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Publié par Anthony Le Cazals

Contre toute la tradition spiritualiste, il est difficile d’omettre que grâce à une analyse mathématique poussée et à l’enregistrement simultané de l’activité de plus de 200 neurones de l’hippocampe, des scientifiques français sont arrivés à mettre en évidence le stockage de l’information sous forme de « traces mnésiques » qui permettent d’assimiler nos expériences quotidiennes en concepts et connaissances générales (la mémoire sémantique) Pour la Science n°359_26-27.

 

L’inconscient finit tôt ou tard par se revêtir d’une dimension morale et par devenir un « bon inconscient » par exemple dans l’œuvre commune de Deleuze et Guattari alors qu’il ne s’agit que d’une machination de l’« inconscient », la perversion de la « conscience ». Si nous écartons cela, l’hypothèse de l’« inconscient » devient alors la confusion mal dégrossie de nos différentes mémoires où s’inscrivent nos instincts. Autre exemple anatomique et non topique, l’hippocampe freine via la mémoire épisodique l’accès à tous nos souvenirs, ce qui relativise le rôle de la conscience qui, selon la tradition, sert d’aiguillon à notre attention. Le jugement par les souvenirs apparaît comme ce qui fausse l’appréciation et le goût DzMP_271-273. Il existe donc différentes mémoires qui tirent parti des aptitudes de notre cerveau :

 

-  Les mémoires procédurales sont aussi appelées mémoires-habitudes (a), elles tiennent de nos dispositions et nos capacités, ce sont notamment les réflexes contenus dans le bulbe rachidien, mais c’est aussi ce qui peut mener quelqu’un à prendre des décisions de manière plus ou moins tranchée ou expéditive, c’est le dressage par le système que visaient les systèmes philosophiques du jugement.

 

- Mémoire sémantique et mémoire épisodique Les mémoires déclaratives ont des contenus accessibles, pour une toute petite partie comme le confirme le cas de Kim Peek, un autiste plus connu à travers le personnage de Rain man. Ces mémoires sont restituables par le langage, d'où l'adjectif de déclaratif. D'une part il y a la mémoire sémantique (b) avec ses mots et ses concepts ainsi que des connaissances de tous ordres : géographiques, scientifiques, techniques, etc. ... D'autre part, la mémoire épisodique (c) qui contient des événements et des épisodes datés dans le temps, on la nomme aussi mémoire traumatique.

 

- Mémoire transitoire de travail — Ce quatrième type de mémoire n'est pas permanent, il s'agit de la  mémoire transitoire ou de travail (d), celle qui nous sert au quotidien de mémento ou de pense-bête. C’est notre mémoire courte.

 

-  Mémoire éidétique — Par exemple, Mozart, à l'âge de 14 ans, est parvenu à retranscrire de mémoire la partition du Miserere de Gregorio Allegri en ne l’ayant entendu qu’une seule fois. À l'époque, ce morceau n’était joué qu’une fois par an à Pâques, à la Chapelle Sixtine et le Vatican en gardait la partition secrète, en interdisant à ses musiciens de la divulguer de quelque manière que ce fût sous peine d'excommunication. Ceci met encore plus en valeur le tour de force de Mozart. Tous les Asperger ne se ressemblent pas, c’est une grande catégorie fourre-tout pour tous les développements du cerveau qui ne correspondent pas à la relation largement partagée entre les sens et la mémoire.


-  Mémoire synesthésique — Un autre Asperger comme Daniel Tammet TamJB combine autisme, épilepsie avec des dons de synesthèse. Par synesthèse il faut comprendre une mémoire associée à un ou à plusieurs sens ou même à une disposition particulière. Ces Asperger ne font pas d’effort de mémoire ou de calcul mental, les souvenirs comme les solutions d’équations apparaissent dans le cas de Daniel Tammet sous la forme de couleurs. Ils n’ont plus qu’à énoncer le chiffre ou le mot associé à la couleur. Il y a différents types de mémoires synesthésiques comme il y a plusieurs types d’Asperger. Dans le cas de Kim Peek, celui-ci n’a pas les deux hémisphères du cerveau reliés par un corps calleux et a eu le bulbe rachidien comprimé à la naissance, ce qui limite par ailleurs son habileté corporelle. Sa mémoire sémantique n’est pas retravaillée par sa mémoire à court terme et il en dispose de manière immédiate.


Le syndrome de l’autisme est une découverte tardive de la nosographie psychiatrique : on en doit la paternité à Leo Kanner, en 1943. On peut se demander si le nombre grandissant  d’autistes vient d’une acuité plus grande envers cette pathologie ou bien si la société par son fonctionnement induit davantage ce qui semble être une dissociation plus grande des deux hémisphères, droit et gauche, du cerveau. Comme le xixe siècle fut le siècle des névroses à l’instar de Mme Bovary ou du syndrome d’Héra, le xxe siècle poussa à la psychasthénie qu’on nomme à présent schizophrénie. Au début de xixe siècle, on dénombre 500 000 autistes aux États-Unis d’Amérique. En France, à la fin du xxe siècle, les différentes formes d’autisme toucheraient entre 300 000 et 500 000 personnes. Par exemple, les personnes diagnostiquées comme autistes de haut niveau puisque ayant un « syndrome d’Asperger » n’auraient aucun filtrage au niveau du cerveau et percevraient toute la réalité au lieu de s’en tenir au symbolique et aux codes des relations comme pour les mondains névrosés, que ces mêmes Asperger nomment neurotypiques 972. Ils ne saisissent pas non plus les métaphores. Le syndrome d'Asperger regroupe différents troubles neurologiques ayant des conséquences sur l'interaction sociale, la sensibilité, la communication. Il est souvent révélé par des passions hors-norme dans leur type et leur intensité (« intérêts restreints »), relatives par exemple aux sciences et à l'informatique. Le syndrome d'Asperger consisterait en une difficulté à se représenter les intentions d'autrui. Une personne atteinte du syndrome d'Asperger est aussi désignée par le terme « asperger ». On parle encore de « Syndrome Geek » en référence à un célèbre article de Steve Silberman dans Wired, The Geek Syndrome, disponible sur Internet. D’autres théoriciens de la physique ont supputé qu’il y avait quelque chose de similaire chez tous les grands génies scientifiques comme Einstein.

 

Réminiscence ou rétention active ? Qu’est-ce que l’on retient dans le « flux » des informations ? La connaissance nous y aide mais aujourd’hui l’informatique permet d’agencer les données et de les recouper autrement que ne le font la subjectivité de l’avis, de l’opinion et du jugement. Chacun juge et goûte toujours d’après sa mémoire, le goût et la mémoire sont liés ; il serait même idiot de croire que Platon ne produit pas d’opinion puisque le verbe latin opinare signifie juger ; seulement Platon plaque ses jugements sur la « réalité » ou sur la cité sous prétexte de réalités supérieures Phèdre 249 b-c. Un renversement s’opère à partir du Phèdre et la philosophie tombe dans le jugement tout en prétendant être loin de l’opinion qui n’en est que le pendant populaire. C’est là que se joue le truchement idéaliste selon la vérité et non selon l’importance. S’il y a une réminiscence ce n’est nullement sous la forme de réalités supérieures mais de frayages synaptiques, d’incorporations lentes de schémas de pensée. Ces schémas de pensée faits de discernements binaires et de contemplation ont servi à appuyer pendant des siècles une gouvernance hiérarchisée. Avec le discernement on se trouvait dans il n’y a pas d’ « en soi », d’ « en tant que tel » dont les mots, c’est-à-dire la communication puisse rendre compte. La philosophie a donc posé face à cela, par un pari et par tradition religieuse ou morale, l’existence d’un « Divin en soi » (« Mémoire » ou « Registre » ou « Substance »), s’appuyant sur le concept d’infini (« Tout puissant », « absolument Parfait », et j’en passe). Négligeant ainsi nos existences dites finies — alors qu’elles comportent un devenir — et la possibilité d’un fini-illimité 331, d’un éternel retour, d’une régénération, d’une résilience qui n’a rien à voir avec la réminiscence. Cette réminiscence qui n’est pas la réminiscence d’Idées « supérieures » qui descendraient sur « notre monde inférieur » Ménon 80 d+, Phédon 72e+ mais la concaténation, la liaison, le frayage qui s’opère dans notre corps à tout moment, indépendamment de notre esprit. En philosophie on parle de sagacité, de recoupement BgMR. Loïesis chez Platon Phèdre 244c est différente de la vertu morale de prudence chez Aristote qui sert à discerner le vrai, phronésis) Qu’est-ce que l’on retient dans le « flux » des informations ? La rétention en vue de l’action ou de l’œuvre ne se joue pas sous la forme de la réminiscence, l’aléthia, que les latins nomment « vérité » mais sous la forme de l’oubli comme rétention active NzGM°II,1. On la retrouve sous d’autres noms chez d’autres philosophes : c’est le pratico-inerte, par exemple, chez Sartre qui nous façonne et nous enrichit de rétentions. Leroi-Gourhan ne l’aurait pas dit autrement, notre savoir vient s’inscrire dans les outils que nous concevons et que d’autres s’approprient sans forcément connaître le geste initial. Nos projets viennent s'inscrire, s'« objectiver » et se cristalliser dans les synthèses pratiques, dans l'« extériorité de l'inertie matérielle » ou pour le dire en termes moins dialectiques dans ce que nous concevons comme projets et comme objets et dans nos concepts à qui il manque le « sang » de l’effectivité. 

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