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Publié par Anthony Le Cazals

Le jeu n’en est que plus intéressant si l’on conçoit la dialectique comme coupure puis interprétation BdPP_88, c’est-à-dire faire le point en filtrant les possibilités offertes par une situation ou une époque pour ensuite proposer sa propre finalité. Coupure-Interprétation. Badiou n’est-il pas le premier à couper la phrase de Nietzsche « il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations », pour n’en retenir et fustiger que la seconde partie. Au cas où vous douteriez de la dimension interprétative de la dialectique : on reconnaît une pensée dialectique à sa méthode interprétative, elle commence toujours par écarter des représentations BdPP_88. À ce petit jeu, le coucou finit par prendre sa queue dans son bec : je ne sais trop si appeler l’acte de l’analyste une interprétation est convenable. J’aimerais l’appeler un forçage BdC_207. Je ne crois pas que l’analyse soit une interprétation, parce que sa règle n’est pas le sens, mais la vérité BdC_208. Dans l’analyse que Badiou fait de l’œuvre de Deleuze, en la refermant sur le virtuel plutôt qu’en l’ouvrant sur les circonstances, on voit Badiou poser la vérité comme une alternative dont on ne peut pas décider quelle moitié choisir, sauf par un présupposé implicite : l’Idée d’un Bien transcendant peut effectivement guider le choix de la bonne moitié mais derrière cela c’est toujours un principe de raison ou de moindre action qui prédomine. Conduire l’interlocuteur à l’aporie entre le Deux et la dualité, entre l’égalité et l’opposition, pour qu’il ne parvienne pas à un au-delà du bien et du mal, tel est l’objectif moral de toute pensée dialectique. Répétons-nous poser des alternatives indécidables entre le véridique et l’erroné a toujours été constitutif du mouvement de la vérité _87, mais le dialecticien, lui qui est habile, saura trancher dans ce même mouvement en forçant l’indécidable : là est le dogmatisme. Dogme de la vérité. Procédure de forçage. Après avoir produit une incise dans votre cerveau ou dans vos activités, il s’agit d’y incorporer la vérité sous couvert de moralité. Toutes les procédures de vérité procèdent par coupure BdNN_180. « Coupure » désigne ici l’incise de la pensée dans la trame de l’inconsistance de l’être … car il n’y a que cette autre singularité qui transit l’être, et qui est l’événement BdNN_193. Or la pensée mathématique par laquelle Badiou a opéré cette coupure est « intransitive », ce n’est pas elle qui nous transit de ses vérités. Tout au plus de sa beauté mais encore faut-il y être sensible. C’est toujours par « ontologie » ou « mathématique » que Badiou cherche à partager l’être de son adversaire, en l’appelant au moins sous deux noms différents. En clair il n’y a pas de vérité mathématique, le critère des mathématiques n’est pas le vrai mais le beau, Badiou critique là Aristote mais ses long discours sont aussi de l’ordre de la persuasion et de la démonstration : la norme des mathématiques (dianoia) ne saurait être le vrai, car le vrai ne se laisse pas rejoindre par une fiction. … la pensée mathématique, comme toute fiction est un acte … Le beau est la cause véritable de l’activité mathématique, mais cette cause est dans le discours une cause absente BdOT_42-43.  C’est pourtant toujours à l’exemple de prétendues vérités mathématiques que l’on nous vend la vérité. Inversion du mouvement qui masque mal une justification forcée. C’est seulement après que Badiou produit ses interprétations qui, elles aussi, sont forcées. Il faut tout autant les mettre en doute. C’est à travers elles que Badiou énonce réellement sa pensée : la méta-ontologie du troisième tome de L’être et l’événement. On peut se demander pourquoi Badiou a mis tant de temps pour aller du « Deux » à l’« Un », de l’hypothèse au principe anhypothétique. Commettre une hypothèque sur la pensée, asseoir son statut de philosophe, masquer sa décadence et effacer les traces du délit en les noyant dans le discours, pourquoi cela prend-il tant de temps ? Simplement Badiou, par un long tissage, met en place, tout au long de sa « bonne vie », un trajet aléatoire BdDE_87 qui perd le lecteur et qui noie ce qui a de l’importance dans l’Un-Bien, la liberté qui n’était pas aperçue au début du trajet et que vit à présent Badiou avec la reconnaissance, semble-t-il. Garder son statut de philosophe requiert d’inventer une fiction qui s’enroule autour de la « Vérité » tout en tenant la société éloignée de cette « Vérité ». Mais il n’y a pas et il n’y jamais eu de lien intrinsèque entre pensée et vérité, ni davantage entre la vérité et les philosophes qui ont préféré cette vérité et cet ennui. Ils ont préféré se « fonder » sur un pouvoir, plutôt que d’envisager la sagesse et la puissance. Les idéalistes sont des incapables car pour eux la question qui importe est « que dois-je faire ? »  BdDE_32, interrogation de l’homme désœuvré et décadent plutôt que de se dire : « puisqu’il faut faire, puisque la santé est là, autant le faire avec passion ». Les idéalistes ne savent pas quelle prodigalité mettre en place ni quel combat mener. Ils cachent mal les réactions de peur, de haine et de honte qui les ont fait se réfugier dans l’abstrait. Les plus dogmatiques, en quête d’origine, cherchent à fonder par une simple déclaration mais ils cachent mal qu’ils arrivent toujours après coup pour faire leur état des lieux. Même ceux qui demeurent dans les simples formes de conservation et de la passivité ne contrarient pas autant l’élan et le dynamisme des gens prodigues, ils ne créent pas de faux-problèmes comme peuvent l’être les « questions métaphysiques », les « problèmes ontologiques ».

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