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Publié par Anthony Le Cazals

Merleau-Ponty cherche à dépasser l’alternative de la subjectivité MpVI_76 et de la structure. Même s’il reconnaît à chaque fois les avancées de l’existentialisme de Sartre et du structuralisme de Lévi-Strauss, il cherche à les dépasser à travers l’impensé de la perception, mais reste prisonnier de l’inactivité, du travers de la perception qui n’invite pas à trancher, à éprouver ou à faire que l’inattendu se produise, à savoir les événements 643, les transmutations. Cette insistance portée sur la perception lui vient de Husserl et de Bergson qui d’ailleurs en faisait le mode fondamental de notre rapport à l’être. Ah quelle grande « chose » que l’être, suffisamment « grande » pour occuper interminablement les philosophes ! Mais ce n’est là que la prison du langage et de la vision : c’est le rapport au paradigme de l’« être ». Merleau-Ponty est obsédé par cet aspect inaugural ou fondamental des choses, précisément parce qu’il participe d’une tradition qui a rompu avec l’affectivité de la vie active, qui a rompu avec la lignée des grands philosophes d’avant Socrate qui ne se sont jamais vengés contre la démocratie qui les a fait éclore. La grande supercherie, outre celle de faire passer l’oligarchie pour une démocratie est celle qui masque sa décadence : la contrefaçon enferme les philosophes de la tradition dans le registre de la connaissance (épistémè des macrologoi) plutôt que dans le combat pour la puissance, la capacité qui réinvestirait cette même connaissance. Esprit de vengeance qui retourne la capacité sous les traits d’un fait inaugural MpS_272, d’une extase originelle MpS_284 qu’on ne pourrait plus connaître. Nous finirions par y croire à l’existence de cet être, entrevu à travers le bougé du temps, toujours visé par notre temporalité MpS_254, jamais atteint, toujours tenu à distance, cet être « des lointains » MpS_254. Nous n’avons là que les symptômes d’une impuissance de la pensée interrogative ou subjective car c’est elle qui tient à distance la constatation concentrée en invention que nous avons appelée recoupement. C’est qu’il faut pouvoir poursuivre inlassablement et interminablement ses élucubrations, tel Platon qui produit l’inverse de ce qu’il souhaitait : il fait s’éteindre la dynamis au cœur de la connaissance. Il forme sous les longs discours non des hommes portés à la politique mais des interprètes enfermés dans des écoles. Plutôt que de parler de concentration et de dispersion, d’engouement et d’engourdissement, on parlerait plus volontiers à travers l’être d’élévation puis de chute en surplomb. Dans ce cas, il faut introduire qui une transcendance, qui une immanence, c’est-à-dire soit un discours coupé de l’activité, enclin à une quête d’« origine » soit une énergie soumise aux variations et une orientation sujette aux circonstances. Les tenants de la transcendance reprochant leurs errances aux tenants de l’immanence, il n’y a de « hasard » que dans un monde de buts. Les tenants de l’immanence cédant dès que l’énergie qui les porte s’épuise. Mais à travers élévation ou conversion vers l’« être », c’est encore à la Terre qu’on est soumis, c’est-à-dire que même la pensée transpire la gravité et le  « sérieux ».


Pour Merleau-Ponty, poser la transcendance, c’est induire qu'il existe du pur VI_250 qui se manifeste sous la forme d'un positif qui est ailleurs VI_302. C'est par là, la cristallisation de l'impossible VI_312. Merleau-Ponty lui donne dès lors la dimension topologique du vertical : l'existence est inexplicable ... c'est cette existence que j'appelle verticale VI_319.


Merleau-Ponty s’arrêtera alors sur deux philosophes qui ménagent étrangement les deux partis : Husserl et Bergson. Mais Husserl, mais Bergson ? Quoi de commun entre ces philosophes voués à ce qu’ils voient, positifs, méthodiquement naïfs et un philosophe roué, qui creuse toujours sous l’intuition pour y trouver une autre intuition MpS ? C’est là, dans ce questionnement, que Merleau-Ponty pointe une source possible de l’énergie, à laquelle, il donne le nom d’un cadre de pensée, d’une posture commune : la contingence radicale. Cette « contingence », qui s’obtient par les armes et outils de la pensée, est la dimension de la durée chez Bergson. La durée est pour lui une raison d’optimisme en ce qu’elle permet de se ressourcer puisqu’elle est vitalité intérieure à la fois gardienne et surgissement. Bergson reste très optimiste en ce qui concerne l’individu et son pouvoir de retrouver les sources, trop pessimiste en ce qui touche à la vie sociale, comme la définition de l’histoire, un « scandale justifié » MpS_306. Mais certainement Merleau-Ponty a trop voulu réduire la « contingence radicale » à une « liberté subjective », que par ailleurs il remet en cause. La seule manière d'assurer mon accès aux choses mêmes serait de toute ma notion de subjectivité : il n'y a même pas de « subjectivité » ou d' « Ego » MpVI_76. Il existe une forme de contingence, « liberté » dans l’expérience qui se soustrait à toutes les représentations de la physique et tous les déterminismes sociaux, tel un impensé du sujet réflexif. Ce sujet réflexif a œuvré jusque là en science, puisqu’il était celui qui constatait les observations des instruments de mesure. Le sujet, individu ou groupe, était celui qui investissait le champ oligarchique de la représentation et de la coercition, non l'assemblée politique de la délibération et non l’agencement de la contribution 816. Les pensées moins en quête de certitudes immédiates et plus terrestres dans leurs attentes — capables de se confronter à l’incertain, par exemple à l’inexistence de Dieu — sont la marque de types nerveux plus assurés. Ces pensées relèvent d’un impensé beaucoup plus riche et plus ample dans sa complexité. C’est pourquoi, Merleau-Ponty oppose cette contingence radicale au retour des cartésiens MpS_246, qui s’appuieraient sur la réciprocité impensée du sujet et de l’objet qui fait naître le sentiment de finitude 215a et qu’il cherche en même temps cet impensé pour ne pas en demeurer à une pensée de la subjectivité qui tôt ou tard posera l’être sur fond de néant MpS_304, trahissant l’un comme l’autre. Si les cartésiens revenaient parmi nous, ils auraient la triple surprise de trouver une philosophie et même une théologie qui ont pour thème favori la contingence radicale du monde, et qui, en cela même, sont rivales. Selon Merleau-Ponty, on ne peut  que manquer l’impensé puisque « être » et « néant » — l’invisible pour Merleau-Ponty — ne font qu’un. L’impensé n’est ni le visible, ni l’invisible, ni l’« être brut perçu » ni le « néant ».


Ainsi, si les cartésiens, sur leur retour, ne pouvaient saisir la contingence radicale comme le souligne Merleau-Ponty, Descartes, lui, le pourrait. Son doute hyperbolique n’est-il pas une contingence radicale, une sorte de point de négativité, une posture d’où l’on repart de zéro. C’est même tout le paradoxe de la méthode cartésienne qui consiste à ne pas chercher de certitudes de seconde main, à ne pas chercher de « vérités » dans les livres mais qui montre bien que les philosophes singuliers et non les disciples, procèdent par écart, par différence. L’effort est plus radical mais il n’y a pas dès lors à lever les butées 211 une à une comme pour faire redémarrer la machine Pensée. Le solipsisme 214 chez Husserl voulait jouer ce rôle. Détachement du sens commun pour une reconquête du sens terme après terme. Mais c’est là toute la différence entre les philosophes toujours décadents qui cherchent la vérité en fustigeant les écrits antérieurs — Platon, Descartes, Rousseau, Wittgenstein, etc. ... — et les philosophes nouveaux qui savent que le sens s’inscrit davantage dans un texte et sa reprise.
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