Archives

Publié par Anthony Le Cazals

Les fulgurances bousculent et dérangent l’ordre établi par les « esprits libres » neurotypiques 972, c’est-à-dire ces gens normaux et conformés, belles âmes et hommes bons 518d/715 ; ceux-ci supportent mal toute extravagance, jugée irrationnelle, sans savoir sur quoi repose la raison : sur de l’irrationnel, si on pense aux trois rêves de Descartes du 10 au 11 novembre 1619 BaiVD 971. La substitution c’est ce que l’on rencontre déjà chez les philosophes quand ils renversent leurs systèmes métaphysiques. Kant et Heidegger parlent de renversement : Umkippungen HdgAP_118/122. Il existe pourtant certaines œuvres philosophiques qui ne parviennent pas à être renversées ou épuisées par ceux-là mêmes qui les ont écrites. Comme si ces œuvres étaient dès leur éclosion « hors de soi » ou perçaient hors du sens établi 932. Sans doute comportent-elles des fulgurances qui dépassent tout raisonnement argumenté, comme si l’imprévisible imprégnait inéluctablement chacune de nos pensées. Les œuvres, qui les recueillent parfois, dépassent leurs auteurs et les perspectives initiales qu’ils s’étaient données, devenant par là conséquentes. Deleuze avoue, par exemple, n’être jamais parvenu à épuiser la richesse de Mille-Plateaux, lui qui voulait absolument rabattre les devenirs sur les minorités. Sans doute demeure-t-il dans certaines cultures intenses et généreuses une part d’énergie irréductible comme celle des électrons en état quantique qui, après avoir fait un saut, ne rentrent pas dans les boîtes où l’on veut les assigner pour mieux les coder. Mais c’est la preuve que ce qui peut nous donner de l’envergure 726, ce sont les rencontres physiques ou livresques 718. Par la substitution, il s’agit d’abord de se libérer de l’esprit, de l’esprit de méthode (géométrique ou axiomatique) et de l’esprit de finesse, de cette confusion qui s’opère entre vaillance et acuité à l’origine du dualisme français (Descartes, Bergson, Foucault, Deleuze) dont le monisme n’est qu’une version plus maîtrisée (Spinoza). Le premier esprit est déductif, il produit des modèles de certitude qui tôt ou tard s’écroulent, car la seule certitude que nous ayons est l’envergure de notre corps, sa capacité à concevoir et transformer ce qui est apparemment donné, la vaillance. Le second esprit, plus inductif, comme le premier n’est pas adapté à un environnement complexe : il consiste par exemple à penser que le soleil se lèvera toujours demain matin et repose donc sur des habitudes trompeuses mais rassurantes. En effet, rien ne doit déranger. Le terme d’« esprit » est avant tout vague, chacun y projette ce qu’il souhaite, nous userons d’autres termes comme le faisaient les Grecs, à savoir la bonne disposition naturelle (euphoia), la sagacité (endurance, phronèsis), l’astuce ingénieuse (asteion), la pertinence (eustokhia), la fulgurance (agkinoia). Dans d’autres langues  agkinoia se traduit par acumen, acutezza, agudeza, Scharfsinn,humour, Witz. Les traductions sont parfois des conversions du langage 716. La nuance et la subtilité propres à la finesse de la langue demeurent. Il suffit de modifier légèrement une signification pour qu’un énoncé subisse un changement important : c’est le cas dans l’usage de « l’esprit » 412, de « la matière » 431, de la « subjectivité » 711, du « néant », de « la vie », etc. ... Spinoza disait, d’abord s’immerger, Bachelard disait se laisser embarquer. Pour ce faire, autant s’écarter des fortifications du savoir pour un domaine qui sans être celui des périls n’en est pas moins un territoire négligé par tous les savoirs déductifs et inductifs. Ce territoire est propre à tout exercice, par exemple la navigation chez les Grecs, la démocratie directe dans les oligarchies représentatives (pléonasme et non oxymore), les états quantiques par les chantres de la mesure et de la symétrie classique. Tous ces territoires, comme bien d’autres, nous sont présentés comme incertains précisément par ceux qui en ont une appréhension forte ou légère. L’appréhension étant forte pour ceux qui usent d’un système dogmatique borné que nous retrouvons avec l’esprit géométrique. L’appréhension demeure pour ceux qui usent d’un esprit de finesse, car ils demeurent aussi dans l’idéalisme, qui certes est plus empirique. Leur sensibilité leur fait détester le hasard de la rencontre, même Nassim Taleb, grand chantre du hasard, n’y échappe pasNntCN°XIV_281. Ne serait-ce pas plus simple de penser que nous sommes prédisposés par l’éducation que nous nous donnons, à investir tel ou tel domaine ou niveau de la complexité 719. Il ne s'agit pas de s’écarter mais d’injecter une certaine dose d’enthousiasme et d’intense énergie qui nous fait vivre les situations avec une tout autre envergure : comme si les problèmes s’étaient déplacés et même dissous. Pourquoi s’entête-t-on si souvent à se cogner la tête contre un mur alors qu’il suffit de manière ingénieuse de prendre la porte qui se trouve à-côté. La question du problématique. Il y a une manière de se confronter à l’interminable et au néant propre à la pensée occidentale : c’est sa bonne conscience. Preuve, s’il en est, que nous sortons des systèmes ouverts qui voient les idées comme porteuses de vérité ou de problèmes. S’il était une méthode, elle serait proche de la « méthode du détective » d’Umberto Eco ou de la méthode de recoupement de Bergson qui connecte deux interprétations (lignes de faits) dans des expériences ou des domaines différents sans tomber dans l’analogie. On parlerait d’abduction. Ce n’est pas dans le raisonnement que se situe cette pensée, mais dans le jeu de la mémoire qui inconsciemment permet les inventions. C’est parce qu’on les laisse jouer indépendamment de toute volonté que les fulgurances achèvent le travail conscient de digestion et de rumination des textes par des pointes de synthèse. C’est la synthèse de différentes fulgurances et le jeu dynamique des pensées, là où celles-ci se présentent sans s’accompagner de peur, de haine ou de honte, comme nous en faisons état par ce texte. Dès qu’une peur s’inscrit en elles, elles ne sont qu’appréhensions, qu’idées qui stoppent le jeu gracile de la mémoire et qui deviennent énigmatiques, surtout pour qui n’a pas une affectivité réflexive ou décadente. Bien enchaînées dans le raisonnement qui les conserve, les idées et non les pensées parviennent à évacuer la haine et la honte, mais non la peur où elles s’originent : c’est l’appréhension plus que la sympathie. Elles fixent une pensée plus qu’elles ne la stimulent hors de toute réflexion. C’est même la notion d’expérience qui se dissout, puisque négligemment nous en avons franchi la limite, pour ne plus en retenir les aspects subjectifs mais la dimension d’époque que nous retrouvons chez les Grecs pré-platoniciens et à la Renaissance. Ce sont des périodes de dépense d’énergie dont il faut retenir l’intensité parce qu’elles développent une éducation. Aujourd’hui la dépense se fait à travers le combat 630/800 pour savoir qui de la traduction ou de la guerre l’emportera. La traduction s’opère entre les langages des minorités pour qu’elles s’entretiennent de leur singularité, de leurs cultures intenses et vernaculaires. La guerre et la terreur sont menées, quant à elles, dans une jalousie certaine envers l’intensité des minorités par la culture générique. La terreur n’a d’autre but que de nous ramener, via la tristesse, à la réflexion des idées et par là de nous empêcher de penser, c’est-à-dire d’agir de telle sorte que nous dépassions le modèle de civilisation. Les tenants de la civilisation tant comptables que génériques souhaitent imposer une civilisation d’empire. Ils ne mettent en avant qu’un modèle de majorité : ce sont aujourd’hui les hommes supérieurs de l’économie du profit qui accomplissent l’Ancien Testament. C’est la question du gouvernement de la Terre 818qui tient compte des minorités. Elle ne fut jamais posée par la métaphysique trop occupée à ses abstractions.


« Ah ! Enfin le Règne de Dieu sur Terre ! Ah ! Enfin la paix », s’écrit Pseudo-Denys. Nietzsche fut le premier à reconnaître nettement un moment historique et il fut jusqu’ici le seul à le penser jusqu’au bout et dans toute sa portée. C’est le moment où l’homme s’apprête à s’emparer intégralement de la domination de la terre. Nietzsche est le premier qui pose cette question : l’homme est-il, en tant qu’homme, dans son essence traditionnelle, préparé à cette prise de domination ? S’il ne l’est pas, que doit-il advenir à l’homme traditionnel pour qu’il puisse soumettre la terre et accomplir ainsi la parole de l’ancien testament ? HdgAP_53. Si « l'homme » ne peut pas voir plus loin que lui, s'il ne peut pas vivre dans une perspective d'avenir, il doit être abandonné comme paradigme, il n'est que ce qui fait le lien entre la bête et le surhomme. La part humaine dans l’homme est la part révoltée face au monde comme inégal Sartre ou face à l’absurde c’est-à-dire sans sens préétabli Camus.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article