses références érudites au mythe, à la statuaire sacrée, à l’estampe japonaise – et d’une représentation très sensuelle du modèle féminin, assise, offerte au regard, au sein d’un espace clos où se mêlent intimité, sacré et fantasme d’« ailleurs ». À ce titre, l’œuvre constitue à la fois un jalon important dans la recherche formelle de Paul Gauguin vers de grandes compositions symbolistes et un document complexe pour qui s’interroge aujourd’hui sur les modalités du regard européen porté sur les corps et les mythes polynésiens à la fin du XIXᵉ siècle.