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Publié par Anthony Le Cazals

Qu’il y ait une existence morale ou une existence tragique, Nietzsche les fait reposer sur deux morales différentes, il y a pour lui nécessité que l’existence tragique impose sa propre morale, que ce soit elle qui forge les valeurs. La morale s’est alors toujours distinguée sous deux formes : la morale « d’esclave » (1°), qui rend esclave d’un système tant le dominant que le dominé — morale républicaine ou oligarchique — et la morale « aristocratique » (2°), sensée protéger l’advenue des types nobles — une morale souvent démocratique ou qui favorise les types artistes comme Goethe ou Vinci. 1°) La morale plébéienne cherche à formuler l’homme « bon » en dissociant le « bien » du « mal », produisant ainsi une hémiplégie de la vertu NzVP°I,277 ; la morale prend de nouveaux atours ; elle ne condamne pas directement la vie mais déclare protéger l’homme en le rassemblant dans un troupeau par la carotte de la « vertu » ; elle protège l’homme contre le désespoir, contre le plongeon dans le « néant », qui n'est que l'inéluctable inconnu ; elle maintient au bord du vide, de l’invisible, foeda superstitio, indiquant là une « chose » dont on retire la main pour ne pas se souiller et ce n’est rien d’autre que la puissance. L’homme « bon », par hémiplégie de la vertu, en renonçant au « mal », au savoir-faire, à l’habileté originale qualifiée de terrible, s’est par là coupé de la puissance, de la terribilità du deinos 327. 2°) la morale aristocratique qui dispose toujours un type supérieur et un type inférieur et non plus le « bien » et le « mal ». Parler d’inférieur et de supérieur comme colonne vertébrale de la morale, c’est être soumis à la Terre, à sa gravité, et non soumettre la Terre — ce à quoi appelait l’Ancien Testament. Cette Terre est la grande impensée de l’espèce humaine, son Inconscient, c’est elle qui pousse à l’élévation, qui a fait du « supérieur » une valeur. Pourtant cette nouvelle dimension de la Terre a été aperçue par certains engendrant le type anarchiste (Reclus, Deleuze, Alain) ou même Goethe quant à sa philosophie naturaliste : il se confrontait au chaos démonique de la « nature », s’écartant ainsi de Voltaire, avant de revenir à la ville y poser son ordre. Goethe semble amener un troisième type. Pour Nietzsche, si Goethe n’avait pas encore produit son effet, il avait tout de même su se créer sa propre sphère de création. Ainsi, d’une part les morales dites d’« être » : les morales transcendantes, qui posent les antinomies et les grandes réciprocités et qui, par ce biais, permettent à la vie de se conserver de manière amoindrie ; on ne peut pas dire qu’elles soient à l’origine de l’effondrement d’une époque mais elles s’épanouissent dans les époques gouvernées par la bêtise et l’imprudence. D’autre part les morales dites du « devenir » : les éthiques immanentes, qui cherchent à sortir de la dette infinie posée par le prêtre réactif, l’homme du ressentiment, l’homme qui a mal vécu son désert d’existence ; les personnes qui se basent sur ces éthiques cherchent à sortir du couperet de l’« être », à en finir avec le jugement de Dieu, par le biais du « devenir ». La chose est un échec de l’aveu de Nietzsche, comme de Deleuze. Il n’y a peut-être pas là de force motrice, comparée à la colère ou au ressentiment d’où part la première morale. Deleuze dans son travail avec Guattari a aperçu quelque chose qu’il n »est pas parvenu à épuiser, quelque chose qu’il n’a pu rabattre, qui faisait bifurquer son déploiement habituel de concepts articulés, c’est non pas le capitalisme comme limite schizophrénique mais la « Déterritorialisée », la Terre tout simplement. Si Goethe s’en rapproche c’est qu’il n’a pas été loin de la grande synthèse 921 : celle d’une nature ou d’une personnalité qui réunirait le créateur, l’amoureux et destructeur. C’est aussi la grande synthèse de l’artiste, du savant, du philosophe. Ce qui vient après les deux formes de morale est de l’ordre d’un jaillissement, la double spirale d’une constellation affective où chacun s’engendre l’un l’autre, rompant par là, avec l’égotisation* de la religion chrétienne qui atomise l’« individu ». L’« individu » n’a pas le sens de la Terre, il ne parvient pas au surhomme 822. Il n’est pas la première forme d’égoïsme et en cela un produit chrétien, puis vient la deuxième forme d’égoïsme, celle revendiquée par Nietzsche, mais bien au-delà de ça, il rêvait d’une disparition de l’antinomie de l’égoïsme et de l’altruisme à force d’adaptation, parce que rendant l’homme plus capable, plus puissant, on le rend plus « méchant », on le rend « meilleur » au sens de la première morale. Quant à Nietzsche, il faut bien voir qu’à la fin des fins il était animé par un goût pour la connaissance à la fois scientifique et tragique. Son aristocratie de l’oisiveté l’a empêché comme toute aristocratie d’exercer un métier. Son pathos de la distance l’a empêché d’être aimé. On pourrait douter de ce goût scientifique mais Nietzsche détestait l’« esprit anti-scientifique » des hybrides qui comme Socrate, voulaient toujours avoir le dernier mot, avoir « raison » NzVP°I,69 : mon but est bien la connaissance au fond ; mettre au service de la connaissance une somme considérable de puissance NzVP°I,317, et non l’inverse. Ceci est confirmé par le fait que les catégories de Nietzsche, l’apollinien et le dionysiaque, et n’avaient pas prise sur l’architecture et le théâtre. Il ne comprenait pas, comme la première morale celle de l’Église, Nietzsche détestait les comédiens, il les ramenait à la représentation théâtrale et ne pouvait comprendre ce que l’on appelle dans ce métier les chrysalides, les natures réservées qui ne jouent pas la comédie tous les jours. Qu’y a-t-il après ces deux types de morales ? Dans une société mondialisée, la morale en tant que discours a peut-être moins de prise contraignante et moins de moyens de coercition que l’ancien servage ou l’ancienne discipline. Elle possède encore la contrainte physique au travers des codes de dénier ou non l’accès. Une importance bien plus grande est accordée aux codes et aux mots de passe. Nous ne sommes plus dans des sociétés de souveraineté ou de discipline par mots d’ordre mais dans des sociétés de contrôle du vivant. Toute personne qui ne se verrait pas avoir la même vibration ou tonalité que le communément admis se verrait refuser l’accès, d’après le jugement de la première morale ou suite à l’épuisement de la deuxième morale. La deuxième morale porte en elle ce qui est parfois une dimension tragique pour laquelle « l’incertain vaut mieux que le certain ».

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