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Publié par Anthony Le Cazals

Exergue. L’homme ne pense pas encore, et il ne pense pas, précisément parce que ce qui demande à être pensé se détourne de lui … Ce qui demande à être pensé se détourne de l’homme. Heidegger HdgAP°I_27.


Si l’on reprend et accentue les thèses de Schopenhauer, de Wagner et de Nietzsche, ce n’est plus l’esprit (ou mens conscia) qui est la chose pensante SzE°II,déf.3 mais les instincts parfois regroupés en processus corporels et non-conscients. Pour Spinoza, c’est le corps qui fera que chacun se souvienne ou oublie et seulement l’esprit qui fera qu’on le dise ou qu’on le taise. Sur l’inconscient et ces processus qui en chacun ne consentent pas à se taire, on pourrait croire qu’il tend à se libérer vis-à-vis de l'esprit, vis-à-vis d'une société fondée sur une hiérarchie verticale reposant sur la rareté de la reconnaissance et sur l'exclusion du déchet. C’est là, toute une organisation religieuse et morale du sens et non de la valeur ou de l'intérêt. Sans doute y aura-t-il toujours de l’esprit au sens spinoziste de conscience qui décidera et fera un choix mais petit à petit on comprendra qu'il est un ralentissement, un retardateur, quelque chose de déterminé par la nécessité comme le disait Spinoza mais qui se croyait libre parce qu'il ne connaissait pas les causes corporelles, les motifs qui le faisaient agir. Au travers de l’esprit, ce n’est que du corps dont il a été question, c’est ce qu’un renversement de penser nous fait croire. Même chez Spinoza le prétendu parallélisme entre le corps et l’esprit se trouve rompu dans la durée, au cours du livre V de l’Éthique, puisque c’est la durée de l’esprit — du corps intensif — qui l’emporte sur la durée du corps maladif d’avoir trop persévéré dans son être, dans ses habitudes, l’esprit n’est au fond qu’un corps capable de s’élever à des intensités inouïes — c’est la dimension éternelle chez Spinoza. L’éducation des corps par l’Esprit Saint a longtemps été infusée dans les têtes novices par les jésuites. Cela s’est perpétué comme signe de distinction, mais sous le terme spirituel, Pour discipliner les corps et les rendre dociles ont peut inventer avec raffinement les supplices, le libre-arbitre et l’immortalité de l’âme. Ces illusions comme le libre-arbitre ou l’immortalité de l’âme demeurent alors dans nos corps comme si dans nos yeux encore, nos ancêtres regardaient les « dépouilles » des morts en se disant que leur « esprit » était ailleurs, que leur « âme » s’était envolée, alors même que l’homme, c’est-à-dire ce qui est déterminé dans sa supériorité, n’est porté qu’à refléter sa condition supérieure mais ne sait pas ce que c’est que penser HdgAP_27. La réflexion leur suffisait. Dans toute la philosophie, c’est d’une éducation du corps à travers l’esprit dont il a été question. Le but était de parvenir à créer un homme dit « supérieur » mais Nietzsche montrera combien elle mène à des ratés parce qu’elle atteint un but et n’a pas poursuivi une direction en trouvant sans cesse la brèche : L’homme supérieur est manqué (mißgeraten) NzAZ. C’est le dernier homme qui apparaît alors, l’homme las qui ne perçoit plus ce qui a de l’importance pour renouveler son envergure 726. C’est le dernier homme comme symptôme de la fin de l’humanisme dont l’homme nazi sonna le glas. Une fois arrivé à ton but, c’est sur ta cime, homme supérieur, que tu trébucheras NzAZ. Nietzsche nomme  l’homme traditionnel « le dernier homme », car incapable de regarder au-delà de lui-même. Sartre et Merleau-Ponty auront beau tenter des résurrections, elles ne seront que symboliques 819. Celles-ci ratent plus que les flux, elles ratent les forces et les rebonds qui font la chance 326c/829. Ce qu’ils ont reconduit, ce ne sont pas les valeurs d’audace et de combat mais les instincts et les intérêts propres à l’idéalisme. L’homme supérieur, le bourgeois satisfait issu de l’humanisme n’est pas le créateur, qui demeure un avocat ou un combattant  franc-tireur. C’est ce que Nietzsche figure dans le triangle affectif qu’il a souvent reconduit au cours de sa vie entre Dionysos, Thésée et Ariane. Mais c’est un coup dur pour tous les gouvernants qui pensent être la fin des fins. Les vérités sont des erreurs irréfutables dès lors qu’elles obéissent à une tradition, une convention. On les retrouve figées dans des strates du savoir et du discours, comme indiquant la dimension propre d’une époque, Max Born en dénonce un exemple : le ciel apparaît à l’œil comme une voûte plus ou moins plate, à laquelle sont accrochées les étoiles… Aussi longtemps que cette apparence a prévalu comme vérité, une transposition de la géométrie de la Terre dans l’espace céleste fut superflue, et effectivement elle ne fut pas faite BorTR_5. L’Esprit est une de ces vérités ou plutôt il induisait tout un régime duquel Descartes, Spinoza, Pascal, Montaigne, Voltaire, Goethe et tout l’idéalisme allemand l’ont tiré. Nietzsche arrive comme l’un de ses derniers libérateurs parce qu’une page se tourne et qu’il y a, à travers elle, la décadence de l’esprit, pour la grande raison du corps mais aussi des corps mis en système via les nouvelles technologies d’information et de communication 817. Dans l’Antiquité, ce que l’on a  voulu retrouver avec trop d’insistance « géométrique » sous le terme d’esprit tournait autour de la séparation corps - âme - esprit. Cette séparation (chorismos) arrive avec la spiritualisation de la pensée (noûs) matérielle d’Anaxagore par Platon. L'esprit advient comme l'hégémonique, c'est à dire ce qui domine le corps  (hêgemonikon). Mais cette mise en avant propre au régime de la connaissance et de la gouvernance n'existe pas dans la tripartition courante chez les Grecs entre la splagma — les viscères, les entrailles, la partie basse du corps, celle des désirs — la psychè  — la respiration, le souffle — et la jointure des deux le phrein — ce qui correspondait à la zone du diaphragme, le muscle juste en dessous des côtes et des poumons. On retrouve cela même chez Napoléon, dans une phrase qui n'échappe pas à cette répartition, même si le cœur est au-dessus du diaphragme : le cœur fait partie des entrailles. À ce propos, on pensera au génie du cœur 938 qui conclut Par Delà Bien et Mal de Nietzsche et donne une réponse à « ce qui est noble ». Cette dimension du cœur, la doxa idéaliste l’avait bizarrement laissée de côté, insistant chez les Romains sur la confusion entre l’anima et le spiritus.  


Nietzsche le dit bien, Nous en sommes à la phase où le conscient devient modeste NzVP°II,261, Freud n'était pas encore passé par là avec l'invention de l'inconscient. Cette question surgit chez Nietzsche Peut-être s'agit-il du corps dans tout le développement de l'esprit ibid.. Spinoza le subodore quand il pense au corps qui « peut bien des choses qui font l'admiration de son Esprit ». On retrouve ce soupçon clairement exposé chez Leibniz et de manière hypothétique chez Schopenhauer : On serait tenté de croire que la moitié de notre penser s'effectue inconsciemment SchPP_455. C’est cette dernière qui est reprise et développée par Wagner dans son Beethoven, ouvrage qui fut l’inspiration majeure de Naissance de la tragédie de Nietzsche. Chez Nietzsche la conscience devient très secondaire par rapport aux instincts qui sont beaucoup plus déterminants : l’homme comme toute créature vivante, pense continuellement, mais ne le sait pas ; la pensée qui revient consciente n’en est que la plus infime partie, disons : la partie la plus superficielle, la plus mauvaise : car seule cette pensée consciente advient sous forme de mots, c’est-à-dire sous forme de signe de communication, ce qui révèle la provenance de la conscience elle-même  NzGS°354. Et de manière encore plus récente Henri Poincaré autre philosophe insiste sur les apparences d’illuminations subites qui peuplent son parcours philosophique. Pour  Poincaré ce sont les « signes manifestes d’un long travail inconscient antérieur ; le rôle de l’inconscient me paraît incontestable » PoiIM_146.

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