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La Garenne de philosophie

PAUL GAUGUIN / Mata Mua, Autrefois (1892)

Titre original : Mata Mua (en tahitien)
Titre alternatif : Autrefois , In older times.
Artiste : Paul Gauguin (1848 Paris – Atuona 1903)
Mouvement : Post-Impressionisme, primitivisme, synthétisme, cloisonnisme.
Date : 182 (premier séjour tahitien, 1891–1893)
Technique : Peinture à l’huile sur toile
Dimensions : 91 x 69 cm (format paysage)
Localisation actuelle : Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid
Numéro d’inventaire : CTB.1984.8
Trajectoire :

  • Peinte à Mataiea (Tahiti) en 1891.
  • Museo Thyssen-Bornemisza, Madrid
  • Propriétaire : Carmen Cervera
PAUL GAUGUIN / Mata Mua, Autrefois (1892)

Mata Mua (Autrefois), huile sur toile peinte par Paul Gauguin en 1892, constitue une œuvre emblématique de son premier séjour à Tahiti. Actuellement conservée au sein de la Collection Carmen Thyssen-Bornemisza à Madrid, cette peinture est une évocation poétique et nostalgique d'un passé tahitien idéalisé. Paul Gauguin, cherchant à fuir une civilisation occidentale qu'il jugeait corrompue et matérialiste, entreprit son voyage vers la Polynésie en 1891 avec l'espoir d'y trouver une société primitive et préservée. Pour autant, à son arrivée, il constata que la colonisation française avait déjà profondément altéré les traditions locales. Mata Mua, dont le titre signifie « Autrefois », ne représente pas une scène réelle observée par l'artiste ; il s'agit plutôt d'une construction imaginaire, une recomposition d'éléments puisés dans ses observations et ses fantasmes pour recréer un Âge d'Or perdu. Cette œuvre est donc un hymne à ce passé glorieux, une vision artistique d'un paradis à la fois spirituel et sensuel qu'il aspirait à trouver.

La composition de Mata Mua est structurée de manière délibérée et symbolique. Un imposant tronc d'arbre au centre du tableau divise l'espace pictural en deux scènes distinctes. Sur la partie droite, au premier plan, deux Tahitiennes sont assises dans une attitude calme et contemplative. L'une d'elles joue de la flûte, tandis que la seconde écoute paisiblement, incarnant une harmonie sereine avec la nature environnante. À gauche, une scène à caractère rituel se déploie : trois autres femmes dansent autour d'une idole, une représentation de la déesse de la lune, Hina. L'arrière-plan est dominé par le paysage luxuriant d'une vallée, fermé par une montagne aux teintes roses et violettes qui isole la scène de toute intrusion extérieure. Cette construction narrative et spatiale, où coexistent la vie quotidienne et le sacré, la musique et la danse rituelle, est typique de la volonté de Paul Gauguin de créer une synthèse entre le réel et l'imaginaire, le visible et le spirituel. La scène entière est une fiction élaborée par l'artiste ; la statue de la déesse Hina, par exemple, n'est pas une copie d'un artefact existant mais une forme inspirée de diverses sources pour servir sa vision artistique.

Le traitement stylistique de Mata Mua est caractéristique du Synthétisme, un courant artistique que Paul Gauguin a contribué à développer. Cette approche se distingue par l'utilisation de couleurs vives et non-naturalistes, appliquées en larges aplats, et par des formes simplifiées cernées de contours sombres, une technique dérivée du Cloisonnisme. L'artiste rejette la perspective traditionnelle et le modelé illusionniste au profit d'une planéité qui accentue le caractère décoratif et symbolique de la composition. La palette de couleurs, où dominent les verts, les violets, les jaunes et les roses, n'a pas pour but de décrire la réalité de manière fidèle ; elle vise plutôt à exprimer une émotion, une atmosphère onirique et spirituelle. L'agencement des plans colorés, qui s'emboîtent les uns dans les autres, rappelle la structure des estampes japonaises, une source d'inspiration importante pour Paul Gauguin. L'ensemble crée une sensation de calme et de rythme tranquille, projetant la vision d'une vie simple et sacrée qu'il espérait découvrir à Tahiti.

Lors de son retour en France, Paul Gauguin présenta Mata Mua lors d'une exposition personnelle à la galerie Durand-Ruel en 1893. Afin d'aider le public à comprendre ses œuvres tahitiennes, jugées énigmatiques, il rédigea un texte explicatif intitulé Noa Noa. Pour autant, la réception fut mitigée. L'œuvre, mise aux enchères en 1895 pour financer son second voyage en Océanie, ne trouva pas d'acquéreur au prix fixé et c'est l'artiste lui-même, par un intermédiaire, qui la racheta. La peinture illustre la quête incessante de Paul Gauguin pour un ailleurs primitif, un refuge loin des conventions européennes. Mata Mua n'est pas un document ethnographique sur la culture maorie de son époque, mais plutôt une projection de son propre univers intérieur, un paysage de l'âme où fusionnent ses aspirations spirituelles et sa vision d'une humanité vivant en harmonie avec la nature et ses dieux. C'est une élégie picturale pour un monde idéalisé, voué à disparaître.

 

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