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Publié par Anthony Le Cazals

Exergue. Laissez donc les philosophes pousser en toute liberté, refusez-leur toute perspective d’une situation, tout espoir de prendre rang dans une position sociale, ne les aiguillonnez pas par un traitement ; mieux encore : persécutez-les, regardez-les avec défaveur et vous assisterez à des choses miraculeuses. Nietzsche  NzSE°8.

 

Nietzsche par ailleurs se demandait comment les anciens philosophes avaient pu vivre si libres, sans pour autant devenir ni des fous ni des virtuoses NzLP°193_148. Dans ses années de jeunesse, il voyait à cette époque la liberté de l’individu immensément grande NzLP°193_148. Pour Nietzsche, il ne nous est pas possible de produire à nouveau une lignée de philosophes telle qu’en a produit la Grèce au temps des tragédies NzLP°38_48. À ses yeux, les dangers qui menacent le développement du philosophe sont aujourd’hui à vrai dire si multiples que l’on pourrait douter que ce fruit puisse encore parvenir à maturation NzBM°205. Il fait alors recommandation à la culture à venir que ce qui est grand dans un peuple, n’apparaisse pas sous la forme d’un ermite ou d’un génie NzLP°42_50 LP°1,42. D’ailleurs, il ne faudrait pas plus rééditer les anciens types issus des monothéismes : le prophète juif, le saint chrétien et le martyr musulman. Nietzsche sait combien le philosophe vit comme un clandestin, comme ce qu’il appelle une comète, on peut penser à la Hollande de Descartes ou de Spinoza, siège des premières imprimeries libres. Les philosophes ont franchi la ligne de la moralité. Si l’homme affranchi transgresse la moralité, c’est par inadvertance, par négligence plus que par l’innocence du devenir. Si le philosophe en retour dissèque la moralité, c’est pour savoir ce qui pousse la moralité à refuser cette inadvertance. Lui qui n’a rien imposé — aucune loi, aucune relation constante dans les relations entre hommes et femmes — mais dont l’esprit indomptable dérange. Que les hommes libres soient pour Nietzsche immoraux ne veut pas dire qu’ils fonctionnent dans l’illégalité mais que leurs habitudes, leurs instincts légitimes ne sont pas ceux de tout un chacun. C’est une exception par confrontation à l’inéluctable du destin, à l’impersonnel de la pensée transformée en promesse, une tâche inconditionnelle et non une exception par accaparement. C’est la distinction entre puissance et pouvoir. Plutôt que de parler d’immoralité, Nietzsche emploierait davantage le terme immoralisme — qui dissèque la morale comme son prétendu contraire. L’homme tragique n’est pas celui qui, sans valeur communautaire, c’est-à-dire sans vertu, transgresse la morale mais c’est celui qui par sa simple existence subvertit la morale en cours, l’enrichit de personnalités et de types différents de ceux du troupeau. S’il est une subversion, c’est le fruit d’une transgression réussie : une anomalie puissante, non pas une anomalie vaincue NgAS_29. C’est bien cela dont il est question comment faire advenir de nouvelles formes de vie, des destins qui assument le tragique de l’existence bien au-delà de la fin tragique d’Antigone qui, si elle s’affranchit des lois politiques, reste prisonnière des valeurs morales 327. Cette diversité serait la marque d’une civilisation exceptionnelle, dont la capacité d’énergie, son aptitude aux grandes œuvres serait d’autant plus grande que les mœurs autoriseraient un nombre plus grand de ce qui nous apparaît aujourd’hui comme exceptions à des habitudes plus « reptiliennes ».

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