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Publié par Les Etudiants de Paris 8

Epictète

Épictète (50-130)

philosophe, 50-130 apr. J.-C.


 

 


 

EPICTETE.1997. [ARRIEN]. Manuel d'Epictète.Traduction inédite et notes par Emmanuel CATTIN. Introduction et postface par Laurent JAFFRO. Paris : Flammarion. GF Flammarion, 797. 161 p. . Son oeuvre qui nous est parvenue comprend le  Manuel (en pdf) et les  Pensées et entretiens

 


 

I. Le stoïcisme.

 

Le stoïcisme tire son nom d'un lieu d'ATHENES : le stoa poïkilè. Les Stoïciens se réunissaient à l'endroit d'un Portique recouvert de peinture de POLYGNOTE afin de purifier le lieu d'un massacre de 1 400 citoyens perpétré sous la Tyrannie des Trente. Les stoïciens sont parfois désignés comme les philosophes du Portique.

L'anecdote peut instruire : le stoïcisme tient son nom d'un lieu et non pas d'une personne à la différence de l'épicurisme. Il a été une école populaire qui ne réservait pas ses cours à une élite intellectuelle seulement. Enfin, le stoïcisme apparaît dès sa naissance comme une école de la consolation contre les infortunes, et comme une dénonciation de la tyrannie, - en l'occurrence la tyrannie des passions et des faux jugements.

 

1. Histoire.

- 1. Le contexte de la fondation de l'école. Le stoïcisme naît dans la période dite hellénistique.

A. ATHENES a perdu bien avant ALEXANDRE sa suprématie politique sur les territoires de la GRECE.

B. A la mort d'ALEXANDRE (323), la GRECE est déchirée par des guerres intestines. Les Etats - Cités s'effondrent devant les empires édifiés par les généraux successeurs d'ALEXANDRE.

C. La civilisation hellénique s'est répandu dans le monde oriental mais elle s'est ouverte aussi à ses influences (art ; philosophie : les gymnosophistes indiens).

D. En 146, la GRECE devient une province romaine : l'ACHAIE.

E. Le déclin de la philosophie sera marqué par deux étapes :

  • 313 CONSTANTIN fait du christianisme la religion d'Etat ;
  • 529. JUSTINIEN ordonne la fermeture de l'école philosophique d'ATHENES où enseignait DAMASCIUS.

- 2. Les écoles stoïciennes. Si le stoïcisme est un "bloc", selon l'expression de BREHIER, il a traversé plusieurs périodes.

A. L'ancien stoïcisme.
  • L'Ecole a été fondée par ZENON de CITTIUM (336 - 264), dont la naissance à la philosophie et la formation intellectuelle est racontée par DIOGENE LAERCE.
  • CLEANTHE d'ASSOS (331 - 232). Athlète, porteur d'eau.
  • CHRYSIPPE (280 - 210). Coureur de fond professionnel. Il aurait écrit 705 traités. Il ne nous reste que des fragments.
    • B. Le moyen stoïcisme.
  • PANETIUS de RHODES (185 - 112).
  • POSIDONIOS d'APAMEE (135- 51). Il fut le maître et l'ami de CICERON. La philosophie entre dans ROME, dans les cercles du pouvoir.
    • C. Stoïcisme de l'époque impériale.
  • MUSONIUS RUFUS (25 - 80)
  • SENEQUE (4 av JC - 65), auteur des Lettres à Lucilius. Directeur spirituel.
  • EPICTETE de HIERAPOLIS (50 - 130) qui enseigne et qui reprend le genre cynique de la diatribe.
  • MARC - AURELE (121 - 180). Empereur en 161.

Conclusion. Le stoïcisme n'est connu que par quelques fragments des premiers auteurs, par des dialogues de CICERON, par le stoïcisme impériale plus tourné vers la morale pratique.

- 3. Postérité.

A. Le stoïcisme a connu un vif succès : S. AMBROISE compose un traité des devoirs calqué sur celui de CICERON ; DESCARTES se souvient du stoïcisme dans la morale provisoire ; LEIBNIZ s'en inspire (les monades) ; PASCAL oppose EPICTETE et MONTAIGNE ; HEGEL fait du stoïcisme l'image de la conscience malheureuse.

B. Les stoïciens jette les fondements de la grammaire scientifique ; leur conception du droit naturel a influencé la jurisprudence romaine ; ils ont proposé une théorie du seméion ; et une dialectique (science du raisonnement) différente de celle d'ARISTOTE (le raisonnement conditionnel ou sunnéménon : "Si cette femme a du lait, elle a enfanté").

 


 

2. La philosophie.

"Ils comparent la philosophie à un à un animal, ils font correspondre la logique aux os et aux muscles, la morale aux parties charnues, la physique à l'âme. Ou encore à un oeuf : la partie extérieure est la logique, puis vient la morale et tout à l'intérieur la physique. Ou encore à un champ en pleine production : la clôture qui l'entoure est la logique, les fruits la morale, la terre et les arbres la physique. Ou enfin à une ville bien fortifiée et gouvernée selon la raison. Aucune partie n'est séparée des autres, comme quelques uns le disent, mais elles sont unies. Aussi les unissent - ils dans leur enseignement"

DIOGENE LAERCE. Vies et opinions... VII, 401 .

 


 

3. Quelques thèmes.

Le stoïcisme ne résume pas à une morale comme l'enseigne l'image de DIOGENE LAERCE.

- 1. Le destin.

A. Les stoïciens croient en la mantique.

B. Ils croient au finalisme : PLUTARQUE, un adversaire dont les propos doivent être tempérés par cette considération, rapporte :

"(...) Il dit que les punaises servent à nous réveiller et que les souris nous avertissent de ne pas poser les choses n'importe où (...)", PLUTARQUE. Contr. XXI2 .

C. Les difficultés :
  • le mal : "Comment alors serait - il vrai à la fois que Dieu n'est pas le complice de notre immoralité, et qu'il n'est nulle chose, fût - ce la moindre, qui n'arrive autrement que selon la nature universelle et sa raison ? Or dans la totalité des événements sont aussi les actes immoraux ; ils sont donc en quelque manière le fait des dieux"
    • PLUTARQUE. Contr. XXIV3 .
  • la liberté et l'argument paresseux :

"Chrysippe blême ce raisonnement. "Il y a en réalité, dit - il, des assertions isolées et des des assertions liées ensemble." Voilà une assertion isolée : "Socrate mourra tel jour" ; qu'il ait fait telle chose ou qu'il ne l'ait pas faite, le jour de sa mort est déterminée. Mais si le destin porte qu'OEdipe naîtra de Laius, on ne pourra pas dire : "soit que Laius ait eu des rapports avec une femme, soit qu'il n'en ait pas eu", car l'événement est lié et "confatal" ; ainsi le nomme - t - il ; car le destin porte et que Laius aura des rapports avec sa femme et qu'il procréera OEdipe"

CICERON. De Fato. XIII (30)4 .

- 2. La connaissance.

A. Trois étapes : la présentation ou la représentation ; la représentation compréhensive ; la compréhension :

"Il [ZENON] montrait sa main ouverte, les doigts étendus : "Voici la représentation", disait - il ; puis il contractait légèrement les doigts : "Voici l'assentiment." Puis il fermait la main et serrait le poing, en disant : "Voici la compréhension" ; c'est d'ailleurs d'après cette image qu'il a donné à cet acte un nom qui n'existait pas auparavant, celui de catalêpsis ; puis avec la main gauche, qu'il approchait, il serrait fortement le poing droit en disant : "Voici la science, que personne sinon le sage." D'ailleurs qui est sage ou qui l'a été, ils ne le disent pas"

CICERON. Pr. Ac. II, XLVII, (145)5 .

B. La représentation :

"La représentation est une empreinte dans l'âme, métaphore empruntée justement aux empreintes qu'une bague produit dans la cire (46) Les représentations sont les unes compréhensives, les autres non compréhensives ; est compréhensive, celle qu'on appelle critère des choses réelles : c'est celle qui vient d'une chose existante et qui est imprimée et gravée en conformité avec cette chose ; est non compréhensive celle qui ne vient pas d'une chose existante, ou qui, si elle en vient, n'est pas nette ni bien gravée"

DIOGENE LAERCE. Vies et opinions... VII, (45) - (46)6 .

- 3. L'âme et la vie morale.

A. L'âme :
  • Sa nature : "L'âme est capable de sentir ; elle est un esprit qui nous est inhérent ; c'est pourquoi elle est un corps ; elle subsiste après la mort ; mais elle est corruptible, tandis que l'âme de l'univers dont les âmes des vivants sont les les parties, est incorruptible"
    • DIOGENE LAERCE. Vies et opinions… VII, (156)7 .
  • Sa composition : "Il y a huit parties de l'âme, les cinq sens, les raisons séminales qui sont en nous, la faculté du langage, la faculté de raisonner"
    • DIOGENE LAERCE. Vies et opinions… VII (157)8 .

      B Les tendances :

  • "L'inclination première, selon eux, c'est celle qu'a l'animal à se conserver, la nature l'attachant à lui - même dès le principe ; comme le dit Chrysippe au premier livre '"Des Fins" : "Ce qui est primitivement propre à tout être vivant, c'est sa propre constitution et la conscience qu'il en a (...)" Ils déclarent mensongère la thèse de ceux que l'inclination primitive chez les animaux va vers le plaisir (...)"
    • DIOGENE LAERCE. Vies et opinions… VII, (85)9 .

Commentaire : La tendance primitive n'est pas le plaisir ; l'être vivant a dès le début le moyen, de distinguer ce qui est conforme à la nature et ce qui lui est contraire : la nature est la même chez tous les êtres vivants.

  • Le propre de l'homme :

"Le premier penchant de l'homme est pour ce qui est conforme à la nature : mais, sitôt qu'il en a eu l'idée ou plutôt la "notion" (on dit en grec ennoia), et qu'il a vu l'ordre et pour ainsi dire l'harmonie entre les actions à faire, il estime cette harmonie à bien plus haut prix que les objets qu'il avait d'abord aimés ; usant de la connaissance et du raisonnement, il est amené en conclusion à décider que c'est là qu'est situé ce fameux souverain bien de l'homme, méritoire par lui - même et à rechercher pour lui - même"

CICERON. Des biens et des maux. III, (21)10 .

C. Les passions :

"Mais les stoïciens estiment que toutes les passions procèdent du jugement et de l'opinion, et c'est pourquoi ils en donnent une définition plus serrée encore, de façon à faire voir non seulement combien elles sont vicieuses, mais aussi combien elles dépendent de nous. Ainsi le chagrin est l'opinion actuelle d'un mal présent, à propos duquel il semble logique que l'âme s'affaisse et se resserre, la joie, l'opinion actuelle d'un bien présent, à propos duquel il semble logique que l'âme exulte, la crainte, l'opinion d'un mal imminent et tel qu'il semble intolérable, le désir, l'opinion d'un bien à venir dont l'on serait bien aise qu'il fût déjà présent et à notre portée. (15) Au reste, les formes du jugement et de l'opinion que j'ai rapportées aux passions constituent d'après eux non seulement les passions, mais encore les manifestations mêmes des passions, et c'est ainsi que le chagrin se manifeste par une sorte de morsure douloureuse, la crainte par une espèce de repliement et de panique de l'âme, la joie par une gaieté exubérante, le désir par une avidité sans retenue"

CICERON. Tusculanes. livre IV, chapitre VII, 14 - 1511 .

D. Le sage.

  • De la tendance à la vertu, il y a continuité.
  • Il vit selon la nature : "La vertu est une disposition en accord avec elle - même ; elle est adoptée pour elle - même, non point par crainte, ni par espoir ni par rien qui lui soit étranger ; en elle est le bonheur parce qu'elle est dans une âme façonnée pour s'accorder avec elle - même pendant toute sa vie"
    • DIOGENE LAERCE. Vies et opinions… VII, (89)12 .
  • Propriétés de la vertu : elle s'enseigne ; elle est une : "Selon eux, les vertus suivent réciproquement les unes des autres, et qui en a une les a toutes ; car les théorèmes qui le fondent ont communs à toutes (...)", .
    • DIOGENE LAERCE. Vies et opinions… VII, (125)13 .
  • Les paradoxes du sage.

 

 


 

II. L'auteur.

 

1. Eléments biographiques.
  • Né à HIERAPOLIS (50 - 130) en Phrygie (PAMMUKALE en actuelle TURQUIE).
  • Il vient à ROME comme esclave d'un affranchi de NERON, EPAPHRODITE.
  • Il suit les cours du stoïcien MUSONIUS RUFUS.
  • Affranchi, il ouvre une école à ROME. Il tombe sous le coup de la mesure de l'empereur DOMITIEN qui chasse les philosophes de ROME et d'Italie (93 - 94).
  • Il s'établit à NICOPOLIS (EPIRE), ville grecque qui servait de port d'embarquement pour l'Italie. Il y ouvre une école où il eut comme auditeur assidu le futur historien et haut fonctionnaire romain : FLAVIUS ARRIEN.

 

2. Son oeuvre.

- 1. Les Entretiens. Ils correspondent à des discussions qui avaient lieu après la partie technique.

A. Cette partie technique se composait de commentaires de textes d'auteurs, surtout des textes de CHRYSIPPE (232 - 204), d'exposés généraux de la doctrine.

B. Ils se rapportaient à la mise en pratique (melete et askesis) des doctrines et pour ce faire, ils les réduisaient à l'essentiel.

C. Ils consistaient en diatribes (au sens courant : critique amère, violente, le plus souvent sur un ton injurieux ; se lancer dans une longue diatribe contre quelqu'un)

  • La diatribe est une sorte de prêche rudoyant et familier. Cette prédication a une origine cynique.
  • Ces diatribes avaient pour but d'obtenir que les disciples aient constamment présentes à l'esprit les règles fondamentales qui devaient être continuellement méditées.

- 2. Le Manuel. Anthologie des règles les plus frappantes.

 

3. La postérité.

Le Manuel connut un vif succès : il s'intégrera au programme d'études des néoplatoniciens.

  • Dans la tradition du monachisme byzantin, le Manuel sera repris presque intégralement dans une forme christianisée, au service de l'ascèse monastique.
  • 1605 : le père RICCI, afin de préparer les lettrés chinois au christianisme, compose un Livre des 25 paragraphes qui était en grande partie une traduction paraphrasée des paragraphes du Manuel. Livre adapté à la fois au christianisme et au confucianisme.
  • L'Entretien avec M. de SACY sur EPICTETE et MONTAIGNE témoigne de la vivacité de la pensée stoïcienne.
  • Il faudrait rappeler la présence d'éléments stoïciens dans la morale par provision de DESCARTES.

 

 


 

III. L'oeuvre.

 

1. Ce qu'est un manuel.
  • Un manuel est un ouvrage didactique qui se présente sous un format maniable les notions essentielles d'une science ou d'une technique.
  • Il s'agit d'un livre que l'on garde à la main, portatif et indispensable.

 

2. Le Manuel d'EPICTETE.

- 1. Il contient un abrégé des Entretiens qui con conserve les règles fondamentales.

- 2. Il contient les échantillons particulièrement suggestifs de la prédication morale d'EPICTETE.

- 3. Le titre grec le suggère : manuel mais aussi poignard. D'où la reproduction de l'édition GF.

 

3. Conséquences.

- 1. Le but. L'effort et l'exercice doivent former la volonté. Il s'agit de se tenir prêt en toutes les circonstances de la vie.

Toutes les forces de l'homme doivent tendre à cette préparation : imagination, mémoire. Des techniques renforcent cette disposition à parer contre toutes les éventualités :

"LIII [1] Tout le temps, tenir à portée de la main ce qui suit :

"Conduis - moi, Zeus, et toi, Destin,

Au lieu où un jour, par vous je fus assigné.

Comme je suivrai vite ! Si je ne le veux pas,

Devenu méchant, je ne suivrai pas moins"

[2] "Celui qui, avec beauté, consent à la nécessité -

Il est sage, pour nous, et sait les choses divines"

[3] "Allons, Criton, si les dieux l'ont à coeur, qu'il en soit ainsi"

[4] Anytos et Mélitos peuvent me tuer, mais non pas me nuire""

EPICTETE. Manuel. LIII14 .

- 2. Le contenu. Il est plus pratique que théorique (§ 33).

- 3. La forme. Elle est fragmentaire (53 paragraphes) ; aucun plan ne semble les ordonner ; des redites parfois. Ces redites incitent à la répétition des efforts.

- 4. Le ton. Il est familier et proche.


 

 

  1. Cf. SCHUHL (1962), p. 30.
  2. Cf. SCHUHL (1962), p. 112.
  3. Cf. SCHUHL (1962), p. 122.
  4. Cf. SCHUHL (1962), p. 484.
  5. Cf. SCHUHL (1962), p. 255.
  6. Cf. SCHUHL (1962), p. 31.
  7. Cf. SCHUHL (1962), p. 66.
  8. Cf. SCHUHL (1962), p. 66. Cf. DL. VII, § 110 in SCHUHL (1962), p. 51.
  9. Cf. SCHUHL (1962), p. 43.
  10. Cf. SCHUHL (1962), p. 268 - 269.
  11. Cf. CICERON (1931), p. 61.
  12. Cf. SCHUHL (1962), p. 44 - 45.
  13. Cf. SCHUHL (1962), p. 56.
  14. Cf. EPICTETE (1997), p. 91.

 

 

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