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Publié par Anthony Le Cazals

Relevé. — I. « L’absence de signe peut-être un signe » MpS_71 « L’écrivain au contraire s’installe dans des signes déjà élaborés… S’il y a caché dans le langage, un langage à la seconde puissance, où de nouveau les signes mènent la vie vague des couleurs, et où les significations ne se libèrent pas tout à fait du commerce des signes ? MpS_72-73 II. « Les signes organisés ont leur sens immanent … » MpS_144.  IV. « Pour la première fois sans doute une civilisation mondiale est à l’ordre du jour  Mps_202. » IV. « Ce bouleversement signifie des gains immenses, des possibilités entièrement neuves, comme d’ailleurs des pertes qu’il faut savoir mesurer, des risques que nous commençons de constater ... Ainsi la recherche se nourrit de faits qui lui paraissent d’abord étrangers,  acquièrent en progressant de nouvelles dimensions … C’est à ces signes qu’on reconnaît une grande tentative intellectuelle  » MpS_202. V. « Jamais, comme aujourd’hui, le savoir scientifique n’a bouleversé son propre a priori. Jamais la littérature n’a été aussi « philosophique » qu’au xxe siècle, n’a autant réfléchi sur le langage, sur la vérité, sur le sens de l’acte d’écrire. Jamais, comme aujourd’hui, la vie politique n’a montré ses racines ou sa trame, contesté ses propres certitudes, celles de la conservation d’abord, et aujourd’hui celles de la révolution. » MpS_256. X. « Quand nous avons compris ce qui, dans les possibles du moment, est humainement valable, les signes et les présages ne manquent pas. » MpS_356.

 

Dans Signes, Merleau-Ponty traque inlassablement l’impensé de l’époque précisément à travers les signes. À chaque chapitre de Signes, on le retrouve sous divers aspects. Nous venons de les relever mais il est inutile de les développer, tant ces signes renvoient avant tout à une subjectivité assaillie et indécise qui refait ce qu’elle défait plutôt qu’à ce qui fait la richesse de la pensée, ce qui était jusque là impensé, et qui renverse notre « vision » de la situation. Chez Merleau-Ponty les signes sont encore et surtout des présages, des suintements du possible et non pas des constatations comme on les retrouve chez Nietzsche, mort de dieu, nécessité d’un gouvernement de la Terre 818. L’impensé est surtout l’irréfléchi, c’est-à-dire ce qui ne revient pas forcément dans l’attente d’une situation mais échappe précisément à nos attentes, à notre « vision ». Ou celle-ci est trop conceptuelle, ou bien nous n’avons plus le niveau d’énergie nécessaire. En tant qu’irréfléchi, l’impensé dépasse la pure corrélation du sujet et de l’objet MpS_265, il la rend inepte, non pas comme mode d’adhérence et d’investissement de la « réalité », de la « chosification », mais comme mode d’interaction avec le complexe ou encore l’incertain. La subjectivité ou ce qui désigne la réalité n’est pas la complexité, et par complexité il faut comprendre une culture de plus haute définition, capable de lier la connaissance (information) à l’énergie et à ce qui est soumis à la gravité : la « matière » 431, dit-on par facilité de langage. Elle comprend au-delà de ce que la subjectivité est capable de réfléchir : c’est le « corps » qui projette l’« esprit » et l’« esprit » qui réfléchit la « matière ». Mais ce ne sont qu’abus de langage, qui s’évitent non par une conversion du langage 716 mais par de nouveaux usages. L’homme, en tant que sujet, réfléchit et ne peut penser de manière nuancée ou complexe : l’homme ne pense pas encore, et il ne pense pas, précisément parce que ce qui demande à être pensé se détourne de lui, ce qui demande à être pensé se détourne de l’homme HdgAP°I_27. Ce qui doit être pensé est donc tout autant ce qui doit être activé que ce qui doit être perçu, traditionnellement le percipiendum. L’impensé dans une pensée, n’est pas un manque qui appartient au pensé HdgAP_118. Il n’est pas la source du pensé. Il est ce qui n’est pas clairement exprimé dans les propositions, mais dans l’enchaînement des propositions et le style qui les tend. De là ressort l’énoncé pour Foucault, l’anomal, l’outsider pour Deleuze-Guattari. Il est pour Heidegger, ce qui donne le plus à penser dans notre temps qui donne à penser est que nous ne pensons pas encore HdgAP°I _36. L’impensé est ce qui est à la fois laissé de côté mais pour autant pointé par la pensée. L’impensé n’est pas le percipiendum sinon on en resterait à une simple théorie des signes, l’impensé n’est pas non plus l’être sinon on en resterait à une ontologie ou une métaphysique. L’impensé est ce qui donne valeur à une pensée car il est ce qui donne à penser. L’impensé est ce qui enclenche, ce qui met en clin. C’est donc le moment précis où la pensée qui délirait embraye sur quelque chose d’effectif.  L’impensé porte l’affectivité, la tonalité d’un moment et à mesure que le tempo des pensées se développe, le style révèle cet impensé. Il est le style, le tranchant incisif qui contrairement à la grâce met fin à l’extatique, introduit la puissance dans la connaissance. Ce « quelque chose » qui se situerait entre les idéalisations que sont les momies de la « Nature » et de la « matière » et le pendant qui les énonce : la « culture » et l’« esprit ». On obtiendrait là des découpages si grossiers qu’ils pourraient servir de prétextes à toute une vie métaphysique ou contemplative. Car l’« en-soi » du naturalisme comme celui de la Nature en ont pris un coup. Pourtant quelque chose demeure, tant dans l’esprit que dans la nature, d’insaisissable et de perpétuel déplacement : vous pensez l’avoir saisi et cadré à un endroit et il ressurgit ailleurs. Face à la « Nature », la culture incapable de saisir les poussements*, les débordements, les peuplements. Ces derniers apparaitront après-coup comme les traces d’une « origine », d’une lignée, dont on aurait perdu le moule ou les secrets de fabrication, mais ce sont avant tout sont les marques d’un débordement intense d’énergie, de la vie. Là est l’énergie que souhaiterait tant spiritualiser la philosophie, mais dans quel but, le Bien ? La Vérité ? Non, la puissance créatrice, celle qui outrepasse les blocages de la société. Mais « nature » et « esprit » — autrement dit mauvaise herbe et esprit de répartie à la Voltaire — sont avant tout des idées qui confortent cette illusion d’insaisissable, d’impensé.

 

L’impensé du côté de Heidegger. — S’il demeure un impensé dans les sociétés qui tendent toujours à tomber en décadence, c’est par exemple celui du combat plus que de la création qui s’entortille loin de toute destruction des blocages et des anciennes valeurs pour continuer à produire son mouvement aberrant, dans son coin. Pour en revenir à la question de l’« être », Heidegger ne fait qu’indexer un type d’impensé : toute doctrine de l’Être est en soi déjà doctrine de l’être de l’homme HdgAP_120. Cet impensé est issu de l’« esprit de bagatelles », de la volonté de faire émerger des casse-tête de pensée. Ce que ne dit pas Heidegger c’est que l’« être » se surajoute à ce qui existe et finit par devenir une substance dès lors que les idées s’unissent aux corps, aux affections, aux perceptions, cet être est lui-même une vengeance HdgAP_64-65, en ce qu’il stimule une culture ni intensive ni compréhensible par chacun : on ne peut embrayer dessus ou expérimenter à partir d’elle. Le blocage vient de ce qu’on ne peut pas, dans ce cas, comprendre par affects et qu’on ne peut, dans un second temps, réinvestir sa puissance ou les capacités qu’on exerce dans la connaissance. L’impensé dans une pensée, n’est pas un manque qui appartient au pensé. L’Impensé n’est chaque fois tel qu’en tant qu’il est l’Impensé. Plus une pensée est originelle, c’est-à-dire prise dans l’activité qui fait source, plus une connaissance est investie de puissance, plus riche devient son impensé. Si cet impensé devenait un substrat, ce serait la « vérité ». Or il n’y a pas, dans la démarche de déblaiement de l’impensé d’un texte ou d’une pensée, une « quête de la vérité » mais davantage ce qu’il importe de faire comme tâche : établir le sens d’une époque, mettre à jour des énoncés et indications pour s’orienter vers l’avenir. L’exemple qu’en donnera Heidegger sera la question du gouvernement de la terre posée pour la première fois par Nietzsche HdgAP_53-54. On l’énonce parfois ainsi : penser c’est lier en un énoncé la Terre à un territoire. C’est la Terre par son mouvement et sa gravité à mesure qu’on en saisit l’importance qui influe sur les « corps », en modifie ce que l’on nommait « esprit » et transforme par la pensée de moins en moins anthropocentrique et paradoxalement de moins en moins géocentrique.

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