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Publié par Anthony Le Cazals

Je me permets de souligner ici l'étrange ambiguïté de l'attitude de David Lapoujade, qui dit que la philosophie de Deleuze est toute entière une critique du fondement pour faire émerger un sans-fond mais qui n'arrête pas de parler, en bon platonicien qu'il est, de la nécessité de fonder. Le deuxième point sur lequel j'attire votre attention est toute sa construction qui semble supposer un avant et un après plagiat (les parties avant la page 45 et après la page 250 me semble écrites en un second temps, comme par revirement, bien négocié dans la première, plus brouillon dans la seconde). L'impression d'un dialogue avec mes travaux est somme toute difficile à ne pas percevoir, tant je reste nietzschéen sur ce point et lui platonicien. Mais si Lapoujade Insiste sur le fait que sa démarche est extrêmement classique de ce point de vue 17'10. dans une sorte de continuisme qui parcourrait toute l’œuvre, la généralisation des mouvements aberrants à toute l’œuvre, j’opte pour les remarques Deleuzienne qui parlent d'acmé du penseur (DzQP) et que de ce qu'avec Guattari il a commencé une philosophie (DzP) en abandonnant au passage la philosophie de la différence qu'on a du mal à retrouver par la suite (cette mode deleuzienne étant pour partie le résultat de la réception du livre de Vincent Descombes, Le même et l'autre). Cela saute aux yeux vis-à-vis de l'étude linéaire et très classique des trois synthèses qui placerait les mouvements aberrants en troisième alors que Monsieur Lapoujade nous dit qu'ils sont premiers et originaires par rapport aux mouvement ordinaires. Comment pourrait-on pensé que les mouvements ordinaires ne soient pas présents dans les sociétés primitives avant l'apparition de l'Etat archaïque qui lui invente le fondement, plus exactement la fondation, puisque l'inventeur du fondement et du jugement reste Platon. Soit ma pensée s'emmêle soit il y a un hic qui témoigne chez Monsieur Lapoujade d'un point de vue intérieur à la tradition classique d'une part et d'une point de vue totalisant extérieur qui selon moi ne serait pas apparu avant les mouvements aberrants de Guattari que Deleuze dit n'être jamais parvenu à épuiser et la lecture de mon travail qui part d'un vécu (Les nouvelles technologies sont-elles apparues par hasard, ex nihilo ? quelles fulgurances traversent Mille plateaux et d'où vient l'amour qui se dégagent des deux auteurs ? La réponse que je nommait dégagement ou non-fixation en 2003 s'est retrouvé dans la périphrase toutes bergsonienne des mouvements aberrants plus explicite que les déterritorialisation absolues) et non d'un motif qui reste cependant très théorique (DMA, 292, 62).

Donc les mouvements aberrants viendraient en troisième si on suit l'histoire de la philosophie classique.

 

 

Fonder n'est pas atteindre ou rejoindre.

Relevons les occurrences, d'abord les citations de Deleuze que fait Monsieur Lapoujade. Fonder n'a rien à voir avec débuter ou commencer (qui relève à la base du terme arkhein), celle la distinction entre fondation et fondement qu'opère Platon par implémentation. Comme Deleuze le dit « Fonder ne signifie plus inaugurer et rendre possible la représentation, mais rendre la représentation infinie », c'est à dire inattaquable dans son accès, inscrite "comme déjà là" ou "en tant que telle". C'est la réflexivité classique avec ses mots creux, LE truc, LA machin, LA bidule-chouette (DR, 350, DMA, 48).

J'énumère, c'est un peu long, mais dans ce cas cela saute aux yeux. Et Monsieur Lapoujade d'y aller de sa petite rengaine. « Fonder - ou - coder - consiste donc à refouler cette mémoire intensive au profit d'une " mémoire d'alliances et de paroles" ». Si l'on sait par ailleurs que « lier c'est coder » et que « coder c'est qualifier un flux » alors fonder c'est lier et qualifier un flux aussi. L'obsession lapoujadienne du fondement n'est pas sans rappeler Quinlan : « en réalité on ne fonde que pour juger. ... Juger, c'est juger selon le droit, mais le droit n'existe ou n'a de sens positif que pour celui qui juge » (DMA, 56). Mais qui est Quinlan ? Deleuze évoque plusieurs fois plusieurs fois ce personnage d'Orson Welles qui cerise sur le gateau avait une canne comme M. Lapoujade, à l'époque de sa baisse d'inspiration (toujours pas terminée en fait), Quinlan est l'homme « qui se donne le droit de juger sans loi », ce que fait Lapoujade en insistant sur la différence en légitimité et légalité, même si la violence d'état est écarté et qu'il tourne la légitimité du côté de l'appareil d'état :. « Mais il y a du bon et du mauvais, c'est-à-dire du noble et du vil » (pôles hautement nietzschéens si on pense au génie du coeur comme réponse à la quête Ce qui est noble).

Continuons. « Fonder c'est toujours fonder sur une identité préexistante qui possède éminemment ce que les autres ne possèdes que de manière seconde », (sorte de "totologie", pour dire que la fondation d'une identité et non son fondement nécessite un a-posteriori). Pourtant au-delà d'une critique de fondement, ce que cherche Lapoujade c'est parvenir à un au-delà du sans-fond, ( faire monter le sans-fond qui gronde sous le fondement _34 et tout en revenant au fondement en différents domaines :

- au niveau de la connaissance : « Fonder c'est englober »

- au niveau de la distributions des terres : « Fonder, c'est créer la terre, c'est fonder la terre », autre "totologie" lapoujadienne.

- au niveau du prétendu inconscient . « Fonder consiste à implanter une mémoire dans l'inconscient. » « Fonder est une opération cruelle dans la mesure où l'inconscient se voit soumis, en pleine chair, à une organisation, une structuration sociale nécessaire. » (DMA, 152/154)

Je précise tout de go : il n'y a pas plus de prise de conscience que d'inconscient, au sens où tout est non-conscient surtout notre folie. Cela Lapoujade pourrait difficilement le contredire puisque ce qu'il veut comme trois synthèse, il le dit s'effectuer de manière non-consciente (je minore quand lui fait varier le sens des mots par le champ sémantique qu'ils ouvrent). Qu'il n'y ait pas plus de prise de conscience que d'inconscient cela cela qui fait que ni les révolutions qui présuppose les premiers (chez Deleuze à la fin d'Image-temps, chez Negri, chez Marx comme lutte des classes, chez Proudhon avec le météore qui électrise les foule).

 

« Le sans-fond de l'Être ».

« On éprouve pas la nécessité de remonter au-delà du fondement sans y être contraint » nous dit Monsieur Lapoujade, encore faut-il passer par cette réflexivité seconde propre à la pensée conceptuelle ou étatique qui vise non à penser mais à " faire de la philo ", à se confronter à l’interminable du professeur de philosophie comme le rappelle mon cher maître Patrice Loraux. « Le sans-fond de l'Être ». c'est ce que d'autres appellent le vide de l'Être, ou ce que j'appellerais volontiers une hallucination collective propre au sérieux des philosophes allant de Platon à Heidegger jusqu'à ceux qui n'arrive à s'en débarrasser du dedans de leur langage, Deleuze et avec une moindre envergure Badiou. Passons à M. Lapoujade. Il introduuit cela sous sa forme leibnizienne pour très

(mémoire de la promesse au travers sur Symbolon ou du mythe de l'année de Gygès, parfois de simple tesson de poterie que l'on accole).

Si l'on peut dire que tout livre dès lors qu'il aborde le principe de raison suffisante que l'on ne rencontre pas d'emblée dans sa propre expérience. L'étude savante de Monsieur Lapoujade,

 

Les trois synthèses

Les trois synthèses évoquées plus haut sont une question récurrente chez notre académicien d'état, elles se retouvent sous différents tryptiques

- p. 49, les trois synthèses temporelles que sont le présent comme fondation, le passée pur comme fondement et l'avenir comme effondement.

- p. 71/75, la synthèse de la matière, la synthèse passive de la mémoire comme fondement transcendantal du temps

- p. 112, la synthèse de l'habitude comme couplage de série hétérogène, la synthèse conjonctive de la mémoire comme résonance interne entre les séries et enfin la synthèse de la pensée pure qui témoigne d'un mouvent forcé de grande amplitude.

 

La matière ou l'Idéel.

Comprenez que c'est votre éducation qui vous fera dire, comme Spinoza, que la première idée que vous ayez est celle du corps. Que l'Idée soit liée à la matière inerte ou se tache du corps voilà une vision décadente. C'est une éducation à la réflexivité non une réalité, ce que seriez-vous sans vos bras et vos jambes, parties les plus éloignées de vos yeux, seriez-vous vous-mêmes ?

Cette théorie matérialiste de l'Idée se retrouve déjà chez Marx quand il en vient à défendre Hegel. L'idée est conçu comme une coupe dans le sans-fond, un plan différentiel génétique (DMA, 105). L'idée chez Deleuze est matière mais incorporelle. On ne peut confondre matière et corps, c'est en cela que Deleuze est matérialiste et non platonicien comme Lapoujade qui ne peut s'empêcher de réintroduire une transcendance : s'il y a un dieu chez Deleuze, c'est celui de la disjonction incluse comme principe de divergence, c'est celui qui, maître, est principe du principe du syllogisme disjonctif (AO, 19). La métière n'est plus originaire mais idéelle, la disjonction n'est plus exclusive mais inclusive, ce qui donne :

 

La logique d'appareil d'état

« L'appareil d'état c'est ce qui invente l'activité de fonder » 25'22. Les mouvements aberrants ou intempestifs ou contre-intuitifs ne sont pas fondés mais "forcés" (nous dit-il), certes, et que par là ils ouvrent au droit d'un peuplement, aux revendications territoriales. Monsieur Lapoujade laisse de côté la violence d'état qui se met à créer des concepts, à capturer des mots sur le flux continuel de différents penseurs qui ne possèdent la réflexivité du concept (*). La logique de l'appareil d'état est celle de l'axiomatique de David Lapoujade. La logique de David Lapoujade n'est pas la libération des flux mais par l'analyse la capture conceptuelle sur le dos des flux d'où son étrange rapport à mes propres mouvements aberrants, d'où sa détestation du vécu ordinaire contrairement à ce qu'affirme Gilles Deleuze.

 

* Ce sont les dimensions de la négativité que sont non-être, néant ou désert comme me le faisait remarquer mon ami et troisième directeur Bruno Cany. Elles sont en lien avec le sans-fond, l'abîme : « Ainsi chez Heidegger, par l'insitance même de son questionnement, l'Être se révèle, non plus comme sol, mais comme sans-fond ou abîme [Ab-grund] » dont il faudrait refermer les bords de la fêlure (DMA, 32).

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