Archives

Publié par Anthony Le Cazals

Exergue.On pourrait penser un plaisir et une force de l'autodétermination, une liberté de la volonté par lesquelles un esprit congédie toute croyance, tout désir de certitude, entraîné qu'il est à se tenir sur des cordes et des possibilités légères et même à danser jusque sur les bords des abîmes. Un tel esprit serait l'esprit libre par excellence NzGS°347. On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu'on ne s'y attend de sa part en raison de son origine, de son milieu, de son état et de sa fonction, ou en raison des opinions régnantes de son temps. Il est l'exception, les esprits asservis sont la règle. Ce que ceux-ci lui reprochent, c'est que ses libres principes ou bien ont leur source dans le désir de surprendre, ou bien permettent de conclure à des actes libres, c'est-à-dire de ceux qui sont inconciliables avec la morale asservie NzHH°225. Et Nietzsche de se dédire en un repentir : C'est ainsi que j'ai inventé un jour que j'en avais besoin, les « esprits libres » ... de ces « esprits libres » il n'y en a pas, il n'y en a jamais eu NzHH préface de 1886. Cela tient de l’exigence d’une surenchère 401. C’est pourquoi, à l’idéal d’une communauté d’« esprits libres » AstNB_186, il faut savoir substituer une constellation affective 533, où l’autonomie n’est plus la liberté de faire ce qu’on veut mais une dépense tragique qui façonne irrémédiablement de nouvelles valeurs. Nietzsche se rendant compte que toute communauté repose sur un idéal comme serment de vertu, décoche : Les « esprits libres » typiques, comme les idéalistes et les « belles âmes », sont tous des décadents NzCW. Dès lors que cette communauté accueille une nouvelle « étoile » dérangeante (comète 315), elle se trouve reconfigurée. Et pourquoi donc cette exigence ? C’est celle de la dialectique de la règle et de l’exception.


Il y a finalement deux trajectoires d’esprit. L’Esprit qui tente de créer une communauté d’esprits, les Lumières — tant décriées par Nietzsche ou Nassim Taleb — et l’esprit de se départir à coups de réparties, qu’elles soient ironie à la Voltaire, humour précieux, poésie du faire à la Goethe ou critique comme chez Nietzsche. L’esprit est l’insaisissable, il est tour à tour mouvement chez les Grecs, volonté chez les réfugiés hollandais et les Allemands, pour devenir Lumière ou contingence radicale chez les Français. Cela se retrouve aussi bien chez les scientifiques français, comme nous l’avons relevé « entre-temps » que dans la dimension lumineuse que Deleuze tire de l’Ethique de Spinoza DzCC. Même Poincaré et Bergson ont un étrange goût de l’invention toujours lié à une protestation à ne pas se laisser enfermer dans les schémas venus de la métaphysique d’outre Rhin. Les Français sont moins portés que les Allemands sur l’idéalisme de la volonté, ils savent leur facilité à l’emportement, une manière de se contenir dans sa propre ligne Maginot. C’est Nietzsche léguant aux Français cet héritage dissous : « il n’y a pas de volonté », pas de volonté en tant que fondement, mais de la volonté tournée vers la puissance (Wille zur Macht), tout le jeu consistant à ne pas la systématiser. Faire que quelque chose d’irréductible à la volonté autodéterminée passe dans le terme Vie et englobe des dimensions inconscientes. Partout où Nietzsche voit du vif, il y voit de la volonté tournée vers la puissance. Mais cette occurrence est plus rare chez l’homme. Difficile de trouver ce mélange de vivacité et de corps rebelle à la détermination du présent. Fulgurance. C’est une effervescence qui ne tient pas lieu de la communauté qui communie mais de la constellation qui se déchire, s’invective et se recolle dans une succession d’interruptions. Fulgurance sautillante. Audace constellée de joie.


Pourquoi cette jubilation ou cet enthousiasme frappe-t-il les quelques-uns qui, amateurs de connaissance, se moquent délibérément autant du néant et du vide 432 que de l’idéalisme en philosophie ? Rompre avec l’idéalisme, c’est rompre avec les grands mots, qui permettent d’y loger tout ce qu’on veut et surtout son manque d’énergie. Faire que ce qui est au-delà d’une limite acquière de la substance, tel est l’idéalisme « allemand » : compenser le manque d’énergie par des mots fourre-tout. Hypostase des métastases et piège du langage. C’est d’une appréhension du corps que naît la première idée. De là, toutes les angoisses mortifères qui contemplent le corps plus qu’elles ne l’activent, plus qu’elles ne l’exercent  dans sa richesse. Là est la protestation. Inviter au regain, à l’effort peut se faire tout autrement, si tel est le jeu, parce que l’époque le veut. Déjà, on pense tout autrement, car les idées ne sont pas le style. Les idées se contemplent et s’accumulent, alors que le style s’exerce. Les idées finissent par faire tout un monde si bien qu’il n’est plus nécessaire de s’activer. « Laissons cela aux naïfs qui gentiment les appliqueront à notre place », pensent les idéalistes. Mais les cadres de l’époque ont bien changé et explosent. Désormais on franchit les limites avant tout par négligence plus que par transgression. Comment se fait-il qu’un goût pour l’imprévisible, qu’une culture de l’écart face à l’idéalisme et au convenu demeurent ? Comment se fait-il que leur critique destructrice soit si régénératrice ? C’est la le jeu des « feux » d’Héraclite et d’Empédocle. Qu’importe la monture pourvu qu’on ait l’allure. C’est que la mauvaise herbe des esprits libres repousse toujours dès que l’on s’attaque par franc-parler 414 à ce qui est établi : qui êtes-vous pour me masquer le soleil ? Le crépuscule s’annonce quand ce qui faisait des personnalités riches capables de tenir tête s’éteint. Le déclin survient quand la vivacité d’une époque se fige pour constituer le corps de la communauté d’Esprit. Plutôt que de viser un goût certain pour la joute et l’incisif du tranchant, on parle d’amollissement et à sa suite d’endurcissement. Ce ne sont pas les corps fatigués qui sont visés mais les valeurs décadentes qui masquent le terreau de vengeance : la vanité. L’affranchissement est là. Passage de la société native et résiliente à une société morale et normée qui a perdu son flux d’énergie, son « weez », son « modjo », son affectivité. Les esprits coloriés ou frappés à la manière de Félix Guattari sont trop vifs pour tenir en place. Les hommes des idées et de la connaissance font place à ces hommes de l’océan et de l’incertain, nos hyperboréens.

 

Les hommes de l’incertain, les hyperboréens. — Les hyperboréens de Pindare, dans la dixième pythique, du vers 29 à 31, forment un peuple mythique installé par delà les vents et les glaces venant de Borée, le Dieu-contrée du Nord. Se tenant ainsi à l’écart des Grecs sous le vent, ils se remarquaient donc par leur personnalité. Les hyperboréens sont le peuple des hommes libres, ceux qui ne restent pas dans les coins simplement parce qu’ils négligent les cadres.

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article