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Publié par Roger-Pol Droit

The Wittgenstein Archives at the University of Bergen.

The Wittgenstein Portal : très nombreux liens.

Wittgenstein Online. Site de la Deutschen Ludwig Wittgenstein Gesellchaft (Université de Passau).

 

 

 

Professeur Wittegenstein ? "help !"

 


 

p a r    R o g e r -P o l   D r o i t

Cambridge, Trinity College, Whewell's Court, escalier K, dernier étage. A partir de 1932, cette adresse fut celle d'un des grands laboratoires de la pensée contemporaine. Façon de parler, car ce n'était qu'un appartement très modeste, celui de Ludwig Wittgenstein. A 17 heures précises, le philosophe commençait à parler aux étudiants présents, une douzaine en moyenne. Il ne voulait pas d'amphithéâtre. Ce n'était qu'une de ses nombreuses excentricités.

 

La liste en serait longue : passion d'enfant pour la construction des machines à coudre, vocation d'ingénieur en aéronautique, rédaction d'un chef-d'oeuvre sur un torpilleur parcourant la Vistule pendant la première guerre mondiale, travail de jardinier dans un monastère, séjours en ermite dans une cabane norvégienne, expérience d'instituteur dans la montagne autrichienne, fonction d'architecte à Vienne...

On n'attend pas d'un tel homme qu'il dicte un cours préétabli. Les mémoires des auditeurs confirment que Wittgenstein choisissait toujours d'entraîner ses étudiants avec lui, mot à mot et phrase à phrase, dans le cheminement de la pensée, dans son invention et ses méandres. Et, souvent, dans ses trébuchements - comme l'indique le témoignage de Theodore Redpath, qui suivit son enseignement de 1934 à 1936 puis de 1938 à 1940. "Le fil de sa pensée venait fréquemment à s'interrompre."

On voyait alors Wittgenstein serrer les dents, lever les yeux au ciel, s'asseoir à califourchon sur la première chaise venue, empoigner le dossier. Il paraissait réellement souffrir, entre colère et désespoir. Il se mettait parfois presque à crier. On l'entendait dire : "Maudite soit mon âme !" Le plus souvent, il disait d'une voix forte : "A l'aide, quelqu'un !" Alors un des étudiants prenait la parole, faisait une suggestion. Il arrivait que la proposition soit écartée d'un revers de main. Si elle était intéressante, Wittgenstein disait : "Oui, continuez ! Continuez", en joignant les mains.

On croit habituellement qu'enseigner consiste à détenir un savoir et à le transmettre. Parmi les philosophes, depuis un certain Socrate, on a pu se rendre compte que ce n'est pas si simple. Enseigner peut vouloir dire être dans l'embarras, ne plus s'y retrouver, appeler au secours, faire le tri parmi les propositions secourables. D'une certaine façon, cet apparent désarroi suppose un grand savoir et, en un sens, il le transmet également.

Quel est donc ce savoir qui ne se conserve pas, qui paraît s'effacer à mesure qu'il avance ? Il faudrait que ce soit, à présent, vous qui veniez à la rescousse. Peu importe que ce soit escalier K, dernier étage, ou ailleurs.

Roger-Pol Droit in le Monde des Livres, 17 août 2006 version online.
 

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