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Publié par Anthony Le Cazals

Ce serait un abus que de croire que Badiou cherche l’insistance  d’une identité, la récurrence du même. Bien au contraire, sa philosophie porte sur le retour de ce qui advient, c’est-à-dire le retour du Même BdE_27 et non la répétition d’une identité. Nous avons vu que Badiou en toute situation considérait au moins trois infinis, nous pouvons ajouter qu’au travers de l’acte d’outrepasser sa propre finitude 215a, nous en restons à un infini d’atermoiement 434 alors qu’il s’agirait de reprendre en soi-même et d’assumer une capacité créatrice « immanente » BdLS_223. L’infini alors acquiert une détermination positive comme détermination qualitative du fini. Le fini, par contre, est ce qui sort de soi pour produire de l’autre et reste dans l’élément du Même. Pourtant, qu’est-ce qui fait que le repérage événementiel qu’opère Badiou par sa dialectique est toujours le même ? Pour continuer sur notre lancée, la « vérité » n’est jamais que le nom de ce par quoi s’apparient, dans un processus unique, l’être et la pensée BdOT_101, c’est-à-dire ce au regard de quoi advient le Même BdE_27, si l’on se rappelle, et Badiou ne manque pas de le faire, que « le Même, lui, est à la fois pensée et être ». Ainsi le repérage des vérités est aussi celui du nouage, du point soustractif de l’être et de la pensée. Si le Même, entendu par Badiou, est un genre dialectique, aimer la vérité, c’est-à-dire être philosophe, c’est aimer le générique comme tel BdC_209, et même un certain type de générique, le genre suprême du Même. Le Même et la loi qu’il régit se retrouvent dans toutes les procédures qui conditionnent la philosophie dialectique : en mathématique, les ensembles quelconques ou multiples purs ; en politique, la maxime égalitaire ; en amour, le principe de l’intensité amoureuse qui se délie de l’altérité de l’objet et se soutient de la loi du Même BdC_101. Pour la maxime égalitaire notons : La politique, en revanche, est ce qui traite, sous le principe du Même, ou principe égalitaire, l’infini comme tel BdAM_157. Ce qu’il faut retenir c’est que le Même, en effet, n’est pas ce qui est mais ce qui advient. Nous avons déjà donné le nom de ce au regard de quoi il n’y a que la venue du Même : c’est une vérité. Seule une vérité est comme telle indifférente aux différences. On le sait depuis toujours, même si les sophistes s’acharnent à obscurcir cette certitude : une vérité est la même pour tous BdE_27. La vérité est alors ce au regard de quoi advient le Même et donc ce vers quoi s’oriente une pensée pour Badiou. La politique comme pensée « réelle » n’est possible que quand advient le Même. Ainsi au final, on en revient toujours au même. Ce ne sont pas les rapports de forces qui comptent, mais les processus de la pensée BdPP_104.

Si l’on peut parler de désert, d’acculturation de la philosophie après le style français des années 60-70, c’est que la philosophie, dans ce cas, délègue ses fonctions à telle ou telle de ses conditions, qu’elle livre la pensée à une procédure générique BdMP_41. Si on se trouve face à une « impossibilité » de la philosophie elle-même, face à l’impasse et l’épuisement de certaines de ses orientations, c’est l’aveu que la philosophie n’est non pas du tout impossible, mais entravée par le réseau historique des sutures BdMP_46. On peut penser à l’importance qu’a eu la psychologie par le passé et la volonté de la philosophie de rectifier son savoir au vu de sa métaphysique. C’est un peu ce qui se passe avec la mathématique chez Badiou avant qu’il ne la contrebalance par une logique. Le mathème ou l’ontologie organisent une collusion entre la vérité et l’autorité sacrée de la mathématique platonicienne BdC_95, c’est-à-dire que la mathématique se trouve être l’une des branches de la pince de la vérité (la dianoïa ou entre-deux du vrai) en même temps que l’une des conditions de la philosophie (science des vérités mathématiques). Reste alors que la dialectique (ou méta-ontologie) se trouve sur un troisième plan. Elle manipule logique et ontologie pour repérer et soustraire, enchaîner et sublimer les vérités prises dans les procédures de création. Peut-être est-ce une confusion de notre part, une lecture trop partielle et partiale, qui ne verrait en quoi la dianoïa autorise le double usage de la mathématique, comme enchaînement et la vérité comme coupure à interpréter, comme mathème et comme condition. La norme des mathématiques ne saurait être le vrai, car le vrai ne se laisse pas rejoindre par une fiction BdOT_42. Le vrai est l’exception des mathématiques de soustraire la dialectique, on retrouve donc les deux dimensions du sublime (le vrai) et de l’enchaînement (l’entre-deux du vrai), l’un relevant de l’ontologie, l’autre de la logique. D’où l’usage complémentaire du poème (qui enchaîne) dont Badiou disait lui-même qu’il fallait au départ se désuturer. Badiou ayant fait le constat que la poésie ne se suffit pas à elle-même, qu’elle demande à être délivrée du fardeau de la suture, qu’elle espère une philosophie délivrée de l’autorité écrasante du poème BdMP_67. Par ailleurs, la désintrication de la mathématique et de la philosophie rend inopérante la prolifération de la mort de Dieu. Athées, nous n’avons pas les moyens de l’être, tant que le thème de la finitude organise notre pensée BdC_164. Recroiser mathématique et philosophie, a une fonction précise, c’est l’opération nécessaire pour qui veut en finir avec la puissance des mythes BdC_176 : le mythe de Dieu, le mythe de l’immortel.

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